Op. cit., Metuph. Quaest. pruœm., t. I, p
et de contremarches, moins livrée aux hasards de la recherche, que celle des initiateurs, mais qui lui ressemble, mais qui soit aussi une véritable « chasse à la vérité » ; la descente facile aura son heure, et d'ailleurs ne sera facile qu'autant que le disciple se sera familiarisé par une longue pratique avec ces notions abstraites par lesquelles il devra passer pour rejoindre le concret.
La préférence donnée à la marche synthétique, et en particulier l'insertion d'une Ontologie entre la logique et la physique, sont, au xviii^ siècle, points acquis, qu'on adopte à peu près universellement, et que l'opinion publique considère comme définitifs. Disons tout de suite que la métaphysique n'y gagne pas. Devenue un simple recueil de notions abstraites, une série de théorèmes posés dans l'abstrait, elle se voit accusée de stérilité et d'apriorisme. Wolfî pourra écrire en 1780 : « 11 n'y a rien aujourd'hui d'aussi méprisé que l'ontologie *. »
Réussira-t-il lui-même à la réhabiliter.^ Bien au contraire; il achève de couper les racines par lesquelles la vieille métaphysique plongeait dans l'expérience et en tirait toute sa sève. Sa division désormais classique de la philosophie exclut la partie expérimentale de la physique, pour former de la partie rationnelle, sous les noms de cosmologie et de psy-
I . Philosophia prima seu Ontologia methodo scientijlca pertradata qua omnes cognitionis humanae principia continentur, p. i. Proleg. § I. Francfort-Leipzick, 1730. « Vix aliud hodie contemtius est nomen quam Ontologiae. Postquam enim sterilis Scholasticorum tractatio philosophiae partem utilissimam eamque fundamentalem in conlemtionem adduxit, qui per praecipitantiam statuunt, eam prorsus rejecerunt non sine detriraento scientiarum. n
L'ENSEICr^EMENT DE LA MÉTAPHYSIQUE SCOLASTIQUE 5l
chologie, les deux premières sections de la a métaphysique spéciale » ; celles-ci sont présentées comme des sciences dcductives, comme un développement more geometrico de la métaphysique générale ou onto logie ; et celte dernière, d'où part-elle? de principes posés. Viennent les idéologues français et les idéalistes allemands, tous constructifs et aprioristes à l'envi, et la philosophie se mouvra dans le vide. Franck, malgré ses attaches cartésiennes, a pu écrire, dans son dictionnaire, après avoir donné WolfT comme le créateur de l'ontologie : « Ainsi détachée du monde réel et de tout ce qui peut donner à ses résultats un intérêt sérieux, l'ontologie n'est plus que la science de l'être en général, c'est-à-dire de l'être abstrait, non de l'être absolu. Au lieu de rechercher dans les objets particuliers que nous pouvons connaître, ou dans les idées précises que nous avons de ces objets, ce qu'il y a d'universel et de nécessaire, pour s'élever de là à un être nécessaire, elle commence par les abstractions et ne sort point de ce cercle ; elle s'occupe du possible, du nécessaire, du contingent, de la quantité, de la qualité, de la substance, de l'accident, de la cause, etc., sans rechercher s'il existe quelque part rien de pareil, et par quelle condition de notre nature, par quelles lois de notre intelligence nous sommes forcés d'y croire. Une telle science ne repose sur aucune base solide et n'a d'autre effet que de discréditer la métaphysique, avec laquelle on est naturellement tenté de la confondre. C'est ce qui est arrivé *... » A la fin du xviii® siècle, la philosophie scolastique elle-même méritait ces sévères critiques. I . Dictionnaire des sciences philosophiques, art. Ontologie.
5a PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
Et voilà ce qu'il en avait coûté d'introduire sans discrétion la méthode synthétique dans l'enseignement.
Le XIX* siècle va sentir durement ce déficit. Quand l'Église, sortie des troubles qui l'avaient si fortement agitée, peut songer à réformer ses écoles, elle cherche à renouveler son enseignement. Les premières tentatives sont malheureuses : prisonnière des moules cartésiens, la philosophie catholique essaie du traditionalisme, de l'ontologisme ; heureusement, elle s'en dégage bientôt et, dès lors, tend par un mouvement constant, toujours plus accusé, à mesure qu'il se montre plus fécond, à se replacer intégralement dans le courant péripatéticien. Elle y est amenée, non pas tant, comme le pourrait faire croire un examen superficiel des faits, par l'attachement au passé ou par des directions autoritaires, que par la logique interne des choses : les spéculations idéalistes l'ont lassée comme tout le monde, mais tandis que le positivisme ne voit pour les remplacer que la préoccupation terre à terre d'aligner des faits, elle retrouve, dans le péripatétisme, un égal souci de l'expérience et du raisonnement, un cadre ferme où les connaissances nouvelles viennent comme naturellement prendre leur place.
Pourtant, des moules dont elle se libère, elle garde quelque chose et, en particulier, l'ordre synthétique introduit dans l'enseignement y est resté très généra-
l'enseignement de la métaphysique scolastique b'6
lement en faveur*. Consultons seulement quelques auteurs plus caractéristiques. Le R. P. Lepidi, dont l'ouvrage conserve après trente années une véritable originalité (et le mérite n'est pas mince, car nous voici en pleine « tradition »), expose ainsi ses raisons de commencer par la logique et l'ontologie, malgré leur difficulté toute spéciale : « Dans l'enseignement, il faut commencer par ce que le reste présuppose nécessairement. » Or, c'est le cas pour l'ontologie comme pour la logique. « L'ontologie générale, traitant de l'être universel et des premiers principes dont toute autre science suppose la connaissance, doit précéder les autres parties de la philosophie, qui traitent chacune de quelque élre particulier 2. »
1 . Ce n'est pas exagérer, je crois, qu'attribuer au second Ratio Sludiorum delà Compagnie de Jésus (promulgué sous le généralat du P. Roothan, 1882) une grande importance dans cette survivancedc l'ordre du xvii«siècle. Elaboré avant la restauration francliement scolastique de la philosophie qui eut lieu sous Pie IX et Léon XIII, il ne la fait pas encore entrevoir ; le choix et l'ordre des questions ont une saveur cartésienne assez prononcée ; l'ontologie y figure, cela va sans dire, aussitôt après la logique. Une ordonnance du P. Beckx vint, en i858, abroger certaines concessions faites à l'esprit du temps et que la pratique avait fait juger dommageables, mais elle ne modifia pas l'ordre; elle rappela même que cet ordre était obligatoire, au moins dans ses grandes lignes. « Etsi non teneatur [lector] singulas quaestiones eodem plane ordine, que supra positae sunt, eiplicare, caveat tamen ne temere eas permisceat, nec sibi licitum putet, quae uni anno adsignata sunt, in alium transferre. » (Ralio atque inslitulio sludiorum S. J., p. 1D2. Turonibus, 1876.) Aussi les nombreux manuels composés depuis lors par des jésuites ont-ils plutôt cherché à améliorer le contenu des questions que leur ordonnance.
2. a In disciplinis tradendis cognitiones earuni rerum sunt priori loco tractandae, quae aliis necessario praesupponuntur...
Le p. Tilmann Pesch veut réagir contre l'introduction de r (( ontologie », qu'il estime un fruit bâtard des compromissions avec le cartésianisme * ; mais, en fait, il en met si bien la substance dans sa logique majeure, que les éditeurs du Cursus Lacensis n'ont pas cru devoir ajouter une métaphysique générale. Le R. P. De Maria, dont on connaît pourtant le zèle pour la restauration du thomisme, veut une ontologie aussitôt après la logique, et la réclame au nom de la tendance déductive, qui lui paraît la seule bonne, la seule en harmonie avec la psychologie thomiste 2,
Ontologia generalis, quippe quae de ente universali ac de primis principiis rerum quorum cognitio cognitioni omnium aliorum praesupponitur, omnes alias partes philosophiae. quae sunt de ente aliquo particulari, ipsa praecedat necesse est. » {Elementa philosophiae christianae, t. I, p. n sqq. Paris-Louvain, 1875.)
ï. « ... Partem illam, quam a Ontologiam » dicunt, quam in philosophiam introduxerunt Gartesiani atqne Leibniziani, propter falsam suam de cognitione humana theoriam. » Et il ajoute eu note : a Metaphysicam (cujus pars est Ontologia) in exitu demum philosophiae realis tradendam esse, uno ore docuerunt Aristotelici. » (^Inslitutiones logicales, t. I. Praef., p. ix. Fribourg, 1888.)
2. a Cura enim générales notiones, et universalia principia quae considerantur in hac scientia, sint fundamentum particularium contractarumque notionum ac principiorura quae ad caeteras scientias pertinent, haec debent prius explicari in ea disciplina, quae communia omnibus tractât tanquam propria sibi ; secus contra rectam disciplinarum tradendarum rationem, vel principia particularia aliarum scientiarum naturali destituerentur fundamento, vel multoties repetenda forent quae ad superiorem et communem scientiam pertinent. Intellectus quippe humanus ab universalioribus tanquam nobis magis notis ad particularia suo quodam itinere progreditur (Phys., 1. I, text. i) ; ideoque non potest de ente mobili, vel de ente quanto disserere, nisi prius ea cognoverit quae pertinent ad ans in communi, seu ad ens inquanlum ens. Hanc Philosophi doctrinam ex ipsis naturae fontibus expressam enarrans Aquinas monuit, omnibus scientii^
l'enseignement de la métaphysique scolastique 55
Tout récemment enfin, nous vient, d'un thomiste non moins déclaré, une opinion absolument contraire : le R. P. Hugon, 0. P., dont le Cursus philosophiae thomisticae a été naguère terminé, indique ainsi son plan : logique, philosophie naturelle, métaphysique psychologique, métaphysique ontologique (pour la théologie naturelle et l'éthique, l'auteur renvoie à l'étude directe de saint Thomas qu'il ne veut que préparer)*. Et voici la justification de l'ordre suivi : (( La métaphysique traite de choses fort difficiles et qui n'ont plus rien de matériel. Or, l'ordre naturel est que nous partions du concret et du sensible, plus à notre portée, pour nous élever ensuite à l'abstrait et à l'invisible. La philosophie naturelle doit donc précéder la métaphysique. Il est vrai que bien des notions d'ontologie sont nécessaires dans les autres parties delà philosophie, et, à cause de cela, nombre d'auteurs placent l'ontologie après la logique; mais ces notions peuvent être données brièvement au cours des divers traités, sans qu'il soit nécessaire de parcourir toute la métaphysique-. » C'est l'argument anesse praeniilteiidain Philosophiam primam, in qua determinatur de his quae sunt communia entis inquantum ens. » (Phys., lih. l, te\t. I.) Philosophia peripatetico-scholastica, t. 1, p. SaS. Rome, 1892). Nous avons vu plus haut que le texte de saint Thomas sur lequel s'appuie ici le H. P. De Maria avait reçu des scolastiques une tout autre interprétation, qui, en efTet, paraît seule s'accorder avec la théorie et la pratique du saint docteur.