‹ Questions d'enseignement de philosophie scolastiqueChapitre 19 sur 21 · I. Métaphysique des causes, Paris, 1889, p · texte numérisé non relu

I. Métaphysique des causes, Paris, 1889, p

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tences. Les maîtres ne se crurent pas autorisés à se contenter des Commentaires d'Albert le Grand et de saint Thomas sur Aristote ; la renaissance scolastiquc des xvi^ et xvn® siècles vit éclore les grands Commentaires de Dominique Soto, de Tolet, des Conimbricenses. des Complutenses, de Maurus, de tant d'autres encore. C'est donc qu'à leur jugement saint Thomas n'avait pas tout dit, et qu'il restait encore à glaner dans l'œuvre du Stagirite.

Il eût bien étonné saint Thomas, celui qui lui eût tenu ce langage : « Maître, je vous remercie, vous avez fait un travail définitif; je sais le soin que vous avez pris de vous procurer de meilleures traductions du Philosophe, l'application que vous avez mise à pénétrer jusqu'au fond ces formules si brèves, si concises, si obscures parfois; j'ai pleine confiance dans la valeur de vos explications, je m'en contente. » Quel étonnement, quel scandale même eussent causés au saint Docteur de semblables paroles ! lui si pénétré d'admiration pour le Philosophe, si modeste dans la manière de l'expliquer, et surtout si convaincu de la difficulté de retrouver la pensée véritable du Stagirite, comme il eût désavoué pareil disciple !

Car enfin, il ne faut pas l'oublier, et c'est même un des arguments principaux qui étayent notre thèse, l'intelligence du texte d' Aristote, toujours difficile à cause de la concision du style et de l'ordre assez artificiel dans lequel nous sont parvenus ses ouvrages, présentait à l'époque de saint Thomas des difficultés très spéciales. L'obscure question de l'introduction des divers ouvrages d' Aristote dans les écoles du Moyen-Age est aujourd'hui assez bien éclaircie grâce

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surlout aux beaux travaux des Pères Denifle et Mandonnet; nous connaissons aussi les inlluences à travers lesquelles se fit cette révélation successive qui devait donner la Scolastique. Les premiers Iraités connus, les moins importants, se présentaient avec une interprétation traditionnelle fortement teintée de néoplatonisme et d'augustinisme ; le reste fut apporté })ar les Arabes, marqué d'une empreinte nouvelle et souvent hétérodoxe. De là une mentalité fort complexe. Or le grand mérite de saint Thomas fut précisément de voir clair dans ces ombres. Son pénétrant génie lui fit retrouver sous la caricature avcrroïste un Aristote véritable, qu'en dépit des protestations d'une orthodoxie timorée il osa présenter comme le plus solide appui du rationabile obseqaium de la foi, un Aristote dont l'œuvre presque entière lui parut encore utilisable, même après que la Révélation chrétienne eût illuminé le monde. Aussi le voyonsnous s'appliquer avec beaucoup de soin à faire le départ des diverses influences et à rechercher la provenance des doctrines (qu'on se rappelle par exemple son insistance à rapporter au juif Avicebronla théorie de la matière spirituelle); de même qu'on a pu vanter sa large érudition, sa connaissance delà « littérature » philosophique alors en cours, de même il faut lui reconnaître un sens critique très aiguisé.

Mais précisément à cause des difficultés qu'elle présentait, l'œuvre critique de saint Thomas n'a pu être complète ni définitive. D'abord il ne possédait presque rien de ces commentateurs grecs d' Aristote qui apportaient dans leur exégèse l'immense avantage d'une tradition d'école ininterrompue : qui oserait

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nier les services que rendent à qui veut reconstituer la pensée du Philosophe, Simplicius , Alexandre d'Aphrodise, Thémistius, Philopon ? Puis sa vénération pour les écrits du Pseudo-Denys, l'autorité dont jouissaient alors certains ouvrages comme le Liber de Caiisis, la modération à laquelle il était tenu à l'égard de certaines doctrines « augustiniennes » paraissent l'avoir rendu parfois singulièrement perplexe? Sans doute il ne considérait pas le péripatétisme, même corrigé par les lumières de la foi, comme un système parfait, incapable de perfectionnement et de complément ; c'est consciemment, semble-t-il, qu'il a introduit dans sa synthèse certains éléments empruntés à d'autres philosophios, à Platon, à Avicenne, à Averroès, à Maimonidc, et quand l'étude directe des sources ne nous servirait qu'à reconstituer la genèse de sa pensée, ne serait-ce pas déjà un but suifisamment rémunérateur? Mais il y a plus et nous pouvons, mieux outillés et plus avertis que lui, continuer son travail. Un champ immense attend encore les défricheurs.

11 faut bien en convenir, cette manière de vivifier l'enseignement scolastique, en replaçant les questions dans leur cadre historique, n'a pas encore été très employée. Les auteurs de traités classiques ou de travaux originaux ont plutôt songé à une autre tâche qui s'impose à toute philosophie soucieuse de montrer sa vitalité, qui consiste à s'assimiler les résultats nquveaux de la science positive. Cela, certes, on l'a fait et d'une manière qui a forcé l'attention des moins sympathiques. Les études historiques, bien propres, elles aussi, à justifier l'estime de l'Église pour la

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scolastique, et à former les esprits en leur donnant le sens de la complexité des questions, le souci du détail précis, la crainte des généralisations hâtives, l'horreur des synthèses creuses ou fausses*, n'ont pas encore, semblc-t-il, obtenu la part qui leur revient et l'on a vu se produire cette anomalie singulière que la philosophie ancienne, et même médiévale, a été plus étudiée dans le détail de son histoire par ceux à qui elle est indifTérentc ou antipathique, que par ceux qui en vivent.

Mais cette constatation est d'hier et voici qu'aujourd'hui commence déjà à la démentir : on s'en aperçoit avec joie, à suivre le mouvement des Écoles catholiques et de leurs publications. Pour ne parler que des Grecs et d'Aristote, dont nous étions partis, et pour ne citer que quelques noms, le Philosophisches lahrbuch, la Revue néo-scolastique, \3i Revue de Philosophie, la Revue des sciences philosophiques et théologiques publient des articles, notes, revues critiques, bulletins, qui manifestent une orientation bien nette de ce côté-. L'Institut supérieur de Philosophie de Louvain annonce une traduction d'Aristote avec commentaires et le premier volume paru (Métaphysique 1, par

I . Notons qu'eu scolastique ce danger est plus réel, précisément parce qu'une métaphysique plus ferme rend l'esprit plus confiant.

a. Un détail minuscule, mais caractéristique : il y a quelques années, il n'était pas rare de trouver chez les néo-scolastiques, après citation d'un texte d'Aristote, une simple référence aux fragments qui précèdent les a Leçons » des Commentaires de saint Thomas; aujourd'hui un auteur se ferait scrupule de ne pas indiquer selon l'usage, la page, la colonne et la ligne de l'édition de Berlin, ou tout au moins, la p^ge de l'édition Didot.

]M. Colle) d'une érudition ferme et sobre qui rappelle le petit chef-d'œuvre de Hamelin*, fait bien augurer de la collection. A Rome le R. P. Gredt dote le Collège Saint-Anselme d'un cours intitulé modestement Elenienta philosophiœ aristotelico-thoniisticœ^ où chaque thèse est suivie d'un paragraphe donnant dans le texte original et in extenso, avec les références et commentaires voulus, les passages d'Aristote et de saint Thomas qui fondent la doctrine ; le R. P. Garrigou-Lagrange fait au Collège Angélique un cours complémentaire où sont expliqués les principaux ouvrages d'Aristote ; â l'Université Grégorienne, le R. P. Schaaf dans son cours d'Histoire de la Philosophie, revient volontiers sur les philosophes grecs en qui il montre les précurseurs de la scolastique. Ce sont là d'heureux symptômes.

Faut-il faire remarquer qu'on constate, dans ce qui a été rendu public des fruits de ce travail, une pénétration plus aisément profonde du péripatétisme, qu'on ne la trouve hors des milieux scolastiques ? C'est l'effet normal de la continuité de pensée qui relie chez nous l'enseignement d'aujourd'hui à celui d'autrefois, c'est un sérieux encouragement aux efforts déjà faits et un présage certain de succès à ceux, plus nombreux encore sans doute, qui se préparent dans le silence.

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