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n ayait été promis que la France serait pourvue d'un vaste enseignement professionnel ; une loi a été votée sur ce qu'on a appelé l'enseignement secondaire spécial; ce n'était pas ce qu'on attendait et les esprits ne s'étaient pas émus pour cela. En définitive, sauf la permission accordée aux collèges municipaux qui y verraient leur intérêt, d'abandonner l'instruction classique pour une instruction moins haute, on n'a rien fait de nouveau : l'enseignement qu'on a créé existait déjà d'une existence quelconque ; on a décrété qu'il vivrait, ce qui ne suffit peut-être pas pour qu'il vive réellement, et
* Rapport sur Vétat actuel de l'enseignement spécial et de Ventei^nement primaire en BelgiqWy en Allemagne et en Prusse^ par M« Baudouin, inspecteur général de l'instruction primaire. Un Tohime in-4»; Pans, 1865. Imprimerie impériale.
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on Ta doté d'un programme, ce qui ne grèvera pas le budget. L'opinion demandait la fondation d'un enseignement populaire, préparant à peu de frais la classe ouvrière aux professions de l'agriculture, du commerce et de l'industrie ; l'école primaire lui paraissait insuffisante, et elle désirait, sous un autre nom, quelque chose comme les écoles primaires supérieures, reconnues par la loi de 1833, comme l'École Turgot, actuellement en vigueur. Le législateur a bien senti ce désir, il a senti aussi qu'il ne le contentait pas ; il a bien vu que l'enseignement annexé aux lycées laissait toute une population en dehors, justement celle qui s'agite pour arriver ; aussi on a mis dans la loi un article (article 9), qui permet aux écoles primaires libres d'élever leur enseignement par l'introduction du dessin d'ornement et d'imitation, des langues vivantes étrangères, de la tenue des livres et des éléments de géométrie. Ainsi on engage les autres à faire ce qu'on regarde comme nécessaire et qu'on ne fait pas soi-même. Gela nous semble doublement regrettable. Nous sommes fâché que l'Etat se désintéresse de l'enseignement populaire, qu'il n'ose pas faire quelques sacrifices, dont il serait bientôt récompensé par le développement de l'agriculture, du commerce et de l'industrie française, car, pour parler le langage du budget, sans oublier l'honneur
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national, qui est aussi en cause, il nous semble que l'instruction est un excellent placement. Nous ne sommes pas non plus sans inquiétude quand nous nous demandons qui occupera la place que FEtat laisse vide ; s'il ne se trouvera pas des maîtres qui, attentifs à offrir aux familles ce qu'elles veulent, une préparation directe aux professions, donneront aux enfants, grâce à cette faveur, des idées et des sentiments qui ne sont pas les nôtres ni ceux de notre société, et créeront des influences dont on sera embarrassé plus tard. Pour qui réfléchit il y a là un sujet de sérieuses réflexions.
Après de telles considérations, nous sommes peu jaloux de disputer sur le nom que l'enseignement actuel a pu recevoir ; bornons-nous à dire qu'il ne nous paraît pas heureux. La loi l'appelle enseignement secondaire spécial ; le mot a plu à la Commission, parce qu'il est vague ; nous aussi, nous reconnaissons qu'il est vague, sans être aussi, assuré que ce soit un mérite. La Commission a rejeté le mot pf'ofessionnel, parce que l'enseignement qu'elle propose renferme des connaissances générales utiles à plusieurs professions, et ne tend pas à une seule, comme le font les Ecoles des Arts et Métiers, de Commerce, des Beaux-Arts, etc. Soit; mais parce qu'un enseignement est général, ce n'est pas une raison pour l'appeler spécial, juste-
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ment du môme nom que les écoles spédales, où il ne mène point. Et puisqu'aucun nom n'est excellent, le meilleur est crfui qui. se comprend le mieux ; or le mot « professionnel » est dans ce cas : le premier venu qui le prononce ou devant qui on le prononce, sait de quoi il s'agit ; il n'est personne qm ne distingue tout de suite l'enseignement classique, qui est destiné surtout à orner Fesprit, de l'enseignement professionnel, qui vise à une profession.
Laissant ces querelles pour revenir à la loi même, nous croyons donc qu'elle ne satisfera pas l'opinion : ce ne peut être ni le dernier mot de la société, ni le terme de l'ambition du ministre de l'instruction publique, qui ne se contente pas si aisément, mais qui n'est pas maître du budget. Quelque avis qu'on ait sur queliques-unes de ses idées, on ne saurait dire combien il est dû de respect et de sympathie à cette ardente passion du bien, qui, au commencement, a étonné notre génération très positive, et a fini par gagner ceux qui avaient souri d'abord.
M. Jules Simon, dans son discours au Corps législatif, a jugé nettement la loi sur l'enseignement secondaire spécial : « La loi une fois votée, l'enseignement professionnel restera tout entier à créer.» C'est cela même, n est probable qu'on aura le loisir
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de se préparer à cette discussion future, car en France nous mettons le temps aux choses, et il n'y a gaère qu'une trentaine d'années que le livre de M. Saint-Marc Girardin sur l'instruction intermédiaire dans le midi de l'Allemagne a paru, et que la question de cette sorte d'enseignement a été ouverte. Donc, d'ici à une trentaine d'années, quand la discussion viendra,^ nous pensons qu'on devra lire le Rapport de M. Baudouin, qui est excellent, qui est môme, on p^it le dire, un Rapport modèle*. Les faits sont exposés avec une netteté irréprochable, et l'auteur a multiplié les moyens de les rendre clairs au lecteur. Les jugements sont extrêmement sobres : au lieu de promener quelque idée fixe en Belgique, en Allemagne et en Suisse, et de tout juger par cette idée, M. Baudouin s'est proposé de comprendre ce qu'il voyait, pour nous le rapporter ensuite ; il a pensé seulement qu'on ne comprenait bien aucune institution, si on n'en pénétrait pas l'esprit, et il s'est attaché à nous le montrer ; il a réservé pour la fin les conclusions qu'il a tirées de ses études, ce qu'il croit que la France
^ Voir, dans la IUvu$ des Beux-Mondes du 1«' juillet 1865, Pexcellent article de M. Louis Reybaud sur les travaux suivants :
professionnel; Ministère de l'agriculture, du commerce et des travmx publics^ 1 vol. m-^k?*.
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emprunterait avec avantage aux peuples qu'il a visités. Le style du Rapport est partout simple et ferme ; on y sent une . secrète émotion lorsqiie Fécrivain observe les progrès qui ont été accomplis ailleurs dans Tinstruction populaire, et çpi'il les souhaite à son pays.
M. Baudouin se sert de cartes teintées de teintes plus ou moins foncées, pour marquer le degré d'instruction qui se rencontre en diffërents lieux. On sait que ce procédé a été déjà appliqué aux départements de la France ; l'auteur l'emprunte en le perfectionnant d'une manière remarquable, de sorte qu'au lieu d'une comparaison vague, on a une comparaison précise. Où il a innové avec un grand bonheur, c'est dans la création d'un procédé graphique pour représenter la proportion des divers enseignements dans une classe ou dans une école. Il divise une page en un certain nombre de lignes ; l'intervalle entre deux lignes représente une heure par semaine ; il colore d'une certaine couleur un ou plusieurs de ces intervalles, et applique sur cette couleur le nom d'un certain enseignement ; cela signifie que cet enseignement occupe une ou plusieurs heures de la semaine ; au-dessous il marque d'autres couleurs d'autres enseignements, et ainsi on embrasse d'im coup d'œil la durée relative des
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divers exercices dans une même classe. Maintenant supposez deux, trois, quatre ou cinq classes, etc. ; il n'y aura qu'à les mettre en autant de colonnes, en regard, sur la môme page, et en voyant l'échelle d'une môme couleur monter ou descendre, on verra tout de suite le plus ou moins de temps que chaque exercice prend dans toutes les classes de l'école.
L'auteur du Rapport ne s'est pas borné à recueillir des programmes : il a vu et il nous montre comment ces programmes sont appliqués ; quand il rencontre dans un enseignement quelque habitude qui s'éloigne des nôtres, il nous fait assister à la classe môme avec lui. Il a raison, rien n'est important que les derniers détails ; il en est de la circulation de l'instruction dans un pays comme de la circulation du sang dans notre corps : les gros vaisseaux le laissent passer ; il ne se revivifie que dans les plus petites cellules des poumons, et ne nourrit les organes que dans les plus petites branches des artères et des veines.
Le résumé de toute l'enquôte à laquelle M. Baudouin s'est livré pendant plusieurs mois est que, pour l'enseignement primaire et l'enseignement professionnel, nous avons bien des efforts à faire avant d'atteindre l'Allemagne, surtout l'Allemagne du nord, dont l'auteur parle ainsi :
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La nation allemande, fière de ses nombreuses écoles, les montre avec une maternelle complaisance. Nulle part, en effet, l'instruction n'est répandue avec autant de profusion, donnée avec autant de désintéressement, et dirigée avec autant de soin. Le plus petit bourg a son école primaire ; la plus petite ville son gymnase, ses écoles, bourgeoise et réelle, parfaitement organisés, dotés et surveillés. En Allemagne, tout le monde s'intéresse à la jeunesse : les plus bauts personnages et les plus grandes dames lui consacrent leur temps, leur fortune, leur expérience ; les meilleurs écrivains rédig^t des livres pour les petits enfants; les poètes, ont composé, X)0ur les leçons de gymnastique et de cbant, des pièces que les plus illustres compositeurs n'ont pas dédaigné de mettre en musique. Le peuple allemand tout entier parait convaincu que s'occuper de l'instruction de la jeunesse, c'est remplir un devoir personnel et travailler à l'avenir du pays. Cbacun se fait volontiers instituteur du peuple et contribue pour sa part au progrès de l'instruction générale.
M. Baudouin a donné plusieurs tableaux teintés pour représenter Tétat de Tinstruction populaire en Autricbe ; dans ces tableaux, les teintes foncées marquent le meilleur état de Finstruction, et les plus claires le plus mauvais état ; or il est curieux de voir la couleur se dégrader, de province en province, à mesure que Ton s'éloigne de T Allemagne; cela en dit plus que de longs discours. Lorsque, après avoir visité ces pays d'Allemagne et de
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Suisse, florissants d'instruction, on rentre chez soi, on est modeste et un peu attristé; on éprouverait une profonde douleur si on ne savait combien notre pays va vite dès qu'il se met en chemin. M. Baudouin n'est ni plus humble ni plus fier qu'il ne faut, et il termine son travail par cette juste profession :
Quant à moi, j'estime que je n'aurai perdu ni mon temps, ni ma peine, si je contribue, môme pour ma faible part, à détruire ces idées de supériorité universelle que notre amour-propre national se plait à nourrir secrètement, à inspirer le désir de reprendre en instruction le premier rang qu'en toutes choses nous sommes depuis longtemps habitués à ne laisser occuper par personne, et à faciliter une transformation scolaire que le progrès moderne appelle, et que les conditions nouvelles de la société rendent désormais urgente, indispensable.
Je ne puis résister à dire un sentiment que j'ai eu tout le temps que j'ai lu le Rapport de M. Baudouin sur l'enseignement primaire de l'Allemagne et de la Suisse. J'envie à ces pays leurs nombreuses écoles et leurs nombreux écoliers; mais il y a une chose que je leur envie encore, et qui me touche tout à fait, c'est ce qu'il y a d'aimable dans leur enseignement, et qu'on voudrait transporter dans le nôtre ; j'en donnerai plusieurs exemples.
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Eii voyant les classes allemandes coupées toutes lès heures ou tous les trois quarts d'heure par des récréations, on a honte de notre barbarie qui renferme des enfants dans une classe trois heures de suite, trois heures le matin, trois heures le soir, à un âge qui est ivre de mouvement ; et on ne comprend pas qu'on ait pris, pour les soumettre à ce régime, précisément les enfants français qui sont les plus pétulants de la création. Je sais ce qu'on répond : « Les enfants ne font pas pendant tout ce » temps la même chose ; les études varient, et l'une » repose de l'autre. » Vous croyez? Ainsi, quand vous étiez au collège, déjà grands, les classes de deux heures n'étaient pas tout ce que vous pouviez supporter, et vous auriez accepté qu'on y ajoutât une heure, pourvu qu'on y ajoutât un autre travail! Notez que dans les écoles primaires cette variété d'exercices dont on parle, est souvent en effet très marquée, et qu'il y a des classes où l'on varie du catéchisme à l'arithmétique ou à la grammaire. Décidons-nous, je vous prie, à multiplier les récréations * et cessons de les regarder comme du temps perdu : quelques instants de relâche, qui . rafraîchissent les corps et les esprits, sont du temps gagné.
* Voir, plus loin, mon article de septembre 1866.
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Une fois la durée de la classe ainsi coupée, il reste à l'employer ; les Allemands remploient à des exercices bien plus divers que les nôtres. On le sait, renseignement de nos écoleis primaires se compose d'une partie obligatoire et d'une partie facultative ; la partie obligatoire comprend l'instruction morale et religieuse, la lecture, l'écriture, les éléments de la langue française, le calcul et le système légal des poids et mesures ; la partie facultative, pour laquelle il faut une autorisation du Conseil départemental, comprend l'arithmétique appliquée aux opérations pratiques, les éléments d'histoire et de géographie, des notions des sciences . physiques et d'histoire naturelle applicables aux usages de la vie, des instructions élémentaires sur l'agriculture, l'industrie et l'hygiène, l'arpentage, le nivellement, le dessin linéaire, le chant et la gymnastique. On peut assurer que l'enseignement de presque toutes les écoles primaires de la France est réduit à la partie obligatoire ; dans quelquesunes seulement, surtout dans les écoles des villes, il s'est introduit quelques branches de l'enseignement facultatif, le chant, de l'arithmétique appliquée, de la géographie et de l'histoire. Nous n'avons pas besoin de recommander le chant, qui jouit de la faveur populaire : mais on admettra que l'arithmétique appliquée n'est inutile nulle part, et que
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ni rhistoire de France, ni la géograpMe de la France, avec q[uelç[ue idée des principales divisions du monde, des grandes me^s, des grandes chaînes de montagnes et des grands cours d'eau, n'est une science superflue. S'il y a encore des personnes qui regardent le dessin comme un objet de luxe, il y en a d'autres, et tous les jours en plus grand nombre, qui ne le disent plus ; le dessin paraît enfin ce qu'il est réellement, un exercice de première nécessité, et M. Michel Chevalier, dans une séance récente du Sénat, a justement demandé qu'au lieu de n'être enseigné dans aucune école, il le fût dans toutes nécessairement. Pour prendre ensemble le reste de l'enseignement facultatif, songez à tout ce qu'il peut fournir, en passant, d'instructions précieuses, faciles et agréables, et d'opérations où on se porterait avec une vive ardeur. Le nouveau projet de loi sur l'enseignement primaire rend l'enseignement de l'histoire et de la géographie obligatoire ; c'est un premier pas, que d'autres suivront certainement. Comme je suis assuré que les enfants des écoles primaires ne liront pas le Journal des Débats, je dirai ce que je pense de l'enseignement qui est donné dans ces écoles : il est abstrait, il est monotone, il est ennuyeux. Il s'étale dans l'analyse logique. Les esprits qu'il forme excellent à manier cet instrument puissant : ils décomposent un dis-
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cours avec justesse, déterminent exactement la nature de chaque mot et les rapports que ces mots ont les uns avec les autres , mais c'est à perpétuité le même instrument et le même jeu ; le mécanisme est admirable : ce serait au mieux si ceux qui s'en servent ne devenaient pas machine à leur tour. Qui nous délivrera de la scolastique ?
Quand on aura coupé et varié les classes, il restera à les animer, à faire agir les élèves. J'entends les faire agir de toute leur personne, de leur corps et de leur intelligence. De leur corps, cela se peut quand on s'y prête. L'enfance est toujours en mouvement; nous nous fâchons contre cette activité, les Allemands en profitent : ils ont mis entre les mains de leurs petits écoliers des cubes, des rectangles, des bandes de diverses couleurs, avec quoi ils composent une multitude de figures extrêmement variées, quelques-unes charmantes, que M. Baudouin a données dans son Rapport. Quand les enfants sont plus âgés, lé nivellement, l'arpentage, le dessin remplaceraient ces occupations enfantines. Enfin, quand même les exercices seraient de pure intelligence, il serait assurément possible de mettre l'intelligence en action plus qu'on ne le fait dans nos écoles où le maître seul agit. Il s'épuise pour faire taire les élèves; que ne prend-il la même