L ENSEIGNEMENT DE LA METAPHYSIQUE SCOLASTIQUE
Que peut-on conclure de ce texte, manifestement opposé, pour ce qui concerne la métaphysique, à toute la tradition et à la pratique même du Docteur angélique? Pas autre chose que la grande et belle idée sur laquelle les scolastiques reviennent avec complaisance quand ils traitent du rôle de la métaphysique: cette science couronne les autres, non seulement en menant l'homme du spectacle des créatures à la connaissance du Créateur, mais encore en montrant la solidité des fondements, notions et principes, sur lesquels les autres sciences avaient bâti ; cette solidité pouvait et devait être supposée au début, mais le philosophe qui a parcouru une première fois tout le cycle et qui veut faire la synthèse de ce qu'il a acquis, peut et doit construire d'abord une métaphysique ; en d'autres termes, et pour résoudre la difficulté par une distinction, dans l'ordre de la connaissance parfaite, la métaphysique vient la première, mais elle doit être la dernière dans l'ordre de première acquisition *.
Combien, dans la synthèse thomiste, étaient étroitement unies logique et métaphysique, il ne faut, pour
tando omnes partes illius repetere, necessarium fuit quod praeniitteretur unus liber in scientia naturali, in quo tractaretur de lis quae consequuntur ens mobile in communi, sicut omnibus scientiis praemittitur Philosophia prima, in qua delerminatur de iis quae sunt communia enli in quantum est ens. » In lib. I Phys., lect. I.
I . On trouvera la question traitée et ainsi résolue v. g. dans Fonseca In Melaph., 1677, '• '» ^- '"> ^- ^> ^^^' ^' P- '^^9 ^9?' *^*"* les Conimbricenses In Phys. Proœm. q. 5, a. 3, col. 1*2. Cologne, 1602. Mastrius se pose la même objection au sujet d'un texte de Scot, et répond de même, Cursat phil., .)letaph., Disp. I, q. 3. n. 67, t. IV, p. iG. Venise, 1727.
s'en convaincre, que lire les opuscules de notre Docteur : la solution des problèmes les plus ardus de l'ontologie y est souvent ramenée à une question de logique, par exemple à la question des rapports du genre et de la différence ; même on est parfois embarrassé pour dire s'il s'agit de concepts ou de choses, et on se demande s'il n'y a pas certains passages un peu brusques de l'ordre idéal à l'ordre réel, de l'abstrait au concret. Les questions de distinctions en particulier souffrent de cette équivoque, et le terme même de distinctio realis (qui n'appartient peut-être pas à là langue de saint Thomas, mais qui ne tarda pas à s'introduire) laisse planer une incertitude. D'aucuns prétendent qu'il ne s'agirait que de réalités métaphysiques, que la distinctio realis ne serait qu'une distinction adéquate de concepts, celle que la scolastique postérieure appellera distinctio rationis ratiocinatae cum fundamento perfecto. Que la question même se soit posée, cela montre combien est difficile à délimiter la frontière qui sépare les deux domaines*.
I . Le témoignage de Roger Bacon vaut aussi la peine qu'on s'y arrête, bien qu'il faille, pour l'apprécier exactement, tenir compte de l'exagération habituelle de ses critiques et du caractère quelque peu tumultueux de ses projets de réforme. Il dit à propos d'Alexandre de Halès : a Ipse ignoravithas scientias nunc vulgatas, scilicel naturalem philosophiam et metaphysicam : in quibus est tota gloria studli modernorum. Sed sine illis logica sciri non potest, ut patet omnibus qui sciunt bas scientias. Nam decem libri metaphysicae sunt de cisdem, de quibus logica tractât. Et naturalis philosopliia in multis communicat logicae, et in aliis contradicit crudeliter, quae contradictiones sciri aon possunt sine logica. » (Opus minus, éd. Brewer, p. 826; l'Opus minus fut envoyé au pape Clément IV en 1267.) Cette « Logique » dont parle Bacon, qui ne peut être possédée qu'après une étude de la
l'enseignement de la métaphysique scolastique 27
Jusqu'au xvii^ siècle, l'ordre de l'enseignement reste ce que nous l'avons vu ; le commentaire d'Aristote est d'ailleurs le seul procédé admis dans les études « classiques ». Voici, à titre d'exemple plus spécialement important, la distribution des matières imposée aux professeurs de philosophie par la Réjormation de l'Université de Paris sous Henri IV en lôgS : le cours devra être complet en deux ans; en première année, on expliquera le matin la logique, et le soir la morale ; en seconde année, le matin (outre une première classe consacrée aux mathématiques), la physique, et le soir, la métaphysique*. Remarquons
physique et Diênie de la métaphysique, est la fameuse dialectique, considérée encore à cette époque par un grand nombre, comme résumant et synthétisant toutes les connaissances d'ordre naturel, et appelée à résoudre les questions les plus ardues; on sait combien Bacon a réclamé en faveur de l'expérience qui devrait toujours précéder la tiiéorie.
I. « Primo anno, matutinis horis, libros logicos interpretentur, a categoriis ducto initio, quibus subjungent librum de interpretatione et priorum Analylicorum quinque priora capita : mox adjuiigent octo libros Topicorum, ut formae ratiocinandi materia proxime cohaereat : postremo duos libros de Demonstratione omnium accuratissime interpreteutur : Porphyrii institutiones initio percurrant et delibent : horis pomeridianis libros Arislotelis Ethicos exponant.
» Secundo anno Aristotelis physica mane interpretenlur : poat meridiem Metaphysica; si fieri potest, intégra, saltem horum primum, quartum et undecim[umj libros, magna cura et diligentia explicent : hora sexta matutiua sphaeram, cum aliquot Euclidis libris praelegant.
la portion congrue faite à la métaphysique : les cours du soir en seconde année ; la logique était encore en grand honneur : l'occamisme avait fortement marqué de son empreinte l'enseignement parisien*.
» Aristotelis disputationes adversus veteres Physicos, in quibus ingenii summa subtilitas elucet, accurate examinentur, rejectis inanibus quaestiunculis, quas olim barbari invexerant, et ab hu maniore politioreque sœculo explosas, asperi duriqae homines non ita pridem refricare et redintegrare sunt conali. » (Béformation de l'Université de Paris. Statuta Facultatis artium, n. 89, ^o, /il, Paris, 1667, p. 34 sg7.)- Voici quelétaiti'horaire : de six heures à sept heures (en été de cinq heures à six heures) classe; de huit heures à dix iicures, classe ; de dix heures à onze heures, dispute/de midià une heure, classe; de trois heures à cinq heures, classe; de cinq heures à six heures, dispute; de sept [heures à huit heures, répétition ; le mardi et le jeudi, la classe de trois heures ne durait qu'une heure et la répétition n'avait pas lieu. {Ibid., n. 98.)
I . L'étendue de ce travail ne permet que d'y signaler les questions. Au sujet de l'occamisme qui, on le sait, prétendait ramener la plupart des questions de métaphysique à des questions de logique, si le lecteur voulait avoir une idée de la confusion des deux domaines qu'il entraîna, qu'il lise le très court traité de Gerson, intitulé De concordia metaphysicae ciim logica, écrit au plus fort des controversesa terministes y). {Opéra Gersonii cancellarii, éd. EUies du Pin, t. IV, col. 821 sqq. La Haye, 1728.) Mon plan ne m'amènera pas non plus à parler des antiscolastiques de la Renaissance, dont .le témoignage serait intéressant à consulter et dont l'influence fut considérable sur les destinées de la métaphysique. On sait les plaintes de Lous Vives dans son De causis corruptaruin artium contre l'intrusion de la métaphysique en dialectique; celle-ci, d'après lui, devrait être une logique formelle claire et sûre, elle devrait être jointe à la rhétorique et insister sur la théorie de l'invention et du jugement. Par contre, François Bacon trouvera qu'il est surtout besoin d'une philosophie première, « science universelle qui soit la mère commune de toutes les autres n, qui est encore à fonder : « En effet, je trouve bien un certain fatras, une masse indigeste de matériaux tirés de la théologie naturelle, de la logique, de quelques parties de la phy-
l'enseignement de la métaphysique scolastique 39
Mais, l'Isagoge de Porphyre et les Catégories d'Aristote ne formaient-ils pas, au début même de la logique, une ontologie en raccourci? ces deux traités ne soulèvent-ils pas les questions des universaux, des degrés métaphysiques, de la substance, de la qualité, de la relation, de l'action...? Il est vrai, nous l'avons déjà constaté, l'opuscule de Porphyre posait la question du « réalisme », et la détermination exacte du sujet des Catégories n'était pas chose sur laquelle on s'entendît. Il y avait là une occasion trop belle pour les professeurs de dialectique de sortir de leur humble sphère, de quitter l'humiliant voisinage de Priscien et de Donat, et de prendre leur essor vers les régions de la plus haute métaphysique. Nous allons apprendre de témoins du temps le dommage qui en résultait pour l'enseignement*.
Dominique Soto, dont les Commentaires sont le meilleur ouvrage de logique du milieu du xvi® siècle, se plaint, en abordant le traité des Prédicamenfs, d'être obligé de traiter la question de l'universel; elle devrait être réservée à la métaphysique; mais, dit-il, « il n'y a plus moyen aujourd'hui de satisfaire les
sique, comme de celles qui ont pour objet les principes de l'âme, masse qu'à l'aide de cette pompe de style, propre aux hommes qui aiment à s'admirer eux-mêmes, l'on a placée comme au sommet des sciences. Quant à nous... » {De dignitate et augmenlo scientiarum, 1. III, c. i. Trad. Riaux. Paris, i853, t. I, p. aoi.)
1. Et, qu'on le remarque, nous ne parlons que de l'enseignement en général; le désordre était tout spécialement grave dans le clan terminisle, pour lequel la science ne portant que sur des noms, la logique absorbait tout, et dans l'école scotiste, où les traités des Formalités atteignaient alors les extrêmes limites de la subtilité.
3o PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE
dialecticiens, si on n'aborde en logique les questions de métaphysique* ». Fonseca nous déclare qu'il trouve déplorable l'introduction en logique des matières de métaphysique : on les voit souvent traitées, pour une grande part, au seuil même de la philosophie, non sans un grave détriment pour la jeunesse ; il avait commencé à rédiger des commentaires sur les Caté. gories et VJsagoge, mais s'étant aperçu qu'à traiter brièvement ces matières et à n'y dire que les choses faciles (les seules qui y soient à leur place), il ne contenterait pas les lecteurs habitués à de longs et subtils développements, à moins de pouvoir les renvoyer à des traités plus complets, il a résolu d'interrompre et de publier d'abord une métaphysique 2. De semblables plaintes reviennent, presque à chaque instant, sous la plume des Jésuites qui furent consultés pour l'organisation des études de l'Ordre. Ces documents méritent de nous arrêter, non seulement
1 . n Si integrum aobis fuisset (quemadmodum nos admoiiet Porphyrius de universalibus) in dialectica quaestiones lantum dialecticas disputare, nihil hic de universalium existentia memi" nisse fuisset opiis. At vero quia res Dialectica eo hac tempestate processit ut dialeclicis satisjam nequaquam facere possimus nisi metaphysicarum quaestionum a quibus Porphyrius abstinet, nonnihil attingamus, operae pretium duximus inde rem exordiri. » {Op. cit., q. 1, sup. Prologum Porphyrii, p. 28.)
3. Op. cil. Préface, Fonseca ajoute une autre raison qu'il a eue de commencer par la métaphysique : le triste état dans lequel était cette étude, a Praecipua pars haec Philosophiae a Philosophis pêne déserta erat, a Theologis autem in ipsis Theologiae commentariis obiter carptimque explicabatur. » C'est bien en effet à ce résultat que devait aboutir la manie de traiter prématurément les questions ontologiques : en logique on les effleurait sans les comprendre ; plus tard, elles avaient perdu tout attrait.
l'emseigmemknt de la métaphysique scolastique 3i
à cause de leur exactitude et de leur précision*, mais parce que les hommes qui les rédigèrent, formés dans les plus fameuses universités des divers pays d'Europe 2, peuvent, à bon droit, être considérés comme résumant les aspirations et les désirs des professeurs de l'époque. En cela, comme en d'autres choses, la Compagnie de Jésus bénéficia de ce qui, à d'autres points de vue, était un vrai déficit : elle n'avait pas de passé, pas de tradition ; elle pouvait profiter d'expériences faites par les autres, choisir et combiner ce qui lui paraissait le meilleur dans les diverses organisations existantes.
Voici quelques-uns des avis exprimés au Général Aquaviva, par les professeurs du collège romain. Pcreira estime qu'il ne faut pas traiter en logique la question des universaux, mais seulement en dire quelques mots, juste assez pour qu'on puisse comprendre sous leur aspect logique les « prédicables » (c'est-à-dire les modes d'attribution de prédicat à sujet) ; de même, pour tout ce qui concerne prédicables et prédicaments, on devrait bannir toute question métaphysique 3. Torres est au moins aussi strict
I . Les consultations adressées au général Aquaviva ont été en grande partie publiées dans les Monumenta Socielatis Jesu hislorica, Monumenta paedagogica. Madrid, 1901. Le premier projet (i586) et les deux principales éditions du Ratio studioram (iSgg-iSSa) ont été reproduits par le P. Pachtler dans les Monumenta Germaniae paedagogica, vol. V. Ratio studioram et Instilutiones scholasticae S. J., t. II, Berlin, 1887.
a. Tolet avait été l'élève du dominicain Soto, àSalamanque; Ledesma avait étudié à Salamanque, Paris et Louvain, etc.
3. « Le question! che si potrano trattare nella logica : Mi pare che si lascino le questioni de universalibus, toccando solamente qualque cosa, quanto basta per intenderc li predicabili logical-
Sa PHILOSOPHIE SCOLASTIQLE
et considère les quelques mots qui seraient dits en logique sur les universaux comme une concession aux désirs des élèves ^ Mariana mentionne aussi l'analogie de l'être comme ne devant être traitée qu'à la fin du cours de philosophie, à cause de sa difficulté; il insiste pour qu'en logique on ne charge pas trop les esprits, et pour que la métaphysique, gardée pour la fin, soit traitée à loisir 2. Acosta, après de semblables indications, termine sa note en remarquant que le départ des questions de métaphysique est très difficile à faire^. Tolet paraît prendre plus facilement son parti des habitudes de l'époque*.
Entre temps, quelle était la pratique dans les mai-
mente : similmenle nelli predicabili c predicamenti si lascino quasi lutte le question! metaphysiche. » (Monum. S. J., M. paed., p. 5i5.)
I. « Quaestiones de universalibus videntur in libres metaphisicorum rejiciendae, vel si discipuli earum viderentur cupidi et speraretur fructus ad multa alia intelligenda, breviter solvendae [in Porphyrio] viderentur. » (Ibid.j p. 5ii.) L'analogie de l'être et le principe d'individualion sont mis en métaphysique.
3. « [Praedicabilia : ]... Quaestiones de secundas intentiones y universales ninguna, pues por su difRcultad y por ser proprias de la metaphysica se tratarân mejor alla... [Praedicamenta : ]... Pero en lo de analogie entis puede el maestro dezir su opinion con iina brève declaracion : lo dcmâs por su diUicultad dexallo para la metaphysica... [Metaphysica]... cui exposition! opère precium crit multum temporis tribuere, ut non cursim sed pedetentim singula suis in locis pertractentur. » {Ibid., p. /igS.)
3. « Videat ergo qui cursum artium docet quomodo integram hanc scientiam [la métaphysique] tradat impermixtam aliis: nam hoc ipsum hic agere et hanc scientiam modo disponere et ejus quaestiones, longam perscrutationcm requirit. » (76Jd.,p. 5io.)
l\. « In Porphyrio quaestiones logicae aliquot disputentur,quae circa definitionum examen insurgunt ; idem flat in praedicamentis, et aliqua quae ex metaphysica ad ipsorum explanationem ad. duci soient. » {Monum. S. J., M. paed. p. ^Qa.)
L'EIfSElGNEMEMT DE LA MÉTAPHYSIQUE SCOLASTIQUE 33
sons d'enseignement de la Compagnie? Voici un règlement de Ledesma pour le collège romain : une année de logique,, une année et demie donnée à la philosophie naturelle, et les six derniers mois (ou les quatre derniers, s'il y a deux classes par jour) à la métaphysique*.
Le projet de Ratio studiorurn de i58G est un écho fidèle des voix que nous venons d'entendre : toujours le souci domine de ne pas charger la logique, de la simplifier, de la débarrasser de toute métaphysique, en lui laissant pourtant une année bien pleine''. Enfin, le texte définitif (1599), qui eut force de loi jusqu'en 1882, impose cette distinction des matières 3.
Le sentiment des nécessités pratiques de l'enseignement qui guida la rédaction de ce plan, détermina aussi, vers le même temps, l'apparition d'ouvrages
I. De ratione et ordinatione studiorum in coUegio Romano, ibid., p. 461.
a. Comme livre d'introduction (Summula), on pourrait prendre le petit traité de Fonseca (Instilutiones dialecticae), « quia latior, clarior, accommodatior Aristoteli, et sine tricis quae et inutiles sunt et déterrent tirones, » et même on pourrait abréger encore. Qu'on n'hésite pas à consacrer deux mois à cette introduction : tt quia tirones magna egent eïplicatione, et salis magnum tempus logicae supererit, si metaphysicalia resecentur. » (Pachtler, op. cit., p. i3i.) Et voici des indications plus précises : « Disputationes Universalium différant in metaphysicam, contenti tironibus tradere earum disputationum brèves definitionessub interrogandi disputandique caractère. DePraedicamentis etiam faciliora quaedam, quae fere attinguntur ab Aristotele, explicent, caetera metaphysico relinquant. » Pachtler, op. cit., p. i38.)
3. a Plenam de universalibus disputationem différât in metaphysicam, contenlus hic mediocrem quamdam eorum notitiani tradere. De praedicamentis etiam faciliora proponat, quae fere attinguntur ab Aristotele, cetera in postremum rejiciat annum. » {Règles du professeur de logique, ibid., p. 333.)
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originaux qui ne sont plus de simples commentaires, mais de véritables traités où la doctrine traditionnelle, souvent peu modifiée, est exposée dans d'autres cadres. L'un des premiers est le De communibiis omnium rerum nataralium principiis et ajfectionibiis de Pereira : l'auteur, dans un préambule sur les diverses sciences, rencontre la question de la place à assignera la métaphysique; il y avait déjà, paraît-il, des réformateurs! qui demandaient qu'on intervertît l'ordre, pour les mêmes raisons que nous verrons invoquées plus tard ; Pereira trouve leurs réclamalions sans aucun fondement^.
Il nie qu'on ne puisse traiter scientifiquement les autres sciences, sans avoir d'abord étudié les généralités de la philosophie première ; et il renvoie aux pages précédentes, où il a montré que la métaphy-
1. Quels élaient-ils ? Nos auteurs, suivant lusage du temps, sont très sobres d'indications : « Quidam récentes », disent-ils, ou encore « quidam neoterici », ce qui ne va pas sans une nuance assez défavorable ; quelques-uns citent Ant. Mirandulanus, De sing. cert., lib. XV et sqq. Ces neoterici devaient être de ces philosophes de la Renaissance qui pensaient découvrir et révéler au monde non seulement le vrai Platon, mais aussi le vrai Aristote, auquel les scolastiques n'auraient rien compris. On sait que celte thèse naïve est encore celle de Brucker dans son Historia critica philosophiae, t. IV, part. I. Leipzig, 176C.
2. « Quod autem quidam aiunt, raetaphysicam etiam ordine doclrinae priorem esse caeteris disciplinis, propterea quod quae aliis scientiis subjecta sunt non possint scientifice percipi sine cognitione rerum metaphysicarum (quae per omnes res pertinent atque pervadunt et quae sunt superiora et per se dicuntur de subjectis aliarum scientiarum, cujusmodi sunt transcendentia, decem praedicamenta, etc.) nuUius moment! est... ». De communibas omnium rerum nataralium principiis et affectionibus, p. 33 B, lib. I, cap. XVII. Romaj, 1676.
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sique ne prouvait pas les premiers principes de la physique, mais les confirmait seulement et les défendait contre des attaques sophistiques.
Suarez, dans ses Disputationes metaphysicae (1597), tient le même langage. Il est vrai, dit-il, si l'on considère l'ordre d'enseignement idéal (si ordo dodrinae spedetiir secundum se), la métaphysique doit venir la première : car elle confirme d'une certaine manière les principes de toutes les sciences; elle explique les caractères transcendentaux de l'être, sans la connaissance desquels on ne peut> guère traiter à fond de quoi que ce soit dans aucune science; enfin (notons bien cet aveu), elle est dans une connexion toute spéciale avec la logique, et c'est peut-être pour cette raison qu'elleest aujourd'hui traitée en grande partie par les logiciens, qui ne la distinguent pas de leur science. En pratique pourtant, la solution traditionnelle est la bonne ; saint Thomas, après Avicenne, en a indiqué la raison : les réalités les plus éloignées de la matière, qui sont de soi les plus intelligibles, ne nous sont connues, à nous, que grâce au devenir physique ; de même, les caractères les plus universels et les plus abstraits, qui sont Je soi les plus faciles à constater, ne nous sont souvent accessibles que par l'intermédiaire du singulier et du sensible. Donc, pour nous, il n'est pas indispensable de commencer par la métaphysique *.
I . « FatenJum est, si ordo doctrinae spectelur secundum se, melaphysicarn esse caeleris priorem... Niliilominus tamen ratione nostri modi cognoscendi, haec scienlia postremum locum sibi vindicavit, ut constat ex usu omnium... Et ratio est quam tetigit D. Thomas, in / Metaph., cap. i. lect. 2, et .4i'icd/i, lib. [, suae
Le lecteur aura certainement remarqué la manière dont Suarez nuance son adhésion à l'ordre classique : il est souvent plus facile de connaître d'abord le moins abstrait, il n'est pas indispensable de mettre la métaphysique au début... Ces restrictions paraissent s'accuser encore dans les lignes qui suivent, et aboutir à un compromis : il y a certains principes et certaines notions de métaphysique dont la connaissance est requise pour l'étude des autres sciences*. Mais, qu'on le remarque, il suffît pour cette connaissance de la force native de l'intelligence. Au reste, veut-on être pleinement rassuré ? Que l'on tourne quelques feuillets, et l'on verra que Suarez ne prétend pas changer ce qui se fait : se demandant si la métaphysique traite des instruments du savoir, il répond : évidemment non, car alors il la faudrait mettre en tête de la philosophie avec la dialectique, « ce qui est absolument faux et contraire au sentiment comme à la pratique de tous ^ ».
Metaph., cap. m, quia res quae a materia abstrahunt secundum esse, licet secundum se sint maxime intelligibiles, a nobis tamen non inveniuntur nisi per motum, ut constat ex u Metaph. Et similiter rationes entis universalissimae et abstractissimae, quamvis secundum se sint notiores, praesertim quoad quaestioneman sint, tamen quid sint, et quas proprietates habeant, difficile a nobis cognoscitur, et saepe incipere oportet a particularibus et sensibilibus.., Unde, loquendo de ordine quoad nos, non semper necesse est liane scientiam praemitti. )){DtspuL metaph. Disp. I.sect. iv, n. i3, p. 29. Paris, 18O6.) L'ouvrage parut à Salamanque en 1597.
I. « Semper tamen supponuntur aliqua principia hujus scientiae, vel termini metaphysici, quatenus aliquo modo cognosci possunt virtute naturalis luminis intellectus, et prout satis est ad discurrendum et progrediendum in aliis scientiis, quamvis non tara exacte et perfecte, sicut fit comparata hac scientia. » {Ibid.)
a . « Quod est plane falsum, et contra omnium sensuni et usum.» (Ibid., p. 35, n. 3o.)
l'enseignemem de la métaphysique scolastique 37
Et pourtant, il ne paraît pas douteux que les Disputationes metaphysicae n'aient exercé une sérieuse influence sur le déplacement de la métaphysique et la constitution de la moderne « ontologie », que nous allons bientôt rencontrer. Cette synthèse si puissante, si vaste, si harmonieusement fondue de toutes les grandes questions de la philosophie scolastique, parut apporter le remède au désordre, à la confusion, et être, au moins comme cadre, l'idéal vers lequel tous devaient tendre *. Idéal, oui, mais qui requiert des
I. M. De Wiilf caractérise l'ouvrage en ces terme? : « Ce n'est plus un commentaire, mais un traité original sur l'être, ses catégories, ses causes, où de nos jours encore, tous ceux qui veulent approfondir la métaphysique scolastique, trouvent un tableau synoptique des problèmes à résoudre et des solutions proposées. » (Op. cit., p. 627.) Il semble même, et ceci est à noter, que la métaphysique de Suarez soit bientôt devenue l'ouvrage auquel les philosophes les moins traditionnels allaient de préférence demander une initiation scolastique; c'est ainsi qu'il fut, au xvii' siècle, très étudié par les protestants d'Allemagne. On sait que Luther avait d'abord englobé dans un même anathème le pape et Aristote; la rapide décadence des études et les instances de Mélanchton firent lever l'excommunication pour le pcripatétisme : on étudia la dialectique, l'éthique, la physique. Et comme les questions métaphysiques se posaient bon gré, mal gré, comme elles donnaient un grand éclat à l'enseignement des jésuites d'Allemagne, U fallut bien les reprendre; on les travailla surtout dans Suarez : dès le début du xviie siècle, à Rostock, Jungius lo lit assidûment; en i65i, Hecreboord l'appelle omnium melaphysicorum papa atque princeps et trouve que tous les traites de métaphysique qui ont paru depuis ont été extraits de son ouvrage ; durant ce siècle, en beaucoup d'universités protestantes, Suarez jouit de la même estime qu'avait obtenue Mélanchton. (Cf. Ueberwcg-Heinze, Grundriss der Geschichle der Philosophie, t. IIU", p. 35. Berlin, 1907). Ce sont là détails dont il faudra nous souvenir, quand nous aurons à considérer le rôle de Wolff dans l'évolution de la métaphysique. Do nos jours encore, et sans doute aussi pour ses qua-
conditions toutes spéciales. Ecoutons Suarez luimême nous raconter la genèse de son ouvrage *. Il était alors occupé à écrire ses commentaires sur la Somme Ihéologique ; constatant que la métaphysique, qui joue un si grand rôle dans le haut enseignement théologique, n'est présentée dans les cours que d'une manière fragmentaire, et même fort incomplète, il juge nécessaire d'en composer pour ses lecteurs une synthèse vaste et approfondie. C'est donc à des étudiants en théologie qu'il s'adresse, et c'est à une revision de toutes les grandes questions de la philosophie qu'il les convie : il suivra le plan qui lui paraît le plus adapté à ce but, prenant soin seulement de dresser une sorte de table de concordance 2, qui permette de recourir aux traités classiques. De son plan à lui, voici les grandes arêtes : l'être, ses attributs transcendentaux, ses causes, ses divisions ; c'est la structure même de l'ontologie qu'on enseigne aujourd'hui.
Avec les Disputationes de Suarez, nous arrivons au XVII* siècle. Les commentaires d'Aristote se font rares 3, les Cursus les remplacent, et bien que
lités d'ordre et de synthèse, Suarez est le plus étudié de tous les scolastiques, et par les ptiilosophes de toute école. M. Domct de Vorges, qui laisse souvent ses opinions, déclare pourtant, dans son Abrégé de métaphysique (Paris, 190G, 2 in-80; cf. déjà Essai de métaphysique positive; Paris, i883), ne pas trouver de cadre meilleur que celui des Disputationes.