‹ Questions d'enseignement; études sur les réformes universitairesChapitre 8 sur 25 · DE L'ENSEIGNEMENT POPULAIRE · texte numérisé non relu

DE L'ENSEIGNEMENT POPULAIRE

peine pour les faire parler ? Que de maîtres on étonnerait chez nous, et à bien des étages, si on leur disait que la meilleure discipline est d'intéresser les élèves, et que les élèves ne s'intéressent longtemps qu'à ce qu'ils font eux-mêmes? Au lieu de cette parole qui tombe monotone sur des enfants distraits, quel bon et vrai principe de rendre les écoliers actifs, de les associer tellement à la classe que ce soit eux, pour ainsi dire, qui la fassent ! Quel mouvement alors! quelle ardeur I quelle émulation ! et comment est-il possible de tuer tout cela, de le tuer si bien que nos enfants si ouverts, après nous avoir fatigués de leur curiosité, finissent par n'être plus désireux de rien savoir? Était-ce donc là le but des études ? Je voudrais transcrire ici plusieurs conversations entre maître et élève, que M. Baudouin a reproduites et qui rappellent l'aimable méthode de Socrate ; peut-être donneraientelles l'idée ou le goût de les imiter; mais que demandé-je? et que regretter dans un enseignement comme le nôtre, qui ne compromet pas une minute la majesté de l'instituteur français ni l'ordre public? En fait d'enseignement, comme de plusieurs autres choses, nous sommes habitués à entendre le mot que l'on sait de l'officier instructeur à sa troupe : « Le plus beau mouvement du soldat, c'est le repos. »

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On comprend quelle réforme nous désirerions Toir introduire dans nos écoles, à l'imitation des pays dont M. Baudouin nous a entretenus : nous voudrions couper, varier, vivifler les classes. Pour tout dire, en un mot, Fidéal de l'enseignement français est le régiment, avec la sainte discipline et les esf^rits en uniforme ; l'idéal de l'enseignement allemand, c'est la famille. De là une méthode libre et familière, qui se plie aux mouvements de ces jeunes âmes, les place en pleine nature, leur fait voir les choses, leur donne l'envie de s'en approcher pour les connaître, et les invite à marcher en les soutenant légèrement. Mais que de soins il faut prendre pour enseigner ainsi ! Il est bien plus commode de s'en tenir à la routine, qui va toute seule, cette bonne routine. Depuis qu'il y a des Français, c'est elle qui les élève, et il est à croire que de sitôt elle ne perdra pas le privilège de les élever.

Ce n'est pas une raison pour qu'on la respecte, et il faudra bien qu'elle disparaisse à la fin. D y a eu un temps, et il a été long, où les petits enfants étaient enfermés dans des maillots qui comprimaient leurs membres, et les empêchaient de se mouvoir et de se fortifier ; cette coutume a enfin cessé, et pour cela il n'a pas fallu moins que l'éloquence d'un homme de génie, de J.-J. Rousseau. Il a emporté avec lui son éloquence, mais les âmes

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les plus humbles peuvent avoir la même sympathie qu'il a eue pour de pauvres créatures que Ton tourmente gratuitement, et il est difficile de ne pas ravoir lorsque, entrant dans une école, on voit des enfants immobiles pendant de longues heures sur des études sans attrait. On commence enfin à s'émouvoir en leur faveur ; parmi ceux qui agitent les réformes, on commence à penser qu'il est mal de gâter cet heureux âge par des barbaries inutiles, comme s'il n'y avait pas assez des chagrins que la vie ne manquera pas de leur apporter! on se met enfin à défendre cette nation des enfants, qui ne peut pas se défendre elle-même. Que la politique se rassure, elle ne déroge pas en s'occupant de cela. Quand elle a fait les grandes choses auxquelles elle se plaît, il lui reste à faire quelque chose d'aussi grand, ce que l'humanité inspire : compatir à ceux qui souffrent ; ce que l'honneur exige : protéger les faibles ; ce que le christianisme recommande sans cesse : aimer les petits.

Mais, hélas I cette espérance d'une réforme si belle dans l'instruction n'est peut-être que l'illusion d'un homme qui rêve en écrivant. Comment ne rêverait-il pas, s'il est vrai que la vie intellectuelle n'est pas tout pour tout le monde, et qu'il y a place pour bien des songes dans xme existence sans action ? Travailleur solitaire, en tête-à-tête

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avec lui-même, devant ce papier qui lui montre ses fautes et qu'il rature impatiemment, toujours mécontent de ce qu'il a écrit; trop sincère pour qu'un peu de réputation le contente ; jetant ses idées comme les graines au vent, sans savoir où elles tomberont, sur la terre ou sur la pierre, ni si elles lèveront; aux prises avec un public invisible, il voudrait voir ce public ; plutôt que ces auditeurs auxquels il a peu à apprendre, il choisirait les esprits les plus simples, qui sont les plus avides ; il choisirait les vérités les plus simples, qui sont les plus solides ; il voudrait se sentir pénétrer dans ces esprits, y éveiller Tintelligence et la lire dans les yeux d'un enfant.

(Août 1865.)

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