AUX ÉTUDIANTS EN HISTOIRE DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
LB JRUDI 3i OCTOBRE 4882
Messieurs,
Je vous ai convoqués aujourd'hui pour vous faire une sorte de discours d'ouverture, et j*ai écrit ce discours, contrairement aux habitudes de simplicité et d'intimité de notre enseignement, parce que je veux le publier, estimant qu'il est utile, dans les débuts des choses nouvelles, d'y intéresser les personnes qui ont qualité pour en connaître et en juger.
Vous êtes réunis depuis un mois déjà ; vous avez pris votre inscription, et vous attendez avec impatience, je le sais, l'ouverture des cours; votre impatience est partagée par nous. Nous sommes, vous et nous, persécutés par le baccalauréat. La question de la réforme du régime de cet examen est à l'étude. Elle est sérieuse, et, si on la réglait à la légère, on compromettrait deux choses précieuses, les bonnes études secondaires et la liberté de l'enseignement. En attendant, vos professeurs font un métier qui n'est pas le leur. Nous surveillons, pendant les compositions écrites, des centaines, je pourrais dire des milliers de candidats : surveiller, c'est défendre au voisin de se trop approcher de son voisin et de causer avec lui ; guetter les mouvements suspects et les mines inquiètes, fouiller du regard les serviettes
et les poches où se cachent les matières de fraude. Nous corrigeons des compositions, ce qui consiste, dans plus de la moitié des cas, à compter des fautes d'orthographe, des contre-sens, des non-sens, des solécismes et des barbarismes; nous interrogeons les candidats admis à l'examen oral sur toutes sortes de choses, parmi lesquelles il en est que nous avons oubliées ou même que nous n'avons jamais bien sues*. Ajoutez la nécessité de défendre notre porte contre les solliciteurs qui viennent recommander à notre indulgence la timidité des candidats, et l'ennui de lire ces lettres de pères, de mères, d'amis, de députés qui disent toutes la même chose. Voilà ce que nous avons fait, en novembre, pendant que vous erriez autour de la Sorbonne, cherchant une affiche qui annonçât l'ouverture des cours. Voilà ce que nous recommencerons à faire en avril et en juillet. J'en ai, pour ma part, tant de mauvaise humeur que je ne puis m'empêcher de vous en faire la confidence.
Avant que nous nous remettions enfin au travail, j'ai quelques indications générales et quelques conseils à vous donner.
Étudiants de la Faculté des lettres de Paris, ayant l'histoire pour objet principal de vos études, que devezvous apprendre?
D'abord, l'histoire générale. On n'est un historien qu'à condition d'avoir des lumières de toute l'histoire, et de connaître surtout celle des peuples de l'Occident, qui ont fondé les sociétés les plus intelligentes, les plus
1. Le professeur de la Faculté des lettres, délégué à la Facnltë des sciences, interroge sur les auteurs latins, les auteurs français, sur une des quatre langues allemande, anglaise, italienne, espagnole, sur l'histoire, la géographie, la philosophie. Tout le monde ne sait pas tout cela.
laborieuses et les plus solides, et mérité de posséder le monde. Quiconque n'est pas en état de suivre l'histoire de la vie sociale et politique de ces peuples, en partant du régime patriarcal pour arriver, par la cité grecque, la cité romaine, l'empire et la féodalité, à l'état moderne; quiconque n'a point appris comment chaque période reçoit de sa devancière et transmet à la suivante un certain legs, ne peut prétendre au titre d'historien. Il n'a pas le sentiment du développement et de la transformation; or qu'est-ce que l'histoire, si ce n'est le tableau d'un développement et d'une transformation indéfinis ? Je ne dis là rien de nouveau ; mais les vieilles vérités sont toujours bonnes à dire. Elles ne sont si vieilles que parce qu'elles sont bien vraies. Celle-ci ne saurait être trop répétée. L'abus qu'on a fait en histoire de l'éloquence, des vues générales et des systèmes a été si vivement senti que nous sommes à présent menacés d'un abus contraire. Parce que certains de nos devanciers ont eu trop d'audace, nous serions condamnés à l'humilité perpétuelle; leur éloquence et l'esprit de système auquel ils ont sacrifié la réalité historique devraient être expiés par l'abdication de notre jugement et par une pénitence sévère imposée à notre imagination. Je repousse pour ma part expiation et pénitence, et j'estime que le concours de toutes les facultés de l'esprit est nécessaire à qui veut faire œuvre d'historien.
L'acquisition de connaissances historiques générales est donc le premier de vos devoirs ; mais vous en avez d'autres. Après que vous aurez pendant longtemps profité du travail d'autrui et recueilli les opinions et les jugements des historiens sur les faits exposés par eux, il faudra qu'un jour vous exposiez des faits, et qu'à votre tour vous exprimiez des opinions et des juge-
ments. Pour cela, vous devez apprendre à connaître et à étudier les documents.
La bibliographie vous donnera des listes de documents imprimés ou manuscrits ; la paléographie vous apprendra à lire les derniers. Il ne s'agit pas que vous deveniez, au cours de vos études, des bibliographes érudits, ni que vous encombriez votre mémoire de longues listes de noms et de titres ; mais ce sera beaucoup que d'acquérir les notions essentielles sur les grands opvrages que tout historien doit savoir manier; sur les collections dont il doit se servir, sur les principales bibliothèques européennes, sur les catalogues imprimés ou inédits. Ce sera mieux encore de prendre le goût d'accroître ces sortes de connaissances et l'habitude de vous tenir au courant des publications nouvelles. Il ne s'agit pas non plus que vous deveniez des paléographes ; vous n'avez pas besoin d'apprendre les secrets de toutes les écritures ; mais vous devez être en état de lire la minuscule du moyen âge et les cursives postérieures, si vous ne voulez point être condamnés à l'impuissance totale devant des documents dont la connaissance peut vous être un jour indispensable.
Une fois mis en possession du moyen de connaître et de lire les documents, il faut apprendre par quels moyens simples et sûrs on arrive à en déterminer la valeur : c'est l'œuvre de la critique proprement dite. Il faut en tirer tous les renseignements historiques qu'ils contiennent, c'est-à-dire apprendre à interpréter les textes.
Bibliographie, paléographie, critique, interprétation ne sont que des moyens ; le but, c'est de se mettre en état de traiter un jour une question, c'est-à-dire de tirer des documents les solutions qui s'y trouvent, de les exposer en bon ordre et en bon langage.
C'est pour apprendre tout cela, Messieurs, que vous êtes étudiants de la Faculté des lettres. Comment l'apprendrez-vous ? Qu'avez-vous à attendre de nous et de vous-mêmes ?
Dans toutes les parties de la tâche, vous serez aidés par vos maîtres. Nous ne vous apprendrons pas à coup sûr l'histoire universelle; mais vous aurez sur deux parties de cette histoire, qui ne sont pas les plus faciles, sur l'antiquité et le moyen âge, des cours combinés de telle façon que les principales questions de ces deux périodes soient exposées devant vous en deux ou trois ans. Il vous restera beaucoup à faire, surtout beaucoup à lire. Je suis sûr que cette partie de vos études est celle qui vous plaira le plus. Quoi de plus séduisant, à l'âge où la mémoire n'est pas encore lassée, ni la curiosité déflorée par les désillusions, que de passer en revue les souvenirs recueillis pendant l'enfance, de raviver ceux qui s'éteignaient, d'y ajouter, d'entrer en connaissance avec les historiens éminents qui ont résumé l'histoire d'une grande période de l'humanité ou de la vie d'un peuple, d'acquérir par là des connaissances et des idées générales et de les faire pour ainsi dire siennes par la réflexion et le travail d'un esprit attentif et critique ? Car vous n'êtes plus ici comme au collège des écoliers dociles : aux portes de la Sorbonne commence l'âge de votre virilité intellectuelle, qui se manifestera par l'effort pour comprendre, classer, résumer et juger.
Vous serez aidés plus directement dans votre apprentissage du métier d'historien par nos cours de paléographie et de diplomatique du moyen âge, de critique des sources, par nos explications de textes, par l'étude que nous dirigerons de certaines questions historiques, enfin par les cours mêmes que vos maîtres professeront sur tel ou tel point et sur telle ou telle période de l'his-
toire,,et qui ne sont point autre chose que la mise en œuvre des documents étudiés par eux.
Ici encore, malgré l'aide que vous recevrez, vous aurez beaucoup à travailler. C'est chez nous résolution prise de ne pas vous épargner la peine, de ne pas nous substituer à vous, et de vous traiter en apprentis véritables, qui, pour devenir forgerons, doivent forger.
Il y a parmi vous plusieurs catégories d'étudiants, dont chacune apporte ici des intentions particulières. Je voudrais dire un mot pour chacune d'elles.
J'ai relevé sur notre registre d'inscriptions les noms de plusieurs étudiants en droit. Ils donnent un bon exemple, qui sera suivi par beaucoup, le jour où ce sera chose admise que les candidats aux fonctions législatives et judiciaires ou au professorat du droit ont besoin de savoir comment se sont formées les institutions, et de sortir de l'abstraction perpétuelle où les études juridiques les confinent, pour faire connaissance avec le monde des réalités.
Les élèves de l'École des Chartes, qui ont voulu être aussi élèves de la Faculté, n'ont autre chose à nous demander qu'une éducation historique générale, car l'École leur donne au complet l'éducation technique. Nous sommes heureux de les voir ici, eux qui doivent un jour, comme archivistes-paléographes, tenir entre leurs mains les documents encore inconnus de notre histoire nationale. La connaissance raisonnée de l'histoire générale de la France les guidera dans la série des documents à publier. Ils ne croiront pas que tout document soit utile, par cela seul qu'il est un document ; comme ils auront pu dresser une liste de questions non encore résolues, et qu'ils sauront pourquoi elles ne le sont pas, ils contribueront par leurs recher-
ches à les éclairer et ne perdront pas leur temps et le nôtre en publications inutiles.
La plupart d'entre vous sont des candidats aux fonctions universitaires. Ils ont droit à notre attention et à notre sollicitude particulières.
Ils ne sauraient se dispenser d'aucun des devoirs que j'ai tout à l'heure énumérés. Je n'admets pas, pour ma part, que les épreuves d'apprentissage du métier d'historien, c'est-à-dire les exercices de paléographie, de critique, d'interprétation, leur soient nuisibles. Notre organisation universitaire est telle que les deux ordres d'enseignement, secondaire et supérieur, ne sont point séparés : je veux dire qu'il n'y a pas de barrière entre les deux personnels, et que l'enseignement supérieur se recrute en grande partie dans l'enseignement secondaire. La conséquence est que le professeur d'enseignement secondaire doit à l'avance recevoir l'éducation qui le rendra capable de devenir professeur d'enseignement supérieur ; car il ne faut pas espérer qu'une fois entré au lycée, tout occupé de sa tâche laborieuse et abandonné à ses propres forces, il puisse se mettre en état de subir avec honneur l'épreuve de ses thèses doctorales, et d'enseigner aux élèves des Facultés l'art et les méthodes du travail historique. Si Ton interdit aux futurs professeurs des lycées les épreuves d'érudition, on leur interdira du même coup l'avenir qui s'ouvre aujourd'hui devant eux; on fera du personnel de l'enseignement secondaire une classe fermée par en haut ; on obligera l'enseignement supérieur à se recruter directement parmi les candidats à ses grades, auxquels il donnera une éducation spéciale.
On ne peut pas soutenir d'ailleurs qu'il ne soit très utile, même à l'étudiant qui restera toute sa vie professeur de lycée, de recevoir une éducation scientifique.
Il est vrai qu'il ne sera jamais chargé que d'un enseignement général; il devra donc presque toujours se référer à l'autorité d'autrui ; mais il est incapable d'estimer à sa valeur cette autorité, de faire la critique d'un manuel et d'une histoire générale s'il ne sait point par son expérience propre et directe comment se fait l'histoire. J'ai peur aussi que, s'il n'a pas été soumis à la discipline du travail personnel dirigé, il ne montre pas dans son enseignement la netteté, la précision, l'ordre qui en doivent être les qualités essentielles; qu'il ne se plaise au chaos des noms de batailles, à la profusion des dates, aux définitions vagues. Je suis sûr enfin qu'il n'aura point ces habitudes de curiosité qui seules le feront se tenir au courant de cette investigation perpétuelle dont l'histoire est l'objet dans le monde entier, et qu'il courra risque de s'endormir sur des sommaires et des notes une fois pour toutes rédigés.
Il est vrai pourtant que nous devons prendre des précautions à l'égard de ceux d'entre vous qui sont destinés au professorat. Il ne faut pas qu'ils donnent, comme ils sont portés à le faire, la plus grande partie de leur temps aux épreuves d'érudition. Ils doivent multiplier les exercices professionnels proprement dits, et, à partir de cette année, quatre d'entre nous : M. Zeller, pour l'histoire romaine; moi, pour l'histoire du moyen âge; M. Pigeonneau , pour l'histoire moderne jusqu'au XVIII* siècle; M. Rambaud, pour l'histoire des xviii* et XIX® siècles, nous ferons faire des leçons, dont les sujets seront pris dans les programmes de l'enseignement secondaire. Ce sera l'occasion de revoir avec vous l'histoire générale et surtout de vous montrer comment une leçon doit être faite à des élèves ; combien de choses il faut savoir pour choisir en connaissance de cause le peu de choses qu'il faut dire ; avec quelle netteté il faut
avoir compris^ soi-même pour se faire comprendre par des enfants.
Je n'ai point parlé jusqu'ici de l'enseignement de la géographie. Je n'ai point de compétence pour le faire; M. le doyen Himly dirigera cette année, comme l'année dernière, des exercices de leçons géographiques. Il vous apprendra, surtout par l'application, les règles de la méthode d'exposition. Je sais, pour connaître ses idées sur cette matière, qu'il vous prémunira contre l'invasion de la poésie, de la philosophie, de la statistique et de l'économie politique en géographie, et qu'il vous empêchera de perdre de vue que la géographie est la description de la terre. Vous apprendrez beaucoup en le regardant faire, je veux dire en suivant le cours public qu'il professe cette année sur le plus intéressant des sujets géographiques, sur la France. Ici, d'ailleurs, comme en histoire, nous vous laisserons à travailler et vous aurez à faire nombre de lectures, pour lesquelles nos conseils ne vous seront pas épargnés.
Messieurs, ces mots reviennent comme un refrain : vous aurez beaucoup à faire. Nous comptons sur un travail énergique et persévérant. Heureusement, vous avez du temps devant vous. Le cours normal des études historiques auprès de la Faculté est de quatre années. Ceux qui voudront ne pas trop se presser ne seront point trop excédés de travail, surtout s'ils sayent bien distribuer leurs efforts.
Le cours normal de quatre années est coupé en deux parties par un examen. Je n'ai pas encore prononcé ce mot; c'est à dessein. L'examen n'est pas un but : le but, c'est l'éducation historique. Vous êtes avant tout des étudiants en histoire; puis, au cours et à la fin de vos études, vous vous présentez à des examens. L'examen, du reste, ne doit pas être traité en ennemi; lors-
qu'il est bien conçu et bien fait, lorsqu'il est une constatation d'études bien ordonnées, il rend aux étudiants ce grand service de régler leur travail, d'y tracer des routes et d'y mettre des étapes. Or l'examen de licence, placé à la fin de votre seconde année, et l'agrégation d'histoire, placée à la fin de la quatrième, sont ou du moins pourraient être de véritables constatations d'études.
Vous savez que le premier est un examen de savoir général, et l'instruction ministérielle, que vous devez tous avoir entre les mains, vous en expliquera les conditions. D'où cette conclusion naturelle que vos deux premières années doivent être employées à l'étude de l'histoire générale, en même temps qu'aux études littéraires dont il vous faudra justifier à l'examen. Les étudiants de première ou de seconde année doivent donc se garder de se précipiter dans tous les cours et conférences d'histoire. D'abord ils ne nous appartiennent pas tout entiers, et il leur en cuirait d'oublier qu'ils auront à faire une dissertation française et une dissertation latine, et à expliquer des auteurs grecs et latins. Il serait impossible à leur professeur d'histoire, bien qu'il soit un peu leur avoca,t dans le jury d'examen 5 de les sauver d'une mauvaise dissertation ou d'une mauvaise explication, et d'ailleurs il n'en aurait aucune envie, car personne de nous n'est disposé à encombrer l'enseignement historique de professeurs sans culture littéraire. Je dirai donc aux étudiants de première et de seconde année qu'ils doivent choisir entre les cours ceux où sont traitées les questions les plus étendues on les plus importantes. J'estime pourtant que c'est en première et en seconde année, ou bien en seconde et en troisième, qu'il faut placer le cours biennal de bibliographie, chronologie, paléographie et di-
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plomatique qui est profess^^ ici à Tintention spéciale des étudiants de la Faculté. Ce cours élémentaire n'exige pas de préparation de la part de l'étudiant. Il est une simple initiation au maniement des instruments nécessaires de l'investigation historique. Il faut le suivre, si vous voulez un jour être capables de travailler par vous-mômes, et le moment le plus opportun est celui où vos forces ne sont pas requises par la préparation de l'épreuve plus difficile de l'agrégation.
En troisième et quatrième années se placent, à côté de l'étude de l'histoire générale, qu'il ne faut pas perdre de vue, les exercices de critique des sources et d'interprétation des textes, et la mise en œuvre de documents par la rédaction de travaux, qui doivent être des chapitres d'histoire. Ici encore , il faut se garder de vouloir tfop faire. La critique des sources peut s'apprendre par un seul exemple, pourvu qu'on y apporte toute son attention. Il en est de même de toutes les parties de l'éducation historique, et vous n'aurez point à redouter Taccablement, si vous vous pénétrez bien de cette règle de conduite que vous ne pouvez prétendre à connaître, sans lacune, toute votre histoire générale, ni à devenir des paléographes consommés ou des critiques impeccables. Vous êtes ici, non pour tout apprendre, mais pour apprendre à enseigner et à travailler.
Je vais dans un moment vous donner lecture du programme de nos cours et conférences; mais il faut encore ici quelques observations préliminaires.
Vous trouverez réunis dans ce programme les noms de professeurs de cette Faculté, de professeurs du Collège de France et de maîtres de conférences à l'École des Hautes études. Cette innovation remonte à trois années déjà. Elle est très heureuse, car elle rapproche de
grandes institutions universitaires, sans qu'aucune d'elles y perde son caractère propre ni son indépendance. Elle fait collaborer des hommes dont chacun cultive avec honneur une partie de l'immense domaine où vous leur demandez de guider vos pas. Grâce à cet accord, l'affiche de nos cours est longue. Elle vous paraîtra même trop longue peut-être; car elle annonce trentesix heures de cours par semaine. Prémunissez-vous contre tout excès de zèle. Aucun de vous n'aura certainement la pensée d'assister à trente-six heures de cours par semaine. Celui qui tenterait l'expérience n'aurait plus toute sa tète le 1®' janvier; mais beaucoup d'entre vous voudront, j'en suis sûr, entendre un trop grand nombre de leçons. Des trente-six heures, il faudrait, à mon avis, rabattre les deux tiers. Vous^tes donc obligés de faire un choix. Vous trouverez dans les conseils que je vous donnais tout à l'heure de quoi vous diriger. Vous vous rappellerez que vous avez plusieurs années devant vous, et que vous retrouverez l'an prochain tel professeur ou tel enseignement que vous négligerez cette année. Du reste, nous vous donnerons, s'il est besoin, des conseils plus précis; mais, je vous en prie, tâchez de vous décider vous-mêmes. Consultez vos goûts, vos aptitudes, en même temps que vos besoins; circulez librement, pendant les premières semaines, de cours en cours et de conférences en conférences; choisissez après cela, très librement et en connaissance de cause. Vous aurez alors votre liste de cours réguliers; vous pouvez toujours vous réserver le plaisir d'aller entendre, pendant une semaine où vous serez plus libres que de coutume, tel professeur dont vous ne serez pas l'élève habituel, ne fût-ce que pour étudier sa méthode et le caractère particulier de son «geignement.
nn
Nous n'avons point, du reste, de règle absolue pour l'assiduité. Nous admettons très bien qu'un certain nombre d'entre vous ne suivent qu'un ou deux cours. Mais je m'adresse ici à ceux qui veulent recevoir une éducation historique complète, qui seront nos élèves véritablement, envers qui nous avons charge d'àmes et sur qui nous avons par conséquent autorité.
Us trouveront dans notre régime l'alliance de l'autorité et de la liberté. Nous ne permettrons certainement pas que nos étudiants boursiers se considèrent comme des rentiers de l'État, et nous suivrons de tout près leur travail ; mais nous ne leur imposons aucun cours obligatoire, et, si nous estimons qu'ils peuvent assister à deux leçons par jour sans surcharge, nous ne leur fixerons pas même un minimum d'heures obligatoire. Je ne saurai trop vous répéter que nous vous traiterons en écoliers majeurs.
Vous observerez pourtant rigoureusement les quelques règles disciplinaires que nous avons arrêtées.
Nul de vous n'entrera dans la salle de conférences sans présenter, s'il en est requis, sa carte d'étudiant, et sans signer lisiblement son nom sur le registre de présence. Vous trouverez ces registres ici et dans les salles de cours publics de la Faculté : les appariteurs recevront pour cela des ordres de M. le doyen. Vous en trouverez à l'École des Hautes études et au Collège de France. Le relevé de ces signatures sera fait par nos soins. Nous pourrons ainsi nous rendre compte*de votre assiduité, vous avertir si elle est clairement insuffisante, ou bien encore, comme cela est arrivé à plusieurs l'an dernier, si vous dépassez la limite de la prudence et du bon sens en vous surchargeant.
Nul d'entre vous ne contreviendra au règlement de la bibliothèque. Nous y avons réuni déjà bon nombre
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de livres utiles. Vous y êtes admis de neuf heures du matin à six heures du soir. Vous devez prendre soin des livres, n'en emporter aucun, sous quejque prétexte que ce soit; vous les remettrez à la place qui leur est assignée par leur numéro, après vous en être servis. Vous garderez le silence, et vous vous souviendrez que vous êtes placés là sous l'autorité de notre bibliothécaire, M. Uri.
Voilà tous nos règlements. Ils ne sont ni compliqués, ni tracassiers. Pour le reste, que votre discipline soit en vous-mêmes. C'est sur vous, sur votre intelligence, sur votre bonne volonté que nous comptons.
Sachez bien que vous êtes ici chez vous, que ce baraquement en bois est votre maison, notre maison. Vous nous y trouverez souvent. Pour moi, à qui la Faculté a fait l'honneur de m'associer à M. le doyen Himly dans la direction de nos conférences, je serai toujours ici une fois par semaine, à une heure que j'indiquerai, pour vous recevoir. Voyez-vous souvent les uns les autres. Je voudrais qu'il se formât parmi vous un esprit corporatif et que les étudiants de la Faculté des lettres, comme ceux de la Faculté des sciences, prissent leur place au soleil à côté de ceux des autres Facultés. Nous vous regarderons faire avec une grande sollicitude; car vous êtes les premières générations d'étudiants de la Sorbonne, et c'est à vous qu'il appartient de créer ici les mœurs scolaires. En cela vous avez une grande responsabilité. Si vous êtes des étudiants à la fois frondeurs et indolents; si vous ne cherchez ici que l'apprentissage d'un métier, qui est peutêtre un pis-aller, toute notre peine est perdue, et nous perdons en môme temps une chère espérance. A vrai dire, je n'ai pas cette crainte. Je ne suis point autorisé à l'avoir. Ceux d'entre vous que nous connaissons déjà
ont ces deux grandes qualités : la bonne volonté et la déférence envers leurs maîtres. Ce que je craindrais plutôt, c'est une certaine inertie de Tintelligence, qui ne vient pas seulement de la docilité. Je vais me servir d'une expression singulière : osez être hardis. Laissez libre cours à votre intelligence : ne Temprisonnoz pas dans des cadres d'examen; ne soyez pas esclaves des formes auxquelles vous devrez vous plier; ayez surtout le respect, le culte de votre intelligence; enrichissez-la, élargissez-la; pénétrez-vous du sentiment de la dignité intellectuelle. Ainsi vous serez de vrais étudiants et les mœurs scolaires qui naîtront seront bienfaisantes pour l'Université, dont nous sommes les serviteurs.
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