‹ Questions d'enseignement de philosophie scolastiqueChapitre 16 sur 21 · L ARGUMENTATION SCOLASTIQUE I · texte numérisé non relu

L ARGUMENTATION SCOLASTIQUE I

Au surplus, les faits parlent assez haut. Pour arriver à régner, l'erreur a commencé par se débarrasser de la méthode scolastique, et en particulier de l'argumentation. Le syllogisme lui-même n'a pas été épargné. Chacun sait combien de paroles de colère ou de dérision ont été proférées contre lui, à l'époque où, après l'humanisme, la Réforme ébranlait la foi dans le monde chrétien. Descartes fut sévère à son égard et les positivistes du xi\« siècle ne l'épargnèrent pas non plus. La philosophie d'aujourd'hui le remplace volontiers par la simple description. Les résultats ne déposent pas en faveur du changement de méthode. Aussi bien s'en plaint-on ; la crise de l'enseignement philosoj^hique dans les lycées est de notoriété publique, et, il y a quelques années, un des membres du corps professoral officiel, M. Luquet, proposait courageusement, comme remède au mal, un retour à la Logique formelle'.

Chez nous, grâce à Dieu, le syllogisme n'a pas cessé de régner. La philosophie et la théologie catholiques lui gardent sa place dans leurs thèses ; les arguments en forme s'y enchaînent encore et, sans eux, le professeur ne croit avoir bâti rien de solide. Aussi n'y a-t-il eu de crise que par répercussion, et à la ferme parole du Chef suprême, il a été facile de se ressaisir. Nous n'avons pas eu à chercher des méthodes nou-

valcur de ces fameux arguments? Prenez les Dialogues d'IIylas et de Philonous, — jamais peut-être ils n'ont été proposés avec autant de force et d'insinuante persuasion, — et essayez-vous à les mettre en forme; vous aurez vite fait de prendre en défaut la logique de Berkeley !

1. Luquet, Eléments de logique formelle. Paris, 1909. Préface.

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velles. mais seulement à garder les anciennes, en les appliquant aux problèmes nouveaux. Et déjà se fait sentir l'heureuse influence de ce mouvement. N'est-ce pas le moment de revenir avec plus de soin que jamais à l'argumentation scolastique ? La clarté, la précision, l'exactitude sont-elles moins nécessaires que par le passé ? Notre philosophie, la philosophia perennis 1 est une de celles (y en a-t-il môme d'autres P) ([ui osent afl'ronter la mise en syllogismes bien clairs, bien nets, qui attendent tout de la force des raisons et peuvent se passer du charme littéraire de l'exposition. Tout ce qui nous aidera à mieux la posséder sera un appoint précieux dans notre lutte contre l'erreur.

1 . Puisque le mot de Leibniz vient de se présenter sous notre plume, il ne sera pas inopportun de rappeler ce que le célèbre philosophe pensait de largumentation scolastique. Il écrivait à Wagner : « J'ai fait autrefois, à propos d'une discussion mathématique avec un fort savant homme, l'expérience que voici. Nous cherchions l'un et l'autre la vérité, et nous avions échangé plusieurs lettres avec beaucoup de courtoisie, mais non cependant sans nous plaindre l'un de l'autre, chacun de nous reprochant à son adversaire de dénaturer, involontairement sans doute, le sens et les paroles de l'autre. Je proposai alors d'employer la forme syllogistique; mon adversaire y consentit; nous poussâmes l'essai jusqu'au douzième prosyllogismo. A partir de ce moment même, toute plainte cessa; chacun des deux comprit l'autre non sans grand profit pour tous les deux. Je suis persuadé que si l'on en agissait plus souvent ainsi, si l'on s'envoyait mutuellement des syllogismes et des prosyllogismes avec des réponses en forme, on pourrait par là très souvent, dans les plus importantes questions scientifiques, en venir au fond des choses et se défaire de beaucoup d'imaginations et de rêves; l'on couperait court par la nature même du procédé, aux répétitions, aux exagérations, aux divergences, aux expositions incomplètes, aux réticences, aux omissions involontaires ou volontaires, aux désordres, aux malentendus, aux émotions fâcheuses qui en résultent. » (Lellre à Wagner sur laloglque; le passage est cité par Gratry, Logique, t. I, p. 278.)

Une histoire de la Philosophie Néo-Scolastique.

Il n'est peut-être pas inutile défaire remarquer au lecteur français combien le courant néo-scolastique* a pris d'importance, depuis quelques années, dans l'ensemble du mouvement philosophique. Bien que plusieurs revues françaises ^ aient depuis longtemps déjà reconnu qu'il s'imposait à l'attention, notre pays a gardé sur ce point un certain retard.

On y trouverait peut-être deux causes principales : d'abord nos compatriotes non-catholiques s'intéressent peu, affectent de s'intéresser peu aux manifestations de la vie intellectuelle de l'Église ; et la scolastique, c'est en somme l'Église. S'ils consentent encore à lire les ouvrages qu'elle produit, c'est, trop souvent, pour les juger d'un point de vue exclusif et assez arbitraire ; ils n'étudient pas les philosophes du moyen âge comme ils font pour les anciens ; à part un ou deux noms dont la solitude même accroît la célébrité, il n'y a pas de « médiévalistes » en philosophie, et certains comptes rendus, certaines soutenances sont des déclarations assez cavalières d'incompétence ou d'ignorance. Ce n'est pas là ce que faisaient présager les travaux, incomplets sans doute, mais sérieux, des Cousin, des Rémusat, des Hauréau.

I . L'occasion de cette étude est un ouvrage de M. Joseph-Louis Perrier, Ph. D., The revival of scholastic philosophy in the nineteenlh cenlunj. New-York. {Columbia University Press), 1909.

a. En particulier la Revue philosophique qui publia, dès 1884, un article de Charles Secrétan sur la Restauration du thomisme, et, à partir de 1892, plusieurs études de M. Picavet; elle ouvrit même ses pages à M. De Wulf, en 1903, pour un travail sur la IKulion de philosophie scolaslique.

iSa piitr.osopiiiE scolastique

D'autre part, les catholiques, et ceci encore est bien français, sont très préoccupés de ne pas témoigner d'une mentalité moyenâgeuse ; il n'est guère, dans notre pays, de tare plus redoutée que de ne pas être à la dernière mode, et la mode est ailleurs, même pour les érudits. Les controverses directement théologiques, exégétiques, historiques, exercent, sur les jeunes travailleurs qui sortent de notre clergé si laborieux et si zélé, une séduction irrésistible, dont la philosophie pâtit : on la salue au passage, on lui demande, en une très courte fréquentation, la clef de la terminologie d'autrefois, et puis on se hâte d'aller rompre des lances sur un terrain moins rocailleux. On reconnaît après coup, cruellement parfois, qu'un commerce plus assidu eût été opportun, qu'une base philosophique solide est chose utile en toute étude ; on appelle de ses vœux la naissance de « vocations » philosophiques ; mais, pour les suivants, l'attrait reste le même et une élection semblable provoque de semblables regrets.

Ce sont peut-être là des raisons suffisantes de signaler, en y insistant quelque peu, l'apparition d'une histoire de la renaissance scolastique au xix* siècle. Cette histoire n'était pas encore écrite ; il y avait seulement des monographies, des bulletins, des chroniques, tous documents très intiressants et très utiles, mais spéciaux, joignant à la restriction du sujet le choix d'un point de vue : c'était la vie scientifique de tel institut ou de tel groupement qui se racontait. Restrictions assurément légitimes, mais qui faisaient désirer une synthèse. Voici un premier

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essai, d'importance déjà considérable. Il nous vient d'outre-mer, et il est piquaut de le voir, favorable comme il l'est au mouvement qu'il raconte, présenté par V University Press de l'Université Coliimbia, de New-York; ce docte corps justifie ainsi la devise qui orne ses armes : In littcris liber tas.

L'ouvrage se compose de quatre parties bien distinctes. L'introduction et le chapitre i (p. i-4o) traitent des questions générales : causes de la renaissance scolastique(Introduction) et essai de définition de cette philosophie (chap. i). Les chapitres ii-vii (p. 41-102) donnent une idée sommaire du contenu de la doctrine, en parcourant, dans l'ordre et sous les titres classiques, ses difTérentes parties. Les chapitres viii-xv (p. i53-248j font l'historique du reyà'a/, enconsidérant d'abord les précurseurs du mouvement, puis en étudiant le mouvement lui-même dans les différents pays: Italie, Espagne, Allemagne, France, Belgique, autres contrées de l'Europe, États-Unis et Canada. Enfin une copieuse bibliographie (p. 2/j9-33G) essaye de grouper tous les travaux produits par la néo-scolastique ou écrits à son sujet.

Le caractère dominant du livre, c'est l'impartialité, j'allais dire l'absolue neutralité dans laquelle s'est maintenu l'auteur. J'ignore qui est M. Perrier, et bien qu'il me semble appartenir au catholicisme, peut-être même au clergé catholique (il connaît trop la philosophie dont il parle pour ne l'avoir pas « vécue » ; le patronage de M. John Dewey, le pragmatiste bien connu, dont il se réclame, page vi, ne fait que mieux ressortir la largeur d'esprit qui règne à

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Cohimbia University) ses appréciations sont si mesurées, son exposition est si sereine, que le lecteur le plus jaloux de son indépendance n'en saurait prendre ombrage *.

Cette sérénité ressort spécialement de la manière dont M. Perricr parle du thomisme italien, de celui surtout des initiateurs. Tout en reconnaissant que leurs jugements sur la philosophie moderne, souvent trop sommaires et trop dédaigneux, sont à réviser, il n'admet pas qu'on leur jette la pierre et qu'on leur reproche d'avoir par cette maladresse, stérilisé la néo-scolastique en l'isolant du mouvement contemporain. Il fait remarquer très justement que les Sanseverino, les Cornoldi, les Zigliara avaient une tâche qui s'imposait avant toute autre : ramener les esprits des catholiques, des prêtres catholiques surtout, à une plus juste estime de la philosophie d'autrefois. Se servir, pour provoquer cette estime, du triste spectacle des ruines philosophiques amoncelées par les écoles modernes, était une tactique légitime, utile, nécessaire même. Que cette tactique ait été poussée trop loin ou gardée trop longtemps dans certains milieux, M. Pcrrier est le premier à le déplorer ; mais il ne veut pas qu'on fasse dire aux faits plus qu'ils ne disent, qu'on oppose par exemple les «deux centres du mouvement thomiste, Rome etLouvain »,

I. Depuis que ces lignes ont été écrites, j'ai appris que M. Pcrrier est, en effet, un catholique, mais laïque. Après avoir suivi (en Europe, à Louvain, je crois) un cours complet de philosophie scolastique, il est allé à l'Université Columbla de New-York, où il a obtenu le grade de docteur; il figurait, il y a quelques années, sur la liste des professeurs du collège Loyola, dirigé à New-York par les Jésuites.

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la Rome de 18G0 et le Louvain de 1890, en oubliant la différence des temps, et en ne remarquant pas que la première avait été nécessaire pour rendre le second possible.

Cette impartialité est courageuse, et il convient d'en féliciter M. Perrier. Ajoutons, pourtant, que cette qualité tout américaine a son revers: la narration de l'auteur tourne un peu au reportage. Les indications sont en général très brèves, il y a trop de titres de travaux, le lien et la portée des doctrines sont presque complètement laissés de côté*. Mais n'oublions pas que l'ouvrage est le premier sur la question et pardonnons-lui de n'avoir pas tout fait. Exprimons seulement le désir que le sujet soit repris, par M. Perrier ou par quelque autre, dans une étude plus foncière, plus fortement construite et plus vigoureusement poussée. L'histoire de la néo-scolastique, toute courte qu'elle soit, prête déjà, scmble-t-il, à

I. Il y a, dans les indications mêmes, quelques erreurs qui s'expliquent dans un recueil si considérable de documents. Le R. P. Calhrein, dont l'auteur (p. 198) termine la vie en 1899, est heureusement encore plein de. vie et d'activité; le titre indiqué pour le grand ouvrage de Van Weddingen, Essai d'introduction à l'étude de la philosopliie (p. 21 G) n'est qu'un titre accessoire; le véritable est : les Bases de l'objectivité de la connaissance dans le domaine de la spontanéité et de la réflexion. Quant aux omissions, elles sont très nombreuses, surtout pour ce qui regarde les articles de revues; elles étaient inévitables dans une bibliographie aussi compréhensive que celle qu'essayait l'auteur : il eût fallu mentionner tous les articles de toutes les revues néo-scolastiques, et bien d'autres encore. Qu'on nous permette de faire remarquer, sans y insister, que les Eludes avaient peut-être quelque droit d'être mentionnées parmi les périodiques qui ont servi la cause de la renaissance médiévale.

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mieux qu'une juxtaposition de faits. j\'y conslaleraiton pas une double évolution, de sens très précis, un souci toujours plus accusé : i" de parvenir à une connaissance exacte des grandes doctrines médiévales ; 2° de faire, dans ces doctrines, mais à bon escient, le départ entre ce qui doit être gardé, et ce que le progrès scientifique exige ou suggère de modifier ? Et la conclusion serait peut-être, sans aucun effort de thèse systématique dictée par une préférence personnelle, que l'avenir est dans l'accentuation de ces deux tendances, nécessaires l'une et l'autre ; la distinction soigneuse des divers courants aux diverses époques servirait à mieux constituer la philosophia perennis, c'està dire l'ensemble des doctrines nécessaires à toute saine philosophie * ; puis, les cadres métaphysiques étant ainsi volontairement appauvris, la confrontation avec les données de la science permettrait de les garnir d'une façon plus méthodique et définitive. Ces deux tâches sont difTérentes ; et peut-être pour avoir été trop tôt et trop exclusivement à la seconde, on a fait parfois des constructions hâtives, peu homogènes, qui n'ont pas fixé l'attention.

I . Cette constitution ne se ferait pas par une simple élimination des différences au profit des seules ressemblances; il y a des thèses scolastiques qui ont été universellement admises jusqu'à la décadence, et qui ne résistent pas aujourd'liui à la critique scientifique la moins exigeante : telles certaines affirmations de « pliysique » sur les lois du mouvement, sur l'origine de la vie, etc. ; par contre, il y a des thèses qui ont été introduites par une école, chaudement discutées alors, et qui constituent une correction définitive : telle la substitution de la théorie thomiste de l'abstraction intellectuelle à la théorie augustinienne de l'illumination.

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