L ENSEIGNEMENT DE LA METAPHYSIQUE SCOLASTIQUE IO
conservation de l'Ontologie, — ou bien de réserver les deux dernières pour une sorte d'introduction à l'étude des perfections divines, — ce serait le retour à la tradition et le partage de l'Ontologie en Introduction à la Philosophie réelle et en Métaphysique. Mais alors même qu'on choisirait le premier parti, l'ordre proposé aurait encore l'avantage que signale le R. P. Anglade, de conduire les élèves par degrés jusqu'aux sommets les plus élevés, les plus abrupts aussi, de la Métaphysique.
Le rôle des Sciences dans la formation philosophique.
Le titre même de cette étude réclame quelques explications qui en préciseront le caractère et le but. Nous prenons le mot Sciences dans l'acception, assez banale, il faut l'avouer, qu'il reçoit d'ordinaire en matière de pédagogie : on oppose Sciences à Lettres, et cette distinction reproduit celle des Facultés correspondantes de nos Universités françaises ; bref, il s'agit uniquement des sciences mathématiques, physiques et naturelles. En nous plaçant au point de vue de la formation philosophique, nous excluons la culture des Sciences par le futur spécialiste : il est clair que pour lui le problème ne se pose pas, qu'il lui faut étudier sa Science, y pénétrer le plus profondément possible, et pour cela faire usage des meilleures méthodes. Nous excluons aussi, et ceci était moins obvie, le rôle des Sciences dans la formation générale de l'homme bien élevé, de 1' d honnête homme », ou — car la formule a changé — de l'homme qui veut « savoir se tirer d'affaire dans la vie ». Quel doit être là le rôle des sciences.^ C'est un peu la question du classique et du moderne, que nous ne songeons nullement à toucher ici ; il est évident que la formation générale comprendra un certain nombre de notions scientifiques, dont nul aujourd'hui ne peut plus se passer.
Nous visons la formation philosophique. Ici surtout
la précision est nécessaire, mais en même temps devient plus difficile. Elle est peut-être bien démodée, cette façon de comprendre la Philosophie qui lui assigne pour tâche de donner à un esprit déjà cultivé une assiette solide, une direction de vie nette, de lui faire « réaliser » ses connaissances au double point de vue de la certitude théorique et de la signification morale. C'est à elle pourtant que nous nous arrêtons. La vieille tradition française, qui met comme clôture de la période scolaire normale une année de Philosophie, nous paraît très justifiée, et plus opportune aujourd'hui que jamais : n'est-elle pas la meilleure manière d'amener le jeune homme à prendre pleine conscience de son devoir personnel et de son devoir social, comme aussi de le mettre en état d'exercer autour de lui l'influence que doit exercer quiconque a reçu l'heureuse fortune d'une éducation libérale.^ Les éducateurs catholiques ne sont pas les seuls à penser ainsi ; les derniers programmes de l'enseignement d'État, en ce temps de culture a réelle », scientifique, ont renforcé la part de la Philosophie dans le cours de Mathématiques élémentaires : croyants ou incroyants, constructeurs ou démolisseurs d'idées, tous sentent dans la philosophie une force, tous lui reconnaissent une aptitude à marquer l'homme d'une empreinte profonde, à en faire le propagateur zélé d'une doctrine.
Nous envisagerons donc toute formation philoso phique sérieuse. Cependant, parce que nul plus que le prêtre n'a besoin des avantages dont il vient d'être question, nous aurons spécialement devant les yeux les études cléricales. Ainsi précisé, notre travail vou-
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drait cire une modeste contribution à un grand problème souvent traité durant ces derniers vingt ans, et parfois par des plutnes autorisées dont le droit et ie devoir était de donner des directions : le plan a été tracé, il reste seulement à dire comment on pourrait en procurer une plus entière et plus pleine réalisation. Car les difficultés pratiques ne manquent pas. L'étude sérieuse des sciences nécessite, il serait puéril de le nier, une dépense sérieuse d'hommes, de temps, d'argent : les fruits en valent-ils bien la peine ? Et par ailleurs, développer le côté scientifique de l'enseignement, n'est-ce pas forcément restreindre, etriquer même la formation strictement philosophique ? Il nous semble qu'il est facile de se tromper sur ce point, faute d'avoir suffisamment approfondi le rapport qui existe entre l'un et l'autre *. Quelques considérations théoriques ne seront pas inutiles ; elles
I, Nous espérons montrer qne la Science est aujourd'hui pour l'apôtre, et donc pour le prêtre, une arme de combat qu'il doit savoir manier à l'occasion, même en restant sur le terrain strictement philosophique. Celte nécessité n'a pas toujours été pareille, et en d'autres temps il a été loisible d'envisager sous un autre biais l'enseignement scientifique du clergé. En 1782, Mgr Antoine de Malvin de Montazet, dans l'Ordonnance par laquelle il annonçait la célèbre Philosophia Lugdunensis, s'exprimait ainsi : « Quamvis co polissimum pertinero debeant clericorum studia, ut qusB sui ministerii sunt addiscant, hos tamen noluimus in rébus physicis hospites esse omnino et peregrinos. Id quippe utilitatis habet natur.x! contemplalio, ut mentem bene comparatam ad Deum erigat vividosque grati animi sensus excitet... lis accedit quod humana infirmitas postulat ut clerici, expletis sui muneris ofïiciis, honesla quadam oblectationc animos relaxent quo suas ad f unctiones redeant alacrius. Ubinam au tem vel amœnius, vel liberalius oblectamentum reperient, quani in naturae studio ?... His rationibus ducti, juniores clericos rerum physicarum cognitione penitus fraudari noluimus. » (Institutiones philosophie»,
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aideront à fixer le juste milieu qui, en cette question comme en toute autre, se tient entredesécueils opposés. Examiner le rôle que doit jouer la Science dans l'étude de la Philosophie, cela suppose évidemment que l'on a déterminé au préalable le rapport qui unit ces disciplines. Or, à en juger d'après les innombrables discussions qui ont lieu sur ce sujet, cette détermination serait loin d'être faite : les termes même de la question n'offriraient pas un sens précis. Qu'estce que la Science, et qu'est-ce que la Philosophie."* La Science, le vulgaire (pense savoir exactement ce qu'elle est ; au besoin il vous la définirait par les merveilles qu'il lui voit accomplir, par les services sans cesse plus nombreux qu'elle rend ; mais si nous interrogeons celui qui la construit, si nous lui demandons quels rapports elle entretient avec la réalité, quel degré de certitude ont ses lois, il nous répondra, — s'il est un de ceux qu'aujourd'hui on estime prudents, — que notre question l'embarrasse, qu'il se l'est posée, et n'a su y répondre. De la Philosophie le profane s'occupe peu, estimant qu'elle ne vaut pas une heure de peine, et maint spécialiste, instruit par le spectacle de tant de systèmes aussitôt renversés que construits, évite de rien aflirmer : brutalement le positiviste vous dira qu'en Philosophie comme ailleurs il faut se borner à étudier les faits, à les ordonner, mais sans les dépasser ; avec un air de mystère M. Bergson vous invitera à vous installer au cœur même des choses, à les vivre dans leur durée concrète ; timidement M. E. Boutroux vous conseillera
auctoritale D. Archiepiscopi Lugdunensis ad usum scholarum suae diocccsis edit;e. L'Ordonnance sert de Préface à l'ouvrage).
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de chercher dans la Philosophie l'unilé que la Science ne donne pas, et que pourtant le meilleur de noire être réclame, puisque sans elle la vie n'a pas de sens. Que ces réponses sont vagues, et peu satisfaisantes ! Il est vrai que pour nous, catholiques, le problème est singulièrement moins compliqué. Nous avons des convictions très arrêtées, très raisonnées aussi, qui nous empêchent d'errer à l'aventure ; nous avons des certitudes sur lesquelles ne mord pas le doute réel, qu'il s'agit seulement de défendre, d'épurer, de développer. Pour nous, Science et Philosophie sont, sur des terrains divers, deux entreprises d'exploration méthodique du réel, la première expliquant les faits par le jeu combiné d'éléments que la seconde soumet à une analyse ultérieure ; en outre, de même que la Science tend à devenir appliquée, se rapprochant insensiblement de l'art et de l'industrie, de même la Philosophie descend aussi à la pratique et règle l'opération logique comme l'action morale. Bref, nous sommes restés fidèles à la vieille conception qui reconnaît dans la Philosophie trois parties, ou, comme disaient les anciens, trois Philosophies, la réelle, la logique, la morale : la première formant le corps même de l'édifice auquel les deux autres servent l'une de base et l'autre de couronnement. Laissant de côté la Morale, où les Sciences n'ont pas de rôle spécial à jouer, nous allons considérer successivement, du point de vue qui nous occupe, la Logique et la Philosophie réelle.
Sous le nom de Logique, nous comprenons, selon
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l'usage néo-scolaslique, la Dialectique et la Critériologie. La Dialectique veut exercer au raisonnement déductif ; pour cela elle en démonte le mécanisme, en dégage les règles, et surtout en fait contracter l'habitude par de nombreux exercices. Or, quelles ressources offre à ce point de vue le raisonnement mathématique, celui de la Géométrie surtout! 11 apprend à distinguer le problème du théorème, la condition simplement nécessaire de celle qui n'est que suffisante, la démonstration d'une proposition directe et celle de sa réciproque, la méthode analytique et la méthode synthétique, etc. ; et tout ce travail se fait sur des concepts très simples, clairs et distincts, l'imagination est constamment soutenue par la figure. Vraiment c'est l'école de la rigueur. Aussi Aristote conseillait-il déjà d'enseigner la Mathématique auxenfants, alors qu'il exigeait pour la Morale des esprits vraiment mûrs. Cette vue est universellement acceptée ; puisqu'il n'y a jDas controverse, nous passons. On répète assez liant que les anciens ignorèrent le problème critique. Sans examiner si leur philosophie ne contenait pas tous les éléments essentiels d'une solution, accordons ce jioint qui peut-être leur fait honneur en montrant leur robustesse d'esprit. Pour répondre à des nécessités, une Critériologie classique s'est constituée * au cours de la renaissance scolastique des derniers siècles ; un peu hâtivement peut-être, l'édifice a été construit, et a vite pris une structure très arrêtée, comme définitive : théorie
I. Les éléments en existaient déjà dans maints manuels de la fin du xvnie siècle, mais mal coordonnés et mêlés parfois à des doctrines peu sûres.
générale de la vérité et de la certitude, c'est-à-dire leur définition et leur existence, puis examen spécial de nos diverses sources de connaissance, avec la détermination des conditions à remplir dans l'usage de chacune, enfin résumé donné par la théorie du critère dernier ou de l'évidence. A peine debout, l'ensemble paraissait déjà s'accommoder assez difficilement de certaines surcharges nécessaires, examen du subjectivime, du criticisme, du positivisme, etc. Mais aujourd'hui c'est bien autre chose : aux définitions données de la certitude, de la vérité même, dont tout le reste dépend, les adversaires opposent des fins de non-recevoir : criticistcs et néo-criticistcs, pragmatistes, néo-réalistes et bien d'autres encore ne voient guère dans les conceptions traditionnelles qu'un schématisme sans valeur ontologique. Le réel n'est que du pensé, disait déjà hier l'idéalisme ; le pensé, dit-on aujourd'hui, n'est lui-même que du construit ; la « chose » n'est que le produit d'une solidification et d'un morcelage à portée toute pratique, le fait scientifique et a fortiori la loi sont des produits de l'esprit ; la connaissance intellectuelle est un moulage, et un moulage qui déforme, qui fige, immobilise et tue ; l'unique réalité, c'est la conscience, qui est courant d'eau vive, gerbe d'étincelles, poussée de vie. Que peuvent bien alors signifier les vieux mots de vérité et de certitude ? Comme ils sont d'usage trop fréquent pour qu'on essaie de s'en passer, on les rajeunira en leur donnant un autre sens : le vrai, ce sera ce qui est cohérent, ou mieux encore ce qui est fécond ; le critère ce sera l'action.
Il faut bien l'avouer, tout cela — et entendons-
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nous autre chose depuis dix ans ? — est assez déconcertant. Comment argumenter contre des adversaires qui commencent par poser, en manière d'ultimatum, les négations les plus radicales, comme évidentes à quiconque aujourd'hui est tant soit peu averti, comme formant les primordiales « exigences de la mentalité contemporaine »? La tentation est forte de les laisser, de se désintéresser d'eux, de continuer de penser à la manière simple et droite, en abandonnant ces bruyants déraisonneurs. Mais cette tactique serait-elle heureuse ? Est-elle même possible ?
Ces adversaires sont nos contemporains, nos frères ; il y a chez eux, du moins chez certains d'entre eux, avec le coloris du style, une chaleur de vie, un accent de sincérité qui, s'ils ne fascinent pas, doivent exciter la pitié. Et puis, ils ne s'égarent pas seuls, ils égarent aussi les autres, et beaucoup de ceux qu'ils ne gagnent pas à leurs idées, ils les détachent irrémédiablement des positions anciennes. Les élèves mêmes que vous aurez formés, s'ils n'ont pas, avec un acquis très sérieux, un esprit très solide, subiront leur influence. Que faire donc.^ Essayer de reprendre la discussion à pied d'oeuvre, revenir aux tout premiers principes, avant la bifurcation.^ Mais que trouvera-t-on de plus « premier » que les notions de connaissance, de connaissance vraie, de connaissance certaine.^ Qu'on craigne seulement pour les autres ou qu'on craigne aussi pour soi-même, le problème devient angoissant.
Dans notre embarras, nous sommes amenés à nous demander : au fait, ce fameux problème critique, qui l'a posé, qui lui a donné la forme aiguë, exaspérée qu'il revêt aujourd'hui ? La réponse n'est pas douteuse.
LE ROLE DES SCIENCES I I f)
Dans le cliquetis de mots et d'idées, un cri domine : l'appel à la Science. C'est la Science qui est censée avoir démontré la caducité des conceptions métaphysiques anciennes, en faisant voir partout le mouvement, et le mouvement seul, en professant n'atteindre que des phénomènes, moins encore, des relations : mouvement sans mobile, phénomènes sans substrat, relations sans fondement, cela va sans dire- C'est la Science qui a déclaré qu'elle saisissait, non des causalités, mais de pures consécutions ; qu'elle ne parvenait même pas à exprimer dans une formule exacte la loi de ces consécutions ; que, quand bien même nos instruments seraient plus parfaits, tout réagissant sur tout, il ne pourrait être question de formules complètes, mais seulement de receltes commodes. Enfin c'est la Science qui, en exaltant l'indéfinie plasticité des formes, a ruiné pour jamais dans bien des esprits la conception des natures, des types spécifiques et par suite des lois stables. C'est la Science qui a fait tout cela, et la Science entendue au sens strict que nous avons pris, Mathématique, Physique, Biologie. Phénoménisme, Positivisme et Évolutionnisme sont, pour beaucoup de leurs partisans, des conceptions strictement scientifiques, à la fois instruments de travail et résultats, que leur fécondité et leur valeur ont fait transporter dans les autres domaines du savoir; la Psychologie, la Sociologie, l'Histoire s'en sont servies à leur tour, mais l'exemple était venu de la Science, au sens strict du mot.
Il serait facile de citer ici des noms et des faits, de montrer quelle part ont eue, dans la transformation philosophique, des hommes pourvus d'une riche cul-
turc scientifique et possédant à un degré éminent l'art d'utiliser le détail concret, de manier la métaphore sa Ayante, de parler un langage où les expressions techniques sont assez nombreuses pour donner confiance, sans aller jusqu'à décourager le lecteur; on pourrait rappeler le succès de certains livres rouges, exposant dans une langue distinguée, avec une incomparable maîtrise, des vues profondes, que le lecteur le plus novice a l'illusion de pénétrer ; il faudrait remarquer que toute revue, tout journal veut avoir aujourd'hui, et pour cause, sa Chronique scientifique. C'est vraiment la Science qui mène le monde, même celui des idées.
Aussi bien lui en est-on reconnaissant. Non seulement on la vénère, mais on la cultive. La vieille muraille qui sépare la Philosophie de la Faculté des Sciences n'est peut-être pas encore près de tomber, mais déjà on y pratique maintes portes de communication : certains cours, certains laboratoires sont communs; ou excite les futurs professeurs de Philosophie à s'assurer l'appoint d'un certificat d'études supérieures scientifiques; dans le texte du programme de Licence qui permettait de prendre comme matière d'option celle d'un des cours donnés à la Faculté, on substitue au mot « Faculté » le terme plus large d' (( Université », et fallût-il faire venir tout exprès un examinateur, on se montre heureux de voir un candidat philosophe présenter la Biologie générale ou le Calcul différentiel et intégral. Des deux principales Revues françaises reflétant la mentalité philosophique universitaire, l'une, la Bévue philosophique, est, de fondation, toute pénétrée de science physio-
logique, l'autre, la Revue de Métaphysique et de Morale, fait un accueil de plus en plus large aux conceptions mathématiques.
Voilà donc deux constatations : un entraînement général pousse aujourd'hui la Philosophie vers les Sciences, et de cette tendance le criticisme a profité pour étendre son empire sur les intelligences. Que doit faire la philosophie catholique? Réagir, sans doute, mais comment? En s'éloignant de la Science, sous prétexte de ne pas se laisser absorber par elle ? Mais ce serait consacrer par une expèce d'acceptation la thèse des adversaires; que la Science mène fatalement au subjectivisme et au doute; ce serait d'ailleurs renier la grande tradition péripatéticienne. Sur cette seconde considération nous aurons tout à l'heure l'occasion de revenir; insistons ici sur la première. Quel est le grand reproche que l'on fait aujourd'hui à la Critériologie scolastique? Celui de s'en tenir aux afDrmations du gros bon sens, d'être lourdement dogmatique, de refuser la discussion serrée. Il y aurait bien à dire sur l'usage du « gros bon sens » en Philosophie, et particulièrement en Critique ; on pourrait montrer qu'il y a des affirmations primordiales que la Philosophie elle-même n'a pas qualité pour réviser, parce qu'elle ne pourrait le faire qu'en les supposant ; et c'est peut-être pour avoir tenté cette œuvre impossible et absurde que la Philosophie M moderne » est dans la situation presque désespérée où nous la voyons. Mais ce sujet est trop vaste pour être traité ici, et puis il n'y serait pas à sa place. Quels que soient les droits du bon sens, il serait vain de croire qu'on pourra réfuter efficacement les
objections que la Critique cmpruule à la Science, si on ne montre qu'on est capable de les comprendre et de les juger, si on n'accepte la discussion sur le terrain où l'adversaire s'est placé, si on ne défend la Science du reproche de subjectivisme ou de relativisme. Et cela, il faut le faire, non seulement dans les livres, mais encore et surtout dans l'enseignement.
Il est vrai que ce n'est pas chose facile. Pour discuter avec compétence les méthodes scientifiques, il faudrait les avoir pratiquées soi-même, sinon dans la recherche personnelle, du moins dans les leçons d'un maître. Comment juger de la valeur d'un procédé ou d'un résultat, si l'on n'est pas capable de refaire avec une certaine indépendance la route suivie par le savant qu'on critique? Ce n'est pas pour s'être assimilé les pâles notions que donnent les manuels ou les livres de vulgarisation, sous le nom pompeux de méthodologie scientifique, que l'on pourra entreprendre cette œuvre.
On dira qu'à ce compte la Critique serait non seulement difficile, mais impossible, le philosophe ne pouvant prétendre à une compétence universelle. Aussi bien ne s'agit-il pour l'élève que de pouvoir comprendre le jugement qu'on lui propose, et pour le maître que de pouvoir s'assimiler celui d'un auteur sérieux, en l'appréciant à l'aide des critères généraux. Et cela requiert chez l'élève une culture moyenne, chez le maître un peu plus, au moins dans une matière : dès à présent nous voici amenés à constater qu'il est extrêmement désirable que le futur professeur de Philosophie acquière un commencement de formation spéciale, au moins dans l'un des trois
grands domaines de la Science, Mathématique, Physique ou Biologie. Nous l'avons déjà vu, hors des cercles scolastiques on en juge ainsi : pourquoi ne marcherions-nous point du même pas? Et comment les sujets d'élite auront-ils l'idée et le courage d'acquérir cette formation, si dans les cours de Philosophie qu'ils entendent, le côté scientifique des questions n'est pas étudié.
Avant de laisser ce qui concerne la Critériologie, il ne sera pas inutile d'entrer dans quelques détails pour justifier ce qui vient d'être dit, et montrer quels services rendra ici déjà la culture scientifique. Suivons pour cela l'ordre des questions de la Critériologie classique. S'agit-il de l'immutabilité de la vérité ? Il faudra réfuter les affirmations que nos contemporains se plaisent à répéter sur la relativité des formules scientifiques, sur l'usage et la portée des théories figuratives, sur le critérium de l'utilité, de la commodité dans la Science; le mieux serait sans doute de prendre un ou deux exemples bien choisis et de les exposer avec toute l'ampleur possible. Traite-t-on de la valeur objective des perceptions sensibles? 11 faut expliquer les innombrables « erreurs des sens », interpréter les diverses formes d'illusions et de sensations anormales, l'action des excitants inadéquats ; la seule question des qualités secondes, si délicate et si débattue, demanderait une sérieuse connaissance de la physiologie des organes sensoriels. Passe-t-on aux concepts? contre la thèse aristotélicienne de l'abstraction se dressent en apparence les concepts géométriques, où l'activité de l'esprit semble vraiment créatrice: la droite, la cir-
conférence idéale n'ont été, dit-on, ni abstraites de l'expérience qui ne fournit ni droites, ni circonférences parfaites, ni construites à l'aide d'éléments plus simples, puisque ceux-ci sont les plus simples de tous: ne seraient-elles pas dues à l'application de formes a priori? Telle est l'objection, qui devient plus radicale encore, quand au nom de la géométrie générale on parle de la relativité de l'espace : il faudra au moins montrer qu'on comprend les termes du problème. "S'oici la question des jugements analytiques immédiats, et de nouveau se présentent les jugements mathématiques : Kant les a invoqués, il faut bien répondre à ses arguments *. Enfin l'étude critique du raisonnement, si elle n'a pas été faite déjà en Dialectique, obligera à considérer les formes qui sont employées dans les Sciences: on trouvera que la déduction mathématique s'exprime en général non en propositions d'inhérence, mais en propositions d'égalité, que l'induction mathématique ou raisonnement par récurrence, dont il a été beaucoup parlé ces derniers temps, est une véritable déduction, d'un type spécial ; enfin pour expliquer l'induction expérimentale autrement que ptir une sèche analyse qui n'en montrerait ni les difficultés, ni les ressources, on devra recourir à quelques-uns des exemples que fournissent la Physique et la Biologie.
Sans doute il y aurait péril à exagérer la partie descriptive de la Critique, comme le font trop souvent les « Logiques des sciences » que l'on trouve
I. Que si l'on trouve plus opportun de traiter ces questions dans la Philosophie réelle, en Cosmologie par exemple, soit I mais la difriculté ne sera que transportée ailleurs.
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dans les manuels, mais il y aurait aussi danger à n'en rien dire ou à en dire trop peu. Et peut-être en cela les traités de Philosophip colastiquc gagneraient-ils à s'assurer le bénéfice d'un plus intime contact avec les méthodes modernes : le moyen indispensable pour cela est de prendre très au sérieux la formation scientifique des philosophes.
La Philosophie n'est pas seulement une critique de la connaissance, elle en est aussi une extension. Presque dans tous les domaines, là où s'arrête la Science positive, le philosophe peut se présenter et trouver encore une tâche à remplir ; cette lâche n'est nullement bornée, comme le voulait Comte, à réunir, à synthétiser ; il s'agit bien de poser de nouvelles questions, de pousser plus avant la recherche des causes. Ainsi, le physicien et le chimiste essaient de résoudre les corps de la nature en de minuscules éléments, molécules, atomes, ions, électrons: mais tous ces éléments sont encore corporels, ils ont encore toutes les déterminations jîar lesquelles on essaie d'expliquer les divers phénomènes; ils sont encore tout au moins étendus, doués d'inertie, pourvus de forces. Ces éléments, derniers pour la science, le philosophe les prend et se demande s'ils sont simples ou bien s'ils ne recèlent pas un dualisme foncier. La Biologie ramène les manifestations inférieures de la vie au jeu d'unités et de propriétés primordiales; si elle est sincère, elle exige même la présence d'une force directrice qui détermine et oriente l'évolution
de l'organisme, répare les pertes, régénère parfois les parties détruites, donne naissance à des êtres nouveaux qui perpétueront l'espèce; mais elle se sent timide en face de cette entité qui échappe à toute représentation figurative comme à toute mesure : en établir la nature et les propriétés, l'origine et la lin, c'est le rôle du philosophe.
Avec l'animal les phénomènes de connaissance et de tendance consciente introduisent des problèmes nouveaux, dont le caractère très spécial fait ressortir l'impuissance absolue d'une observation purement extérieure. Avec l'homme il y a bien plus encore : admettons, si l'on veut, que la psychologie empirique, pour employer l'introspection, n'en reste pas moins une dépendance de la Biologie; il faudra pourtant convenir, la crise actuelle de cette science le clame assez haut, qu'on n'ira pas loin si l'on ne fait appel aux principes de la métaphysique des causes, c'est-à-dire de la Philosophie. Enfin, l'étude de l'activité intellectuelle et morale de l'homme posera des problèmes exclusivement philosophiques, qui mèneront à scruter l'âme et Dieu. Seule à pouvoir faire monter sur ces sommets, la Philosophie sera seule encore à faciliter la descente, permettant de mieux comprendre à la lumière projetée par la Cause première ce qu'une observation un peu courte avait entrevu des principes constitutifs de notre monde.
Voilà la tâche propre de la Philosophie réelle, ou, comme on dit aujourd'hui, de la Métaphysique. L'existence de cette tâche, niil ne la nie, mais quelle valeur reconnaît-on aux efforts faits pour l'accomplir ? 11 faut bien l'avouer, le spiritualisme classique qui,
au cours du siècle dernier, groupait encore les « modérés » est mort maintenant ; en dehors des croyants, disons des catholiques croyants, on n'accorde plus guère à la Mctapliysique qu'une valeur relative. Elle met, dit-on, de la cohérence dans la vie, elle donne un aliment au besoin d'idéal que tout homme porte en lui, mais elle est plus postulée que prouvée, elle ne peut s'imposer à la raison spéculative, surtout quand elle se formule en affirmations précises et dogmatiques. Certains ne vont-ils pas jusqu'à dire que, la Science est le domaine de la certitude, la Philosophie celui de la probabilité ^ ?
Accepter cette conception serait pour la Philosophie commettre un véritable suicide. Laisser dire, ne pas s'opposer au progrès de ce scepticisme néfaste, ce serait pour la Philosophie scolastique manquer au premier de ses devoirs. Mais comment réagir de façon acceptable à la pensée moderne ? En rétablissant la continuité entre Science et Philosophie ; en montrant que les problèmes métaphysiques germent comme spontanément sur le sol déjà travaillé par les Sciences, que, s'ils sont différents, ils ne sont pas d'une nature essentiellement autre, au point de vue de la compétence de Pesprit humain ; que celui-ci, armé pour mordre sur le réel partout où il le trouve, rencontre
I. Je trouve cette jolie déclaration dans le manuel de M. A. lley. Les sciences philosophiques j leur état actuel (Paris, 1908) : a Dans un travail scientifique, si l'on enregistre un résultat, c'est qu'il a été vérifié. La preuve en est toujours possible. Mais dans les recherches philosophiques, il ne peut plus être question de vérification, puisqu'on dépasse ce qu'on peut prouver scientifiquement. De là le caractère hypothétique de toute spéculation philosophique. )> (p. 7).
ici, autant et plus qu'ailleurs, une occasion d'exercer ses aptitudes natives, qu'il n'a pas à chercher des procédés absolument nouveaux, et que, si les résultats doivent présenter quelque différence, l'avantage sera pour les conclusions métaphysiques, plus proches des principes directeurs de tout raisonnement.
La marche de notre étude nous amène donc à mettre en relief le caractère éminemment positif de la philosophie traditionnelle, dont la scolastique garde fidèlement l'héritage. Nous pourrions reproduire ici l'argument qui nous a servi pour montrer le rôle de la culture scientifique en Critériologie : nécessité de répondre aux objections, si souvent tirées des Sciences *. Qui ne prévoit que la Cosmologie et la Psychologie en seront tout encombrées.^ Et quant à la Théodicée, outre que les difficultés critériologiques sur l'imperfection de notre connaissance et sa prétendue impuissance à atteindre l'absolu y reparaissent avec une insistance nouvelle, qui ne sait que les arguments classiques de l'existence de Dieu ont été récemment attaqués au nom des lois mêmes du mouvement.^ Mais il nous paraît plus utile d'insister ici sur la nécessité de maintenir le contact entre la Science positive et la Métaphysique, de montrer que ce n'est pas seulement la tradition aristotélicienne, mais que
I . Que le lecteur veuille bien remarquer la force de cet argument tiré de la nécessité de répondre aux objections. Pour donner une réponse efficace, la première condition est d'avoir compris l'objection, et de le faire voir à l'adversaire. Ce n'est pas toujours si facile. Ajoutons que, parfois, pour ne pas dire souvent, avoir compris l'objection suffira : on s'apercevra alors qu'elle ne constitue même pas une difficulté, parce qu'elle ne va pas ad rem.
c'est aussi la seule manière acceptable de comprendre la Philosophie.
La question historique ne peut faire difficulté. C'est chose connue et universellement admise qu'Aristote a possédé à peu près toute la science de son temps', et qu'il l'a merveilleusement fait servir à sa synthèse philosophique. Après lui, non seulement les membres de son école, mais encore les Stoïciens et les Épicuriens ont continué ce bienfaisant contact avec la nature; l'école néo-platonicienne l'a perdu et cela n'a pas été sansun détriment grave pour la solidité de sa Alétaphysiquc. Quand, au moyen-âge, la philosophie reprend son essor, c'est Arislote tout entier qu'elle se propose de faire revivre, et le génie conipréhensif d'un Albert le Grand, d'un Roger Bacon ou d'un Witclo n'est pas sans offrir plus d'un trait de ressemblance avec le modèle. S. Thomas connaît toute la science de son temps, comme en font foi ses Commentaires; s'il ne cherche pas à l'étendre, c'est que son goût le porte vers la iMétaphysique, et le progrès qu'il y réalise le justifie d'y avoir concentré presque toutes ses réllexions; aussi bien est-il, quant aux matières qu'il traite, encore plus théologien que philosophe. Mais après lui nous retrouvons des scolastiques que leur genre d'esprit rapproche de la science positive : tel cet Albert de Saxe dont M. Duhem a montré la puissante influence sur la pensée de Léonard de Vinci. Et quand, après une éclipse de deux siècles, la Philosophie renaît dans les écoles catholiques, après le Concile de Trente, elle ne tarde
I . Avec une certaine inégalité toutefois : il parait avoir été moins bon mathématicien que naturaliste.
l3o PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
pas à sentir le besoin de reprendre le contact avec la Science positive.
On a beaucoup insisté sur le malentendu entre aristotéliciens et hommes de science aux xvi=, xvii* et xviii* siècles, et l'on y a vu la principale cause du discrédit où tomba la sc&lastique*. Assurément cette vue est exacte, et elle fournit à notre thèse un puissant argument. Il faut pourtant, du point de vue historique, tenir compte des louables efforts tentés dans certains centres scolastiques pour vivifier la Philosophie par le contact avec les disciplines positives. Quand la Compagnie de Jésus se forma pour ramener à l'Église les esprits qu'en écartait une Science indépendante ou révoltée, la question se posa pour ses premiers chefs d'un programme d'études adaptées aux besoins des temps. Ils voulurent donner comme fondement à la Théologie un péripatétisme très pur et très orthodoxe ; or, si nous allons chercher au Collège Romain un spécimen, assurément le plus illustre, de l'organisation adoptée, nous y trouvons, après les tâtonnements du début, un très solide enseignement scientifique, donné par de vrais savants qui acquirent à cet institut presque autant de renom que ses théologiens : qui ne connaît les Clavius, les Grégoire de Saint-Vincent, les Schreiner, les Kircher ? Et cet enseignement n'était pas simplement juxtaposé à celui de la philosophie, il le pénétrait, les thèses des actes publics en font foi; on en appelait à la Science et pour réfuter les systèmes faux qui se mettaient sous
1. Cf. l'excellente Histoire de la philosophie médiévale de M. de Wulf. (4« édition, 1912), p. 6ii, sq.
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son patronage, et pour lui demander des lumières dans les questions de Philosophie naturelle*.
Il est vrai que la chose n"alla pas toujours sans inconvénient; la Philosophie du Collège Romain s'écarta parfois du péripatétisme ou du moins l'interpréta avec une largeur quelque peu audacieuse; qu'il sufRsc de nommer au xviii® siècle Boscovich et Tolomei, au xix« Tcdeschini et Tongiorgi. Qui voudrait étudier la genèse de ces déviations trouverait probablement parmi les causes une confiance exagérée en certaines conceptions scientifiques, étroitement apparentées aux systèmes mécanistes ou dynamistcs. Mais faut-il croire que c'était la conséquence fatale d'une formation scientifique sérieuse ? Voilà qui serait peu llatteur pour la philosophie scolastique ! Bien plutôt doit-on conclure que ces hommes, tout éminents qu'ils fussent, ne connaissaient assez ni le pur péripatétisme, ni les vraies exigences de la Science : mieux instruits de ces deux côtés, ils auraient compris que leurs concessions n'étaient ni indispensables, ni prudentes.
Mais nous devons insister encore, car nous touchons à l'objection la plus forte qu'on puisse faire valoir contre la nécessité de la culture scientifique pour le philosophe. Et cette objection est d'usage fréquent. Volontiers on oppose métaphysicien et positif, on voit là deux esprits opposés, inconciliables, on prend parti pour l'un contre l'autre, et, en veine d'exclusivisme, on n'est pas loin de regarder l'un comme un mérite, l'autre comme une tare.
I . Une œuvre semblable fut accomplie en France par les Maignan, les Duhamel, les Fabri et bien d'autres.
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Avant d'entrer dans le fond des choses, faisons deux remarques préjudicielles. D'abord, en admettant même qu'il y ait réel antagonisme, ne faudrait-il pas encore que le philosoplie connût la Science pour la combattre efQcacement, pour ne pas se voir reprocher une grossière ignoratio elenchi? Vuis l'antagonisme, s'il existait, ne serait-il pas fatal à la Philosophie bien plus qu'à la Science? Celle-ci se présente avec des concepts faciles à saisir, des schèmes précieux pour l'imagination, des mesures précises; qui viendrait se poser en adversaire ne serait-il pas d'avance sûr d'une défaite ? Et c'est bien là ce qui a eu lieu. En dépit des apparences, c'est la métaphysique des cartésiens qui est hétérogène à la Science, c'est elle qui a fléchi dans la lutte, c'est elle dont Kant a fait le procès, c'est elle qui à l'heure présente agonise. La métaphysique scolastique n'a pâti en rien de coups qui ne l'atteignaient pas, et elle peut aujourd'hui se présenter sans crainte : elle ne vient pas supplanter la Science, elle vient la compléter en la couronnant.
Quiconque a lu, fût-ce superficiellement, Aristote, a remarqué l'emploi qu'il fait des exemples concrets jusque dans les questions les plus métaphysiques. Veut-il faire comprendre la distinction de puissance et d'acte? il prendra la comparaison d'une maison à bâtir, qui existe en puissance active chez l'architecte et les ouvriers, en puissance passive dans les pierres et le bois, et existera en acte quand ces pierres et ce bois auront été mis en œuvre. Pour la théorie des quatre causes, il nous parle d'une statue qu'il s'agit de tailler dans le marbre, ou d'un malade qu'il s'agit de guérir. Pou>- arriver aux concepts de matière et de
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forme, il nous fait passer de la forme accidentelle du composé artificiel, à la forme substantielle qui spécifie les êtres de la nature, de la « matière seconde » déjà déterminée, mais susceptible de recevoir des déterminations ultérieures, à la matière première, puissance pure, totalement indéterminée. Pour expliquer la connaissance, il fait appel à la formation d'une image, ou à la production d'un être vivant par génération sexuée.
Et il ne faut pas voir seulement dans ce recours aux comparaisons matérielles une application de la nécessité d'aller par l'imagination à l'intelligence. C'est aussi une conséquence de la théorie de l'abstraction, d'après laquelle notre intelligence, d'un bout à l'autre de son progrès, ne fait pas autre chose que lire l'universel dans le singulier. Au lieu que, d'après Platon, la vue des objets individuels n'est pour l'intelligence que l'occasion de s'élever à la contemplation directe des purs intelligibles (un peu comme selon Kant les impressions sensibles sont les occasions d'exercer nos formes mentales), pour Aristote, bien autrement réaliste, l'expérience fournit la matière dont tout sera tiré, sans enrichissement positif, par simple abstraction : l'universel est dans le singulier, il y est tout entier*.
I . Ce point est délicat et nous no prétendons pas ici lexpliquer au long. Deux observations suQiront pour prévenir des méprises graves. A Kant aussi il est familier d'appeler les impressions sensibles la « matière » de la connaissance, mais c'est une matière dont nous ne pouvons rien savoir, puisque toutes les déterminations positives sous lesquelles nous l'atteignons lui sont conférées par nous. D'autre part, l'abstraction d'Aristote a pour conséquence la perception de relations qui débordent le cas particulier, qui
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Dès lors c'est dans les cas particuliers, dans les exemples concrets, qu'il faut aller chercher, lire les lois universelles, les principes abstraits ; et puisque le monde matériel pour nous est le seul oljjet directement accessible, c'est en lui qu'il faudra découvrir les vérités de la métaphysique même la plus sublime. Avant de prendre son vol vers les sommets, le philosophe devra étudier les phénomènes de la nature inférieure, bien constater les relations qu'il s'agira d'universaliser par induction quand la simple analyse des concepts ne suffira pas. Que de prétendues impossibililés viennent de ce qu'on a trop tôt formulé le principe, avant d'avoir assez considéré les cas particuliers! L'esprit métaphysique manie volontiers la synthèse ; le procédé est plein de charme, mais dangereux ! Sans doute il y a des analystes à outrance qui ne se décident jamais à quitter le terrain des faits pour s'élever à la loi, mais il y a aussi des constructeurs audacieux qui édifient trop vite : un coup de vent, je veux dire, un fait nouveau suffit à tout renverser.
11 est vrai qu'en bien des cas les faits dont se sert le métaphysicien sont si obvies, si simples qu'il n'est pas besoin d'en faire une étude spéciale. Ainsi un cliangement quelconque, fût-il aussi léger que réchauffement d'un peu d'eau, ou le frémissement d'un feuillage, suffît à établir dans ses grandes lignes la théorie de la puissance et de l'acte, et même celle des quatre
sont indépendantes, quant à leur vérité, de l'espace et du temps, mais ces relations sont pourtant réalisées dans les cas particuliers, et il y a simple suppression des limites, non altération de la réalité.
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causes. Le seul concept d'étendue, que nous donne le moindre regard sur le monde, suggère, si même il n'impose pas à l'analyse, la constitution hylémorphique des corps. La vue de choses inégales nous amène à la notion de limite, celle-ci à la notion d'infini, et voilà presque tous les éléments nécessaires pour examiner si une perfection n'est limitée que par le fait d'être reçue dans un sujet distinct d'elle-même. Oui, tout cela est exact, et emporte comme conséquence la possibilité de traiter certaines questions très générales de métaphysique sans le secours de la Science positive. Mais que d'autres ne sont pas dans ce cas ! Et à quels dangers ne s'expose pas celui qui voudrait traiter sans une formation scientifique, la plupart des questions cosmologiques ou psychologiques 1! Montrons-le par un exemple, celui de l'unité du composé naturel, spécialement du composé vivant. C'est un problème fort difficile que d'établir non l'existence de cette imité, mais les conditions qu'elle impose, par exemple du
1. Pour le dire en passant, l'ordre des questions est loin d'être indifférent, dans le développement harmonieux et régulier de l'esprit philosophique. Nous avons eu ailleurs l'occasion de montrer que la position aujourd'liui assignée à l'Ontologie, avant la Cosmologie et la Psychologie, était une grave infidélité à la tradition aristotélicienne, (Cf. I. L'enseignement de la Métaphysique scolastique), et qu'il y avait dans cette interversion un inconvénient pédagogique sérieux. Cette question n'est pas sans lien avec celle qui nous occupe présentement. L'insuflisance des notions scientiliques expose un esprit à dogmatiser à outrance, et réciproquement l'habitude de dogmatiser fait qu'on ne sent plus le prix des notions scientifiques ; celles-ci doivent être acquises dabord, et c'est encore une raison pour remettre l'Ontologie à sa place naturelle, à la fln de la Philosophie.
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côté de la continuité de la matière : faut-il admettre une continuité parfaite, ou seulement imparfaite? et dans ce second cas, comment la concevoir? Un métaphysicien peu averti fera son choix a priori ; ne seraitil pas plus sage de consulter d'abord les faits, de voir s'ils n'excluent pas telle ou telle des hypothèses imaginées? Il est très vrai que des principes métaphysiques certains peuvent faire condamner d'avance une recherche comme étant sans issue ; mais il faut qu'il s'agisse de principes vraiment certains ; et, même en métaphysique, tout n'est pas certain pour nous.
Ainsi donc la culture scientifique épargnera au philosophe bien des mécomptes. Ajoutons qu'elle seule lui permettra d'aborder certaines questions aujoiu-d'lmi fort étudiées, qui, si elles ne sont pas de première importance, ont du moins l'avantage de fournir un terrain où scolastiques et non-scolastiques ne sont pas, comme ailleurs, séparés par des divergences fondamentales les empêchant de discuter utilement. Telles sont en Cosmologie les spéculations sur le nombre, l'espace, la masse, l'énergie ; telles en Psychologie maintes questions de psychophysique et de psychophysiologie, les recherches sur l'hérédité, l'adaptation des espèces. On dira que c'est là de la Science plutôt que de la Philosophie. C'est tout au moins la Philosophie de la Science, et à ce titre le philosophe ne peut s'en désintéresser totalement ; d'ailleurs seul un esprit averti y saura démêler ce qui a des conséquences métaphysiques et ce qui n'en a pas, ce qui peut être sans danger livré aux hypothèses et ce qui ne saurait être admis sans compromettre des doctrines fondamentales. Notre conclusion
est donc, pour la Philosophie réelle plus encore que pour la Logique : pas d'enseignement philosophique sérieux sans une solide formation scientifique.
Dans les pages qui précèdent, nous avons traité d'une façon générale la question des rapports entre l'enseignement des Sciences et celui de la Philosophie. Le lecteur juge peut-être que ces développements, fort insuffisants pour le côté théorique de la question, étaient inutiles au but pratique que nous nous sommes proposé. Nous ne le croyons pas, car il nous semble qu'un plan d'études ne peut venir qu'après un rappel des principes. Il nous reste, il est vrai, à ajouter certaines considérations d'ordre immédiatement pratique, qui limiteront les aspirations par les exigences, et suggéreront les mesures opportunes*.
Et d'abord il faut tenir compte du temps dont on dispose pour la formation philosophique, comme aussi de l'acquis antérieur des élèves. Pour le temps, supposons accordé, d'une part, que la formation philosophique complète, celle qui aboutit au Doctorat demande trois années entières; d'autre part, qu'une formation philosophique sérieuse, telle que la réclament de tout prêtre les exigences actuelles de l'apostolat, ne peut se donner en moins d'une année com-
1. Si nous sommes obligés dans les pages qui vont suivre, d'entrer dans les détails afin d'être précis, nous tenons à nous en excuser d'avance et à protester que nous voulons, non pas donner des conseils, mais simplement suggérer des idées.