ETUDE HISTORIQUE
LencycJique Pascendi a ramené l'attention sur le retour à la philosophie scolastique, si instamment recommandé par Léon XIII; les erreurs qui envahissaient le domaine positif des sciences sacrées ayant leur source dans des conceptions philosophiques dangereuses, il était évidemment nécessaire avant tout d'assainir la philosophie. D'autre part, Pie X, comme Léon XllI, demande, et le bon sens dictait cette conduite, qu'on adapte la philosophie ancienne aux exigences actuelles, qu'on en dégage les principes et qu'on les applique aux faits dont le progrès des sciences a enrichi la connaissance humaine.
Or, en cette matière de l'adaptation de la philosophie ancienne, si l'on a déjà beaucoup fait, il semble que l'on pourrait beaucoup faire encore. Chaque année voit paraître quelques nouveaux « manuels » auxquels les comptes rendus décernent l'éloge d'allier à la pureté de la doctrine traditionnelle une connaissance plus parfaite et une appréciation plus juste des théories contemporaines ; et, souvent, ce ne sont pas là formules de pure courtoisie. On peut se demander pourtant si la confection des manuels ne gagnerait pas à être accompagnée, dirigée, vivifiée par des études
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plus générales de pédagogie philosophique, qui auraient pour but de chercher à améliorer, non la preuve de telle thèse, la solution de tel problème, l'ordonnance de telle question, l'exposé ou la réfutation de telle théorie, mais l'allure générale, et, pour tout dire, la méthode de l'enseignement scolastique. Pour préciser encore davantage, il ne s'agirait proprement ni de détails d'ordre trop pratique, comme le procédé même de la classe, par commentaire d'un texte ou cours dicté*, ou la langue dans laquelle doit être enseignée la philosophie scolastique 2, — ce sont là questions qui ne pourront jamais recevoir de solution uniforme ; — ni d'études ayant plutôt pour but de faire connaître à ceux qui les ignorent et en médisent les caractères et les avantages de la méthode traditionnelle 3, — travaux très utiles, à coup sûr, mais qui maintiennent ce qui est, sans l'améliorer. — Il y aurait autre chose à faire. On pourrait, par exemple, en des monographies diverses, utiliser les remarquables résultats obtenus de nos jours par l'étude du développement des systèmes : certaines thèses, replacées dans leur cadre historique, apparaîtraient peutêtre d'une portée toutautre,ou plus grande ou moindre, que ne le fait croire l'enseignement actuel, bénéficiant d'une « tradition » dont les titres seraient à reviser.
1. Cf. sur ce point des vues intéressantes et suggestives dans la Revue de philosophie, 1902, p. lig, B. E., Cours ou manuel.
2. Cette question a été traitée avec beaucoup d'ampleur dans la Revue néoscolastiqae, par M. H. Meuffels, 1902, p. 199; 1908, p. 34, 372; et par M. Domet de Vorges, igoS, p. 253.
3. Voir l'Inlrodaclionà la philosophie scolastique, de M. De Wulf, et les articles du R. P. Richard dans la Revue thomiste ^ 190/i, p. 167, ili6, 564j etc.
L'ENSEIGNEMEWT de la METAPHYSIQUE SCOLASTIQUE II
C'est d'une pareille revision que je voudrais aujourd'hui essayer de donner l'idée, en la faisant porter non sur une question particulière, mais sur l'ordre suivi dans l'enseignement scolastique. S'attarder à prouver que l'ordre d'exposition a une grande importance, dans une discipline oîi la cohérence est la plus nécessaire qualité, serait superflu ; qui ne sait que l'ordre suivi est très souvent caractéristique de la tendance la plus intime d'un système? Le principe d'identité chez Parménide, l'appel à l'idée chez Platon, le cogito ergo sum de Descartes, la notion de la substance chez Spinoza, l'idée de Hegel, l'Être des ontologistes, autant de points de départ qui commandent toute une philosophie. Et si une rigidité parfaite est signe de mort pour un enseignement comme pour un organisme ; si, d'autre part, on peut dire qu'en philosophie plus qu'en aucune autre science, tout est dans tout, et qu'un ordre parfaitement logique, n'obligeant à aucune redite, à aucun postulat provisoire, à aucun retour en arrière, est impossible ; si, même, on peut imaginer plusieurs ordres également avantageux, il n'en reste pas moins vrai que certaines considérations peuvent avoir une valeur absolue, et donc que la discussion sur ce point peut être fructueuse et opportune.
La division très ancienne de la philosophie en philosophie rationnelle (ou logique), philosophie réelle et philosophie morale, est encore assez communément admise, et l'ordre qu'elle entraîne assez généralement suivi : la logique est mise en avant comme « art de penser », comme instrument d'acquisition du savoir ; la morale est une application, une pratique de la vie.
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qui couronne heureusement la recherche spéculative. La critique de la connaissance, d'introduction relativement récente, est moins facile à caser : ceux qui la considèrent comme une simple réfutation de systèmes faux, une simple justification du bon sens, la mettent volontiers en appendice à la logique, comme une sorte de médecine de l'esprit, préventive ou curative, selon que le doute n'a pas encore, ou a déjà fait son œuvre ; d'autres, qui trouvent le problème plus complexe, ne pensent pas que cette critique puisse se faire avant une étude complète de la théorie de la connaissance : ils préfèrent la renvoyer à la fin de la psychologie. Cette question a déjà été souvent débattue, sans avoir encore reçu de solution satisfaisante*. Je voudrais en signaler une autre qui touche à la précédente par certains côtés et qui, pour être moins discutée, n'en est pas moins importante : c'est celle de la place assignée à l'Ontologie. On sait que la Philosophie première d'Aristote, appelée depuis Métaphysique, formait, après la Mathématique et la Physique, le couronnement de la philosophie réelle, et avait un double objet : d'une part, les caractères communs aux êtres matériels et immatériels, substance, qua-
I . Dans cette très brève revue des problèmes que peut soulever l'ordre de l'enseignement, je ne mentionne pas les divergences relatives à la psychologie : beaucoup préfèrent que la partie analytique, observation et expérimentation, en soit mise au seuil même de la philosophie; la question me paraît n'être qu'un cas particulier de cette autre : quelle place faut-il donner aux sciences positives dans la formation philosophique? D'aucuns pensent, en effet, que c'est par un simple retard, en somme assez accidentel, que la psychologie o positive » n'a pas suivi ses sœurs, chimie, physique, biologie, dans leur émancipation; au reste, elle est en train de les rejoindre, et d'un pas rapide, semble-t-il.
l'enseig^jement de la métaphysique scolastique i3
lité, relation, cause..,; d'autre part, les êtres immatériels, âme humaine, au moins dans ses opérations supérieures, esprits purs, Dieu. Aristote ne séparait pas ces deux éludes, et leur appliquait même le terme commun de théologie; le moyen âge l'imita et c'est beaucoup plus tard, à une époque que j'essayerai de préciser, que la partie générale de la métaphysique, détachée sous le nom d'ontologie, fut placée immédiatement après la logique, avant la cosmologie, la psychologie et la théologie. Ce changement, qui est aujourd'hui presque universellement admis, a-l-il été heureux ? c'est là une grosse question.
« Grosse question » : le mot étonnera, fera sourire peut-être, et pourtant je n'ai nulle envie de le retirer. Qu'on me permette de l'expliquer, en pardonnant ce que l'explication aura de trop personnel. Ce problème, qui, en effet, n'est guère agité de nos jours, s'est posé à moi au cours même de l'enseignement ; trouvant une vraie difficulté à traiter devant des débutants, des « Logiciens o de la veille, d'âge respectable pourtant, les premières questions de l'ontologie, à leur en faire comprendre la véritable portée, à leur montrer comment elles se posent, de quels faits elles relèvent et quels problèmes elles sont appelées à résoudre, à leur en caractériser le degré de certitude au milieu de la bigarrure des systèmes, constatant que cette difficulté ne tenait pas à des circonstances spéciales, mais qu'elle se retrouvait dans d'autres milieux, qu'il était même assez communément reçu qu'un élève ne comprenait pas l'ontologie avant de l'avoir reprise et appliquée en théodicée, j'ai été naturellement amené
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à soupçonner là quelque erreur ou quelque malentendu, et à interroger riiistoire*.
Or, l'histoire m'a paru faire d'intéressantes et suggestives révélations : la « Question de l'ontologie », déjà posée au moyen âge, a été chaudement discutée au xvii^ siècle, c'est-à-dire au temps où, après la renaissance qui suivit le concile de Trente, la scolastique subissait un nouveau déclin ; et si l'ordre actuel, qui place l'ontologie aussitôt après la logique, a supplanté l'autre et conquis la presque unanimité des suffrages, ce fut le triomphe de deux tendances, toutes deux fort suspectes, l'une, ancienne, à mêler intimement la logique et la métaphysique, l'autre, développée surtout au temps du cartésianisme, à préférer toujours la méthode synthétique et déductive. Ces tendances une fois dégagées et mises en évidence, il y aura à les examiner en elles-mêmes, à les contrôler d'après l'esprit général de la philosophie scolastique et celui de la science actuelle, à les apprécier par rapport aux nécessités pratiques de l'enseignement. Les considérations historiques par lesquelles nous allons commencer, pourront donc donner occasion à un examen critique.
Que le lecteur veuille bien se rappeler et voir planer sur tout le débat ce que j'ai dit plus haut au sujet de l'ordre suivi dans les systèmes philosophiques: s'il n'en commande pas la tendance, déductive ou induclive, il la manifeste assurément, et donc il est,
I. J'y étais d'ailleus rencouragé par les protestations, rares, il est vraij mais formelles, d'auteurs récents, contre l'ordre qui se donne comme traditionnel. On lira plus loin les déclarations du jésuite Tilmann Pesch et du R. P. Hugon, O. P.
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dans une certaine mesure, sinon facteur, du moins critère de vérité. Or, l'ontologie est un recueil de thèses, des plus générales, sur l'être, l'acte, l'essence, l'unité, l'individualité, la substance, l'accident, la cause, l'infini... ; les mettre avant ou après l'étude des faits, c'est inviter à faire davantage appel à la déduction ou à l'induction : en termes plus précis, c'est favoriser le dogmatisme ou l'empirisme ; les trop rapprocher de la logique, c'est s'exposer peutêtre à ne pas prendre une base assez solide dans l'expérience, à commettre des passages illégitimes du concept à la chose, et les en trop éloigner, c'est s'interdire le précieux secours de notions précises et de principes nets. Appel trop fréquent à la déduction, et mélange indiscret de logique et d'ontologie : qui ne reconnaît là les deux accusations que le moderne positivisme formule le plus volontiers contre la scolastique ! Défaut d'idées claires etde méthode sûre : on sait combien Descartes, Leibniz et Wolff urgèrent ces griefs. N'y a-t-il pas là de quoi motiver une recherche minutieuse et un examen approfondi !
La question de la place à donner à l'ontologie était, avons-nous dit, déjà posée au moyen âge. Mais quoi ! le Maître que l'on suivait en tout (là où la foi n'était pas intéressée), Aristote ne l'avait-il pas tranchée ? Oui et non, peut-on répondre. Oui, l'ordre fixé par Aristote pour l'enseignement est assez nettement accusé, et c'est l'ordre même que, d'après une criti-
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que Yraiment prudente, le Stagirite suivit dans la composition de ses ouvrages * : il faut aller du xpÔTSpov r.po: riiidiçAu. zpsTspov çjaet, et pour cela mettre la physique avant la philosophie première, le moins abstrait avant le plus abstrait 2 ; quant à la logique, c'est un instnimenl dont il faut avant toute recherche théorique se rendre l'usage facile.
Et pourtant non, toute ambiguïté n'est pas écartée, si nous nous reportons à l'orientation générale et au progrès de la pensée des grands socratiques. La logique est leur œuvre, mais elle a été à la fois le résultat de leurs efforts et la cause de leurs succès. Le problème physique du devenir avait été le premier posé dans le monde grec, et, pendant longtemps, passionnément discuté, il avait fait presque tous les frais de la spéculation philosophique. C'est pour soutenir leur
1. Nous n'en sommes pas réduits, pour appuyer cette aiïirma. tion, à alléguer la dénomination de « métaphysique », dont on peut fort bien laisser la paternité à Andronicus de Rhodes. Pour établir la chronologie des ouvrages d'Aristote, la critique interne utilise les textes assez nombreux où l'auteur renvoie à ses autres ouvrages; les renseignements ainsi fournis ne sont pas toujours concordants, il est vrai, ce qui semble indiquer que, jusqu'à la fin de sa vie, Aristote a retouché les diverses parties de son œuvre ; mais il est certaines de ces indications qui méritent une attention spéciale, celles où l'auteur renvoie à un ouvrage qui n'est pas encore composé : tel v. g. Phys., 1, 9, 19a a, 36 : Trjç irptÔTiQî 9i).oao^îa; epyov ècù Stopîaai (de quelle nature est la forme), oiaxe eîç èxsîvov xôv xaipbv àTtoxeîffQw, et Anal, post., II, 12, 95 b, II : (xâ7v),ovôà çavepw; èv xot; xa8ô>,oy Tztpl yivi^ereo); (c'est évidemment la ip-jffixr) àxpôafftç) Ssî Xsx^vai Ttept aÛTÛv. Pour la place à donnera la logique dans renseignement, cf. Met. IV, 3, ioo5b, 6.
2 . Cela n'empêche pas que l'intelligence ne connaisse d'abord les choses sous les aspects les plus universels : l'ordre d'étude scientifique n'est pas l'ordre d'acquisition des idées.
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solution radicale déconcertante de 1' « universel repos » que les Éléates avaient jeté sur le marché philosophique les raisonnements captieux et subtils que les sophistes développèrent avec tant de complaisance ; c'est pour échapper à l'immobilité éléate, aussi bien qu'au flux universel d'Heraclite, que Platon, imitant Socrate, se livra à ses pénétrantes analyses d'idées qui constituent une logique en même temps qu'une métaphysique. Arislote reprit le dualisme platonicien, mais en replaçant l'idée dans la matière ; à cette conception du double élément, l'un permanent, déterminable, l'autre adventice, déterminant, constitutif de tout être soumis au devenir, ou, pour l'appeler de son nom propre, à cette distinction de la puissance et de l'acte, Aristote ramène tout, et la logique elle aussi en devient un cas particulier : de même que l'esssence est forme par rapport à la matière dans l'être concret, de même la différence spécifique l'est par rapport au genre, la copule par rapport aux termes de la proposition, la conséquence par rapport aux prémisses du syllogisme; et ainsi les rapports mutuels d'enveloppement des concepts, des propositions, des raisonnements, sont soumis à l'universelle loi, contenus dans l'universelle formule ; la théorie de la science est elle-même ramenée à la recherche d'une cause, c'est-à-dire, en fin de compte, dune forme déterminant une matière, d'un acte complétant une puissance. Comment, dès lors, comprendre la logique sans être d'abord initié à la théorie qui y trouve son emploi et qui n'est qu'une explication du problème du devenir? Et ce problème lui-même, si c'est la physique qui le pose, ne la déborde-t-il
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pas? Le mouvement, c'est-à-dire le passage de la puissance à l'acte, ne se conçoit-il que dans le monde corporel, et dès lors la question fondamentale n'estelle pas une question de métaphysique *?
Il était facile de prévoir combien cette intime connexion de l'ensemble rendrait malaisé, périlleux même, tout fractionnement opéré pour satisfaire aux exigences de l'enseignement. Et, de fait, on discuta longtemps sur le véritable objet du livre des Catégories : s'agissait-il des mots, ou des choses ? était-ce un traité de logique ou de métaphysique 2.D La difficulté des Derniers analytiques devint légendaire 3; que
I. Et, de fait, les deux premiers livres de la 9uo-txr) à/p6a<ri; traitent le problème du devenir dans toute sa généralité; ils ne diffèrent ni par le fond ni par la méthode des livres qui forment la métaphysique.
a . Tolet énumère jusqu'à cinq opinions : « Alexander (Alexandre d'Aphrodise) et Simplicius existimarunt hic agi de vocibus simplicibus. .. Alla fuit sententia Euslratii et Averrois et aliorum, hic agi de rébus, non autem de vocibus... Tertia sententia fuit Porphyrii, ut videtur, et aliorum qui nec de rébus nec vocibus sed conceptibus existimarunt esse... Quarta sententia fuit Ammonii qui de vocibus hic tractari ut per conceptus rerum signifîcativae sunt asserit, vel de rébus ut mediis conceptibus per voces explicantur... Nominales ad voces et nomina omnia referunt, ut soient... » Et il ajoute la sienne. Logica, Coloniae Agr. i583. In Praedicamenta, Praeludia, p. 79. Quelques lignes plus bas, il se pose même la question suivante : « An liber Praedicamentorum ad logicum an ad metaphysicum pertineat », et il répond par une distinction; c'est donc que la question n'est pas si claire.
3. Voici par exemple, ce qu'en dit Dominique Soto : « At vero, ut est omnium finis (hic liber, le dernier de la logique), ita est omnium abditissimus et obscurissimus. Enim vero Aristoteles cum in aliis plerisque, tum praesertim in hoc opère (quod et Themistius confitetur) consulto visus est obscuritatem affectasse : adeo ut cum in hune usum editum fuerit ut ad alias scientias viam sterneret atque pararet, invium ipsum ac propemodum
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dire de la Métaphysique, où vient encore s'ajouter le désordre d'une compilation formée, très vraisemblablement, d'emprunts à des ouvrages divers*?
Quel ordre fallait-il donc suivre dans la leclio des ouvrages d'Aristote ? Le moyen âge n'eut pas de choix à faire. Jusqu'au m® siècle, sa bibliothèque philosophique ne comporta guère que quelques traités de logique, et même les livres les plus intéressants de rOrganon ne vinrent qu'après ii'ji former la Logica nova - ; aussi la philosophie proprement dite ne figurait pas parmi les artes libérales, la logique seule avait place, sous le nom de Dialectica, parmi les artes sermocinales du trivium. Mais cette logique avait passé de bonne heure ses limites naturelles. On a peut-être trop exagéré l'importance de la phrase fameuse du premier chapitre de l'Isagoge, qui posait sous sa forme la plus scabreuse, et sans d'ailleurs la résoudre, la question du réalisme des universaux. Les spéculations théologiques sur la Trinité, l'Incarnation, le péché originel devaient forcément amener les théologiens au problème des u natures », et la remarquable activité intellectuelle de cette époque ne pou-
inaccessibile habealur. Quo factura est ut hiijus aelatis dialectici, literam intentionemque Aristotelis poslhabenles, materiam potius iiotitiarum hue acccrsant quam libros Posteriorum exponant. » (In Porph. Isag., Arist. Categ. librosqae de Dcmonslralione absolutissima comrneniitria,p. 356, G, Venise, 1587.)
I. Cette opinion, aujourd'hui universellement admise, ne fut pas inconnue des scolastiques. Fonseca nous dit, à propos du second livre de la Métaphysique, que « Franciscus Beatus, Sadoleto cardinali patrono », y voyait le début du second livre de la Phy. sique. (Comm. in Metaph. Arist., t. 1, p' 376. Romae, 1577.)
a. Cf. De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale-, p. lig sqq. Louvain, 1905.
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vait pas ne pas rencontrer ce problème qui est au fond de tout*.
Les circonstances firent, il est vrai, qu'il se posa mal, et que la question exclusivement métaphysique de la pluralité des êtres au sein d'une même espèce, se mêla à la question logique de l'applicabilité d'un même concept à plusieurs êtres. La logique fut ainsi indûment alourdie, et elle le resta après même que la physique et la métaphysique d'Aristote furent connues et commencèrent à être expliquées dans la Faculté des arts 2. Et ce qui était un simple fait devint une nécessité, du moins à Paris, quand, peu après cette réapparition, physique et métaphysique furent interdites dans l'enseignement ; la logique dut résoudre seule les problèmes classiques. Mais, on le sait, l'interdiction ne fut ni universelle, ni de longue durée 3.
Il ne faudrait pas croire, du reste, qu'on ait attendu les ouvrages d'Aristote pour disserter, dans les écoles, -de physique et de métaphysique. De récents travaux
I . Cf. De Wulf, le Problème des universaux dans son développement historique du X« au XIII^ siècle, dans Arch. fiir Gesch. der Philos, IX, 1896, !,, et op. cit., p. i63 sqq.
3. C'est-à-dire quelques années avant 1210. Cf. Deniilc et Châtelain, Charlularium Universitalis Parisiensis, t. I, p. 71, note i/i. Paris, 1889.
3. Du moins l'autorité ne poussa pas loin ses exigences. Sur lattitude de l'Eglise vis-à-vis d'Aristote au cours du xiii» siècle, cf. Mandonnet, Siger de Brabantet l'Averroïsme latinau XlII^siècle^, p. 18, note, p. ai sqq., Louvain igii. Notons aussi l'observation du P. Mandonnet op. cit. p. 17, note, que la métaphysique est alors comprise dans l'expression scientia naturaliSj physica; il se réfèrç à Albert le Grand, Topic, hb. I, t. IV, cap. 11.
l'enseignement de la METAPHYSIQUE SCOLASTIQUE 2i
ont bien montré * comment les principaux problèmes proprement philosophiques s'étaient posés graduellement à partir du vu' siècle et formaient à la fin du xn* un ensemble déjà remarquable, qu'on ne considérait plus comme un simple développement de la dialectique, mais comme l'objet d'une discipline spéciale, supérieure aux sept arfes libérales, inférieure à la théologie -.
Nous voici au xiii* siècle. Quels étaient alors l'ordre suivi et l'importance respective accordée aux diverses parties de la philosophie? Il n'est pas facile de le préciser. A Paris, par exemple, les cours étaient nombreux et chaque étudiant devait, sous la conduite du maître auquel il se confiait, se tracer à lui-même
I. Cf. De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, p. iZGsqq., p. li-] sqq.; Hilarin de Lucerne, Histoire des études dans l'ordre franciscain, p. t^(ji sqq., trad. franc. Paris, 1908.
a. Que cet élargissement des vieux cadres ait introduit un certain désordre, une lettre de Pierre de Blois (i 160) le montre en termes pittoresques : on passe trop vite sur les éléments, et l'on veut discuter sur toutes choses : « Quidam antequam disciplinis elementaribus imbuantur.docentur inquirere de puncto, de linea, de superficie, de quantitate anime, de fato, de pronitate nature, de casu et libero arbitrio, de materia et motu, de principiis cor. porum, de progressu multitudinis et magnitudinis sectione, quid sit tempus, quid inane, quid locus, de eodcm et de diverso, de dividuo et individuo, de substantia et forma vocis, de essentia universalium, de ortu usuque et fine virtutum, de causis rerum, de refluxione oceani, de ortu Nili, de variis latenlis nature secretis, de variis figuris causarum, que in contractibus vel quasi con- Iractibus, maleficiis vel quasi meleficiis oriuntur, de primis rerum iniciis, et aliis quampluribus que plenioris scientie fundamentum et eminentiores exigunt intellectus. » Denille, op. cit., p. 28. Ce prurit de développer démesurément la dialectique et d'y introduire les questions les plus étrangères, les plus difQciles aussi, durera aussi longtemps que le moyen âge.
un plan; l'Université se préoccupa, du moins, de fixer la durée des diverses prélections. Un statut de i255 le fait dans le plus grand détail ; il s'agissait de conjurer un grave danger « novum et inesiimabile periculiim quod in facultate nostra (la Faculté des arts) imminehat » : certains maîtres terminaient trop vite leurs cours ; on décide donc que, en supposant les cours ouverts à la Saint-Rémi (i*"" octobre), la Logica Vêtus (« librum Porfirii, praedicamentoram, periarmenias, divisionum et thopicorum Boecii, excepta quarto ») se terminera pour l'Annonciation (20 mars), la Grammaire ((( Priscianum minorem et majorem ») avec la Logica nova (u topica etelenchos, priora et posteriora n) à la même époque, l'Éthique (« Ethicas quantum ad quatuor libros ») en douze semaines, les sex principia (de Gilbert de la Porrée), avec le barbarisme (le troisième livre de l'Ars major de Donat) et le de accentu (de Priscien) en six semaines, la Physique avec la Métaphysique et le de animalibus, pour la fête de saint Jean-Baptiste, le de cœlo et mundo, avec le premier et le quatrième livre des Météores, pour l'Ascension, etc. *.
Voici des renseignements plus précis qui, pour appartenir au début du siècle suivant, n'en accusent que mieux l'évolution qui s'opère. Dans l'ordre des Frères prêcheurs qui fit tant pour l'organisation des études, les chapitres de Saint-Girons (i32i) et de Limoges (1827) élaborent un plan pour les studia, maisons où se donnait la formation supérieure réservée
1. DeniQe, op. cit.,t.\, p. a'j'] sqq. a Statiilum facultatis artium de modo docendi et regendi in artibus, deque libris qui legendi essent. »
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aux futurs lectores : au Studium arlium s'enseignera la logique, en deux ans; au Studium naturalium, qui durera trois ans, les textes expliqués seront, en première année. Liber Physicorurn (cours principal), Liber Ethicorum et De cœlo et mundo (cours secondaire); en seconde année. Liber Malhemalice (cours principal), Liber Ethicorum et Melrice (cours secondaire); en troisième année. Liber de Anima, de sensu et sensato, de Memoria et de Reminiscentia (cours principal); Liber Ethicorum et de Generatione (cours secondaire) ; l'ordonnance ajoute qu'on ne devra rien omettre de ce programme: Et legantur omnes integraliter et perjecte. Il n'est pas fait mention explicite de la métaphysique *. Le chapitre général de i325 renverse la proportion : il exige trois ans de logique et deux ans de philosophie naturelle -.
La question de l'ordre à suivre dans l'enseignement avait été rencontrée et traitée explicitement par les grands docteurs du xm* siècle. Comme ils se rallient tous à l'avis émis par Aristote, il suffira de consulter saint Thomas. 11 veut qu'on débute par la logique, non qu'elle soit plus facile, mais parce qu'elle est l'instrument de toute science 3; il faut
I. Les textes sont cités par Mgr Douais, Essai sur l'organisation des études dans l'ordre des Frères prêclteurs au XUh et au XIV* siècle, p. 63 sqq. et p. 71. Paris, Toulouse, 1884.
a. Denifle, op. cit., t. H, p. 283.
3. a Dicendum quod in addiscendo ^incipimus ab eo quod est magis facile, nisi nécessitas aliud requirat. Quandoque enim necesse est in addiscendo non incipere ab eo quod est facilius^ sed ab eo a cujus cognitione cognitio sequentiuni dépendit. Et bac positione oportet in addiscendo a Logica incipere : non quia ipsa sit facilior ceteris ; habet enim maximam difïlcuUatem, cuni sit de secundo intellectis; sed quia aliae scientiae ab ipsa dépendent,
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mettre la physique avant la métaphysique, parce qu'ici rien n'empêche de suivre l'ordre naturel, qui nous fait aller du moins abstrait au plus abstrait i. Ce dernier point, qui nous intéresse spécialement, est ainsi réglé en maint endroit 2; il y a pourtant un texte formellement contraire, si net qu'il peut paraître une contradiction ; et, de fait, il est parfois allégué par les partisans de l'ordre nouveau 3. Au début de son commentaire sur le dephysico auditu, saint Thomas veut indiquer la raison d'être de ce livre, qui est véritablement une « physique générale », et que le moyen âge paraît avoir unanimement considéré comme l'introduction obligée à l'étude de la nature. Voici l'explication proposée : « Les généralités devant être exposées tout d'abord et à part, afin qu'on ne soit pas obligé de les répéter plusieurs fois à propos des cas particuliers, il a été nécessaire de placer, au début de la science de la nature, un livre où l'on traiterait de l'être soumis au changement en général, de même qu'au principe de toutes les sciences on met la philosophie première, qui traite de ce qui regarde l'être en tant qu'être *. »
in quantum ipsa docet modum procedendi in omnibus scientiis. Oportet enim primum jscire modum scientiae quam scientiam ipsam, ut dicitur 2 Metaph. » Sup. Boeth. de Trinit., q. 6, a. i, sol. 2, ad. 3.
1. « Dicitur metaphysica, id est transphysica, quia post physicam occurrit nobis, quibus ex sensibilibus competit in insensibilia pervenire. » Ibid., a. 1, corp.