XXVI AVANT-PROPOS
Les hommes qui ont la vie à la fois la plus occupée et la plus facile ne sont pas ceux qui ressentent le mieux certaines douleurs et sont le plus prêts à certains sacrifices. Les âmes et les vies plus simples sont plus sensibles. On trouvera dans les rangs élevés d'une société des âmes fières, que le sentiment même de leur dignité préservera contre les bassesses et conduira sans effort aux actions héroïques; mais il faut à la France la foule des héros inconnus ; elle est dans les ateliers et derrière les charrues. Parlons-lui en soignant notre parole, et, comme la plus lourde part de devoirs pèse sur elle, donnons les raisons capables de lui faire comprendre ces devoirs et de les lui faire aimer.
Je dirai seulement à ceux qui trouveraient extraordinaire cette relation entre renseignement supérieur et l'école primaire , entre la science et le patriotisme : Regardez TAllemagne. J'ajouterai : Il ne se passe pas de session de baccalauréat oii des examinateurs ne soient emportés par / l'indignation, en constatant que des jeunes gens ne savent point l'histoire de nos défaites de 1870, ne connaissent pas le tracé de notre frontière de l'Est, ont oublié Metz, ou bien donnent Nancy à l'Allemagne. On se demande dans quel milieu ils ont vécu. Ce sont, dira-t-on, des exceptions monstrueuses : je le souhaite. Il faut travailler à les
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faire disparaître : sans doute, mais il faut peutêtre aussi chercher dans un autre milieu.
Telles sont les idées générales que Ton trouvera répandues dans ce livre. Elles ne sont pas neuves, mais elles ont besoin d'être dites et redites. Si Ton me permet, en terminant cet avant-propos, de dire en quelles circonstances les diverses parties du livre ont été écrites, j'aurai l'occasion de payer ma dette de reconnaissance envers la Faculté des lettres de Paris. Voilà bientôt cinq ans qu'elle m'a fait l'honneur de m'appeler à elle. Si vivement que je sentisse cet honneur, je n'ai point passé sans quelque mélancolie les premiers mois d'enseignement : c'était le second semestre de l'année 1879-1880. Transporté tout à coup d'une conférence de l'École normale, où le maître vit dans l'intimité de ses élèves, je me trouvai dépaysé dans ces grands amphithéâtres, et bien que je n'eusse aucune répugnance pour la parole publique, et que je n'estimasse point à bas prix le plaisir d'être maître d'un auditoire, même anonyme, il me semblait qu'il manquerait à ma vie un grand charme, si je n'avais autour de