‹ Questions d'enseignement nationalChapitre 32 sur 65 · LB 4 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LB 4 NOVEMBRE

Messieurs,

Je ne puis inaugurer cette année l'enseignement de nos conférences, sans vous parler de la grande perte que vous avez faite en la personne de M. Dumont, directeur dé l'enseignement supérieur. Il faut que vous sachiez qu'il s'intéressait à vous avec une sorte de passion. Lorsqu'il est arrivé au ministère, il y a cinq ans, les Facultés des lettres avaient déjà reçu un grand nombre d'élèves , dont les boursiers de licence formaient le noyau, et M. du Mesnil, prédécesseur de M. Dumont, donnait toute sa sollicitude à ces étudiants d'une sorte inconnue jusque-là. M. Dumont, pour achever l'œuvre commencée, a fait instituer les bourses d'agrégation : aussitôt le nombre des élèves a été presque doublé à la Sorbonne. Les nouveaux venus ont pénétré dans tous les cours et dans toutes les conférences; ils ont donné à la corporation naissante des étudiants en lettres une plus grande force et une certaine gravité qui lui convient bien et qui n'en dépare point la jeunesse.

Toutes les mesures qu'il fallait prendre pour rendre la Sorbonne habitable, M. Dumont les a prises. Il nous y a donné une maison, le baraquement Gerson. La maison devenue trop petite, il a fait aménager, à la fin de l'année dernière, les salles Saint-Jacquep

qui, par une décision récente de la Faculté, a'appelleront désormais Salles Albert Dumont. Les crédits qu'il a mis à notre disposition nous ont permis de vous donner des bibliothèques de travail, qui, bien incomplètes encore, vous ont pourtant rendu déjà de grands services. Lorsque vous avez eu l'idée excellente de réunir en une association les élèves anciens et présents de la Faculté, il s'est employé à vous épargner les obstacles. Il cherchait à vous donner les moyens de vous voir, de vous connaître les uns les autres, sachant bien que, si vous avez sur les élèves des écoles closes le grand avantage d'être libres, vous n'avez pas comme eux l'agrément de la vie en commun et le bénéfice de l'éducation mutuelle. Il voulait vous donner quelques salles où vous pussiez vous réunir, vous et vos camarades de la Faculté des sciences, et nous avons parlé bien souvent ensemble d'un cercle des étudiants de la Sorbonne. En un mot, ce qu'il était possible de faire pour votre commodité, dans la période de démolition et de reconstruction que nous traversons, il l'a fait ou il voulait le faire.

Quant à vos études, il les suivait jusque dans les moindres détails. Chef du plus important service du ministère de rinstruction publique, il se réjouissait de voir que nous préparions en vous les serviteurs de l'Université, les professeurs de nos lycées et de nos Facultés. Savant, membre de l'Institut, premier directeur et organisateur de l'École de Rome, ancien directeur de l'École d'Athènes, où quelques-uns de vos plus jeunes maîtres ont été ses élèves, il était toujours prêt à défendre contre l'examen les droits de la science et cherchait avec nous le moyen de concilier l'éducation professionnelle et l'éducation scientifique. Il espérait d'ailleurs voir croître le nombre des étudiants, qui, sans se

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destiner au professorat, ni même aspirer à aucun grade, viennent chercher ici le complément nécessaire de leur éducation intellectuelle. Vous étiez pour lui une cohorte d'élite, chargée de donner l'exemple; aussi s'informait-il souvent de vous. Uni à lui par les liens d'une camaraderie qui était devenue une intime amitié, il ne se passait guère de semaine sans que je le visse plusieurs fois, et pas une fois je ne l'ai vu sans qu'il me parlât de ce qu'il appelait nos affaires. C'étaient les vôtres, c'est-à-dire votre travail et vos études.

Aussi, Messieurs, n'avons-nous point appris, sans que de la tristesse se mêlât à notre joie, les succès de vos camarades au dernier concours d'agrégation. M. Dumont avait été si heureux, l'an dernier, que la Faculté des lettres de Paris donnât à elle seule trente agrégés à l'Université! Il eût été si heureux d'apprendre qu'elle en donne cette année trente-six t II se réjouissait de penser que notre Faculté, si elle formait chaque année une trentaine d'agrégés, aurait dans dix ans plus de trois cents de ses élèves dans l'enseignement des lycées et quelques-uns dans l'enseignement supérieur; qu'à ce contingent s'ajouterait celui des élèves des Facultés de province, où se font de si grands efforts, qui commencent à être récompensés, et il prévoyait le jour où tous les professeurs de l'Université, dont un si grand nombre, aujourd'hui encore, n'a reçu aucune éducation professionnelle ni scientifique, auront fait de fortes études, soit à l'École normale, soit dans les Facultés. Il savait que la valeur de l'UnivérsHé en serait considérablement accrue. C'était le salaire qu'il attendait de ce travail sous le poids duquel il a succombé.

Messieurs, ceux qui ont connu M. Dumont et qui ont été ses collaborateurs, se sont promis d'honorer sa

mémoire, en se dévouant à l'œuvre qu'il avait entreprise.

J'ai voulu vous dire au début de cette année que vous êtes, vous aussi, ses obligés, et qu'il vous faut, comme nous, acquitter votre dette par le travail. ' Vous voyez que nous commençons l'année un peu plus tôt que de coutume. M. le doyen a voulu que le registre d'inscriptions fût ouvert dans les derniers jours d'octobre, pour que vous fussiez constitués au début de novembre. La Faculté a donné son affiche deux mois avant la date ordinaire. Elle a prescrit aux directeurs d'études de vous réunir aujourd'hui, afin .que la rentrée eût lieu à la Faculté des lettres en même temps que dans les autres Facultés. A la vérité, le baccalauréat va, pendant un mois encore, encombrer nos salles et réclamer vos professeurs pour une besogne qui n'a pas de rapports visibles avec leur office. Vous aurez pourtant, en attendant la reprise générale des cours, des conférences dont la liste a été publiée par affiche. Les étudiants nouveaux emploieront ce premier mois à faire connaissance avec la maison. Les autres sauront bien se mettre tout de suite au travail. Aux uns et aux autres, je vais, selon Fusage, et en m'adressant plus particulièrement aux historiens, donner quelques conseils.

Je n'ai point à répéter ce que j'ai dit les années précédentes sur le régime intérieur de la Faculté, sur la pleine liberté de vos études, sur notre discipline, très légère à porter et qui se réduit à quelques prescriptions. Nous n'avons point, grâce à Dieu, de règlement. Comme nos mœurs scolaires commencent à se former, et que les jeunes y seront initiés par les anciens, tout discours sur «es matières serait superflu. Je rappellerai seulement que la Faculté, qui propose le.renou-

vellement des bourses, a besoin de connaître bien les boursiers, et que ceux-ci lui doivent la preuve qu'ils travaillent. Inutile de dire aussi que les étudiants non boursiers peuvent compter sur notre sollicitude tout autant que leurs camarades, et que nous ne faisons aucune distinction entre ceux qui préparent des examens et ceux qui n'en préparent aucun. L*examen, quand il est bien entendu, donne un cadre aux études; quand il est mal entendu, il les gène : mais, s'il nous impose parfois une perte de temps et d'efforts, nous ne nous laissons pas diriger par lui, et nous nous vengeons des ennuis qu'il nous cause en lui disant son fait. En somme, il n'y a ici de distinction qu'entre les étudiants qui étudient et ceux qui n'étudient pas. Ce sont là choses connues. Je les répète en passant.

Je ne saurais trop insister au contraire sur un point important, le seul qui importe, à vrai dire. J'ai parlé tout à rheure de mœurs scolaires, entendant par là les bonnes habitudes de la vie quotidienne, vos relations avec vos maîtres et entre vous, la discipline de votre travail; mais il y a des mœurs scolaires intérieures : ce sont ces habitudes intimes de l'esprit qu'on acquiert par la réflexion et que l'on conserve par un effort continu sur soi-même. Il est à craindre qu'arrivant du lycée, trouvant ici, la première année, des exercices qui ressemblent trop à ceux des dernières années de collège, dissertations, rédactions d'histoire, et la nécessité d'aller chercher quantité de choses dans des livres de seconde main pour les mettre dans votre mémoire, vous ne vous aperceviez pas que vous avez changé d'existence. S'il en est ainsi, vous resterez des collégiens et ne deviendrez pas des étudiants : ce qui serait très grave, car il y a des hommes qui restent des collégiens toute leur vie, pour n'avoir pas été de

véritables étudiants. Quelle est donc la différence entre ces deux personnages? D'un mot, la voici : le collégien doit être un croyant, l'étudiant un sceptique. Sans doute, il ne faut point pousser à Textréme la définition; renseignement du collège encourage et provoque à la réflexion personnelle par certaines de ses parties; d'autre part, l'étudiant est bien forcé d'en croire souvent son maître ou son livre. Mais il est certain que l'âge de l'écolier, la discipline du collège, le caractère encyclopédique des programmes, tout concourt à faire du collégien un auditeur qui accepte comme chose de foi l'enseignement qu'on lui donne. Son maître enseigne, pour ainsi dire, d'autorité et ne peut enseigner autrement qu'il ne fait : vous figurez-vous un professeur d'histoire faisant à ses élèves dans un lycée la confidence de ses doutes à propos de tant de difficultés, ou voulant démontrer l'exactitude de tous ses dires? Il s'arrêterait dans chacune des classes au premier numéro de programme. C'est, au contraire, le devoir d'un professeur d'histoire dans une Faculté d'avouer, d'exposer tous ses doutes et d'offrir la preuve des faits et des opinions qu'il avance; et c'est le devoir d'un étudiant de vérifier la preuve qu'on lui offre, de discuter l'opinion qu'on lui propose et d'examiner celles qu'il retrouve dans sa mémoire ou qu'il rencontre dans ses lectures.

Vous ne vous êtes point trompés sur le sens du mot sceptique, et vous ne pensez point que je vous invite à douter de toutes choses par système ni à vous parer de cette originalité facile qui consiste à contester les vérités les mieux acquises et à nier les faits les plus certains. Sceptique ne veut pas non plus dire indifférent et froid : le scepticisme dont je parle est une méthode bien connue, la méthode de l'examen perpétuel

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des choses, et on ne peut l'employer qu'à condition de prendre un vif intérêt à ces choses et de les considérer avec une certaine fraîcheur d'esprit, avec sincérité, avec naïveté. Le conseil vous paraît sans doute singulier, et vous vous demandez comment on peut se procurer de si charmantes qualités. Il n'y a point de recette pour cela, mais il dépend de vous de vous mettre en état de les trouver : il faut vous soustraire à la tyrannie de l'habitude. Les philosophes et les moralistes ont souvent décrit les effets de l'habitude sur notre conduite : elle nous fait faire quantité d'actions, sans qu'il y ait de notre part le propos délibéré, qui est la marque de la liberté. L'habitude est tout aussi redoutable à la vie intellectuelle : elle en supprime Tétonnement, et, du même coup, l'envie de savoir le pourquoi. Elle est l'ennemie redoutable de la recherche historique et de toute recherche scientifique. Elle est la ruine de Tadmiration.

Il vous arrivera , quand vous aurez vieilli, de vous retrouver tout à coup en face d'un vers de Virgile, d'une phrase de Tacite, d'une fable de La Fontaine, d'une scène de Corneille ou de Racine, qui depuis longtemps dormaient dans votre mémoire. Vous eh sentirez vivement les beautés, et vous vous demanderez pourquoi vous y êtes restés indifférents. C'est un phénomène d'habitude : vous aviez jadis, pour remplir votre tâche d'écolier, appris machinalement le morceau par cœur. De même votre mémoire est remplie de noms, de faits historiques et de physionomies de personnages, et l'habitude a, sans que vous vous en doutiez , effacé le relief de plus d'une médaille , dont la beauté originale échappe à votre regard blasé. L'habitude ne se contente pas d'atténuer la valeur des choses : ce qui est plus grave, elle en fournit Texplica-

lion. L'habitude de voir l'eau monter dans une pompe a produit la formule célèbre : la nature a horreur du vide, et vous savez qu'on s'est contenté de l'explication pendant des siècles. De pareilles formules ont longtemps pesé, pèsent encore sur renseignement historique.

En histoire, et j'entends l'histoire littéraire autant que la politique, les plus grandes précautions sont à prendre contre le convenu, qui est un phénomène d habitude. Il était convenu autrefois que l'histoire de la monarchie française commençait avec les Mérovingiens, que les Carolingiens étaient la seconde dynastie française, Glovis et Charlemagne des prédécesseurs de Louis XIV; cela était si certain que l'on ne pouvait médire des Francs au siècle dernier sans risquer d'être mis à la Bastille. Nous ne sommes pas encore tout à fait remis de cette erreur traditionnelle, et c'est une sorte de nouveauté que d'enseigner qu'il ne pouvait y avoir de rois de France en un temps où la France n'existait ni de fait, ni de nom. Le premier écrivain qui, essayant une histoire de France, mettra résolument Mérovingiens et Carolingiens là où ils doivent être, c'est-à-dire en préface, semblera chercher le paradoxe.

Il a été longtemps convenu que le régime féodal était la source de toutes les oppressions; on lui imputait le servage et la tyrannie politique. Combien d'esprits sont, aujourd'hui encore, obscurcis par ce préjugé? 11 y a quelque courage à dire que le servage est un grand progrès sur l'esclavage, qu'il a donné des règles à une condition qu'aucune règle ne protégeait et qu'il n*a, d'ailleurs, rien de commun avec le régime féodal; car Tessence de ce régime est un contrat déterminant les devoirs et les droits des parties contractantes, et

les institutions féodales, là où elles ont été le moins altérées, ont produit comme leur fruit naturel la liberté politique. La grande charte anglaise est un document féodal.

Il a été longtemps convenu que la loi, appelée salique, qui excluait les femmes de la succession au trône de France, était un acte de grande sagesse politique : elle empêchait les femmes de porter la couronne dans des maisons étrangères; elle était le palladium de l'indépendance nationale; elle maintenait le sceptre en des mains viriles. Une grande dame du xvn' siècle a fait sur ce dernier point une remarque piquante, en disant que, là où règne un homme, il y a toujours une femme qui gouverne. Ainsi la loi salique se serait trompée sur un point, mais il y a bien d'autres choses à en dire. Elle est née comme au hasard et sans qu'on pensât faire acte de sagesse politique. Les pays qui n'ont pas eu la loi salique n'ont pas été pour cela plus malheureux. L'Angleterre a eu Elisabeth; l'Espagne, Isabelle de Castille; l'Autriche, Marie-Thérèse et la Russie, Catherine. La couronne anglaise a été portée dans des maisons étrangères : l'indépendance britannique en a-t-elle été atteinte ou même menacée? Un étranger devenu rof d'un pays s'en fait le citoyen, bon gré mal gré : par exemple l'avènement au trône d'Espagne d'un petit-fils de Louis XIV n'a pas du tout supprimé les Pyrénées. Il y a donc un préjugé en faveur de la loi salique, et l'on paraîtrait rechercher ToriginaUté à tout prix, si l'on enseignait que c'est probablement un grand malheur qu'Edouard III, roi d'Angleterre, ne soit pas devenu roi de France, au lieu et place de Philippe VI. Il était prince français, de mœurs et de langue françaises. L'antagonisme national, qui devait naître et devenir si violent au cours de cette longue

querelle de la succession de France, n'existait pas. Il ne s'agissait nullement de porter atteinte à Tindépendance de la France. France et Angleterre seraient demeurées quelque temps réunies sous le même prince, et la France n'aurait pas été subordonnée à sa voisine; elle était un bien plus grand pays et Paris eût été la capitale privilégiée d'Edouard. Paris n'était-il pas dans l'opinion d'hommes du xiv* siècle la seule ville où l'on pût vivre absolument (absolute), alors qu'ailleurs on ne vivait que secundum quid^ c'est-à-dire relativement. La force des choses aurait un jour séparé les deux nations, non sans luttes peut-être; mais quelle lutte pourrait-on comparer à cette guerre de Cent ans, qui a dépeuplé notre pays« et fauchant sa noblesse, ruinant ses communes, donnant au roi la qualité d'un chef de guerre absolu, a frayé la voie à la monarchie despotique, dont la victoire n'était nullement certaine, au début du XIV® siècle. Il se peut bien que la loi salique ait coûté à la France la liberté.

On pourrait. Messieurs, multiplier ces exemples, en donner de moins connus, critiquer l'opinion que Tunification nationale telle que l'ont comprise nos rois et quelques grands ministres a été un bienfait, examiner le revers de ce qu'on appelle la grande politique des XVI® et XVII* siècles; mais j'ai seulement voulu vous décrire les effets de cette puissance de l'habitude, afin de vous convier à vous y soustraire. A ce prix seulement vous serez des esprits libres, et vous sentirez les choses avec cette vivacité d'impression qui fait le professeur et l'écrivain. Pour acquérir cette sensibilité, il faut faire effort pour oublier et se placer dans la situation d'un homme qui considère un spectacle pour la première fois. J'ai connu un enfant que sa mère, ouvrière fort occupée, mettait au lit, en toute saison,

avant le soir. Il avait sept ans quand il vit pour la première fois la lune, qui produisit sur lui un effet extraordinaire. Si ses yeux s'étaient habitués à la voir à l'âge où l'on fait connaissance avec les choses sans en ressentir d*étonnement, il n'aurait pas été si ému. Tâchez donc de vous figurer que vous voyez la lune pour la première fois.

Je redoute d'autant plus ces eiïelie de l'accoutumance que la plupart d'entre vous nous arrivent ici trop âgés d'un an ou deux. L'an dernier, en présidant le concours des bourses, j'ai fait la connaissance d'un abus singulier. La plupart des candidats, vous entendez bien que je dis la plupart, ont fait deux rhétoriques et deuxphilosophies; quelques-uns ont fait trois rhétoriques. Ces pauvres jeunes gens n'étaient pas fiers de leurs chevrons; ils se plaignaient d'avoir subi une nécessité. Quant on est candidat à l'École normale ou à une bourse et qu'on échoue, on remet ses espérances à l'année suivante, et l'on refait ce que l'on a fait Tannée précédente. Or, ce piétinement sur place épuise les forces; il doit faire perdre le goût et jusqu'à la notion de la marche et donner l'écœurement. Je ne saurais admettre qu'il y ait nécessité de perpétuer ce système dangereux pour l'esprit, et qui fait perdre un temps précieux, car il est certain pour moi que beaucoup de candidats aux bourses de l'année dernière auraient pu être licenciés depuis un an ou deux, et qu'ils ont ainsi gaspillé deux ou trois ans de leur jeunesse. Nous espérons bien que l'on trouvera un jour, ce qui ne serait pas malaisé, un remède à ce mal; mais en attendant vous qui avez fait tant de rhétoriques et de philosophies, sachez bien que vous avez besoin qu'une hygiène vigoureuse vous rende cette activité et cette curiosité de l'esprit, qui vous sont ici absolument nécessaires.

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La curiosité que je vous recommande ainsi à tout instant, comme une des vertus pricipales de l'étudiant, a sa discipline naturelle dans renseignement supérieur, dont l'office particulier et essentiel est de vous placer en présence des documents. Nous ne mettons, vous le verrez bien, aucun pédantisme à remplir cet office. Nous avons le goût des grandes idées générales, nous savons aussi la valeur du mérite personnel, et que, si le document est le même pour tous, chacun de vous apportera dans l'étude qu'il en fera un esprit plus ou moins capable de le comprendre, de le juger, de le mesurer, pour ainsi dire, et d'en déterminer la valeur. Nous savons le prix de l'intuition et de l'imagination, et nous ne vous enseignons pas le mépris de ces qualités précieuses : ce mépris que certaines personnes professent n'est pas désintéressé. Mais sachez bien que vous aurez beau entendre ici les meilleures leçons, faire de belles dissertations, vous exprimer en un beau langage dans les exercices d'enseignement : vous n'aurez pas fait œuvre d'étudiant, si vous n'apprenez à étudier les documents. Il arrivera malheureusement que la préparation aux examens vous rendra (c'est aux historiens surtout que je parle) la tâche difficile, car la regrettable exigence qui vous impose l'étude continue de l'histoire universelle et de la géographie universelle ne vous laissera guère de loisir; il faut pourtant que vous ayez la'préoccupation constante de connaître les textes. Faites tout de suite connaissance avec les ouvrages bibliographiques où vous trouverez la liste des recueils de documents, et faites connaissance avec ces recueils eux-mêmes. En ce qui concerne l'histoire de la France, vous avez à la Faculté un cours de bibliographie, un des plus importants à suivre. Exercezvous aussi de bonne heure à la lecture et à la pratique

du document mantiscrit ; vous avez à la Faculté un cours élémentaire de paléographie et de diplomatique : les leçons que vous y recevrez faciliteront pour vous les exercices personnels. Vous vous rendrez ainsi capables d'utiliser un jour l'inédit. Mais il ne faut pas avoir le préjugé de l'inédit : somme toute, les documents principaux sont publiés, sauf pour quelques parties de l'histoire. Étudiez le plus grand nombre possible de ces documents.

Pour cela distribuez bien votre travail : songez que vous avez devant vous trois ou quatre bonnes années. Pendant le temps que vous préparerez votre examen de licence, vous entendrez des leçons sur les institutions anciennes; vous lirez de bons livres et vous manierez ces manuels, vrais manuels d'enseignement supérieur, qu'on a composés ou que l'on est en train de composer pour vous. Vous y trouverez à chaque page des renvois aux sources : recourez aux sources, non pas avec un zèle inconsidéré, mais seulement sur les points les plus importants. Pendant la période préparatoire à l'agrégation, les textes et les thèses incrits au programme seront Tobjet d'exercices où vous apprendrez la critique, l'interprétation et l'emploi des documents : il en sera ainsi cette année, par exemple, pour la Germanie de Tacite et pour les textes oiîi vous étudierez les relations du pouvoir royal avec les communes. Mais ne vous contentez point de cette besogne prescrite par un programme. Trouvez de temps à autre une heure pour lire et, sans trop disséminer cette sorte de lectio cursoria^ appliquez-la aux documents sur tel grand personnage ou sur telle grande question, afin d'acquérir des idées, mais aussi des sentiments et des impressions justes et vifs. Les heures que vous emploierez ainsi seront les meilleures que vous passerez

à la Faculté, car vous sentirez le plus grand des plaisirs, celui de la recherche et de la découverte personnelles. Ce serait chose fort utile que vous pussiez vous communiquer entre vous, dans des conversations sans apparat, les résultats de vos lectures. Vous pourrez le faire, si vous le voulez. Une des salles de conférences du baraquement Gerson pourra être mise à votre disposition plusieurs heures par semaine pour des réunions de groupes. Il va sans dire que vous trouverez auprès de vos maîtres toutes les indications et tous les conseils désirables. Je suis, pour ma part, deux heures par semaine à votre disposition, et vous me ferez toujours plaisir en vous adressant à moi.

J'insiste d'autant plus, Messieurs, sur cette partie, que j'appellerai scientifique, de votre éducation que nous prendrons plus de soin de votre éducation professionnelle. Si l'on nous fait quelque part le reproche de vouloir faire de vous des savants et de vous exposer ainsi à devenir de mauvais professeurs, on se trompe. Nous ne comprenons point cette opposition injurieuse entre le professeur et le savant; le professeur est, à nos yeux, un savant qui sait enseigner, et nous avons des exercices préparatoires au professorat, dont nous sentons toute l'importance. Je voudrais qu'on y donnât un complément qui me paraît nécessaire. Chacun des boursiers d'agrégation d'histoire ne pourrait-il être attaché à un professeur d'un des lycées voisins, pendant la première année de bourse, et le premier semestre de la seconde? Pour ne pas gêner le professeur et n'être pas lui-même gêné dans ses études, il assisterait pendant le premier trimestre à deux classes par mois: pendant le second, il ferait des parties de classe : interrogations, corrections de copies; il ferait quelques leçons pendant le troisième trimestre et quelques classes

entières pendant le premier semestre de la seconde année. Il me semble qu'il y aurait là un noviciat très utile. Nous avons beau vous donner ici des conseils et des exemples théoriques : rien ne vaut pour le futur professeur le contact avec l'élève, et, si nous puisons dans notre expérience personnelle les conseils que nous vous donnons, il faudrait que vous pussiez les vérifier par votre propre exemple.

Il y aurait un autre profit pour vous h prendre un avant-goût de votre profession : vous vous habitueriez de bonne heure à la connaître et à en raisonner. Or il est de toute nécessité que l'Université s'intéresse activement à ses propres affaires. Le ministère de l'instruction publique l'y invite de toutes les façons; il a institué les conseils électifs, les réunions de professeurs, et il nous consulte sur toutes les choses d'enseignement. M. Dumont multipliait les enquêtes sur les questions à résoudre et il en publiait les procès- verbaux. Ce sont là des avances qu'il faut bien accueillir : elles prouvent que les administrateurs de l'Université comprennent que ce grand corps ne peut être administré comme un simple corps de fonctionnaires. Il y a, en elle, du temporel et du spirituel; on peut bien administrer au temporel; mais il n'y a pas d'administration spirituelle, au moins pour des laïques. L'Université, qui le sait bien, n'épargne point ses malices aux bureaux; mais, par une contradiction regrettable, elle ne fait pas tout ce qu'il faut pour arriver à se gouverner elle-même. Vous, Messieurs, qui êtes une génération nouvelle, vous ferez mieux que nous, si vous le voulez bien.

Faire ses études sans se préoccuper de sa profession, entrer dans le corps enseignant pour y remplacer quelqu'un simplement et faire comme on a vu faire les autres, voilà encore un de ces phénomènes d'accoutu-

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mance dont j'ai tant parlé. Son nom vulgaire est la routine. Ici encore usez du procédé que je vous ai recommandé. Examinez toutes choses dans votre profession d'un regard neuf et curieux. Un professeur doit raisonner sa méthode, en trouver les règles et les vérifier par Texpérience. Entre des professeurs ainsi préparés à la discussion, la discussion serait féconde. De groupe en groupe, il se formerait une opinion du corps enseignant, et cette opinion serait la reine de l'Université. Mais il ne suffit pas que chacun de nous entende bien sa besogne particulière : il est plus important encore que nous ayons des idées sur tout l'enseignement public et sur les relations qui doivent exister entre les parties dont il se compose. Il y a, en ce moment même, de très vives discussions sur le dernier point. On ne s'entend pas pour déterminer les limites des enseignements primaire, spécial et classique. Une des raisons de l'anarchie des opinions, c'est que chacun demeure dans son compartiment et ne jette sur les voisins que des regards distraits et d'ordinaire malveillants. Ici on médit de l*ambition démesurée du « primaire et du' spécial », et l'on parle de l'invasion des barbares. Ailleurs on s'amuse de la perruque classique et de la décrépitude des Grecs et des Romains. Ne vaudrait-il pas mieux s'élever jusqu'à la conception de l'ensemble, marquer à chacun sa fonction et l'y respecter ? Mais il faut pour cela beaucoup réfléchir, et se rendre compte des besoins multiples de notre pays et de notre société. Je n'ai point le temps et ce n'est pas le lieu de discuter les diverses théories sur ces questions; mais je tiens à vous dire, à vous qui, pour la plupart, serez des professeurs d'enseignement classique, qu'il vous faut être très attentifs à la vie moderne et ne pas vous isoler avec orgueil dans le passé.

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11 n'est point contestable que l'antiquité fournit d'admirables moyens d'éducation intellectuelle et. morale. C'est votre privilège de les employer : défendez-le. Mais VOUS ne serez pas écoutés, et notre cause est perdue d'avance, si vous vous armez en champions contre la vie moderne. Elle a pour elle qu'elle est la vie. Faites aux sciences leur part dans vos théories d'éducation : vous n'avez qu'à regarder le monde pour comprendre que vous ne pouvez rien sans elles, rien contre elles. Professeurs de lettres, ne dédaignez pas les lettres modernes; elles ne donnent pas seulement des moyens de comparaison et des modèles de goût : elles nous instruisent sur l'esprit des peuples au milieu desquels nous vivons et contre lesquels il nous faut défendre notre vie. Professeurs d'histoire, ne négligez pas l'histoire moderne et contemporaine, et quand vous aurez étudié les civilisations anciennes, si simples et si bien définies; quand vous aurez cherché dans les obscurités du moyen âge les origines difficiles à surprendre des peuples d'aujourd'hui, ne dédaignez pas d'en suivre la destinée jusqu'à la dernière heure. C'est bien de savoir l'histoire des croisades; mais celle de la question d'Orient a son prix. C'est bien de connaître le monde politique des derniers siècles, les guerres de prépondérance entre Bourbons et Habsbourgs et tant de grands efforts dépensés pour des résultats si minces; mais nous sommes exposés aujourd'hui à des guerres bien plus terribles, et c'est à l'histoire contemporaine de révéler les dangers dont le monde est menacé, en même temps que de calculer les forces que les difi'érents peuples apporteront dans ces luttes.

Ne croyez pas que je vous invite à moins aimer vos études proprement dites ni que je déprécie en aucune façon l'éducation classique que vous recevez et que

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VOUS donnerez. Je veux dire seulement que la meilleure façon de sauver l'étude de l'antiquité, c'est de la considérer comme un moyen, non comme un but, comme une longue préface admirable, non comme le livre lui-môme. Vous avez déjà toute facilité pour vous instruire, en Sorbonne, des choses vivantes. On y enseigne les littératures étrangères, l'histoire contemporaine, et vous avez en géographie, c'est-à-dire dans cette science qui est comme une enquête sur le monde qu'elle décrit, le plus compétent des maîtres. Ces enseignements se développeront sans doute un jour, dans notre Faculté, qui s'accroît indéfiniment. Souhaitonsle, car il faut que la haute Université se mêle intimement à la vie nationale. Nous entendons bien ne pas ressembler à ces anciennes corporations qu'un savant illustre comparait à des statues oubliées dans un désert et montrant du doigt des routes depuis longtemps effacées.

Messieurs, voilà bien des choses diverses pour une première leçon; mais il m'a semblé qu'il était utile de les dire. Je ne sais pourquoi on n'entretient jamais les futurs universitaires des affaires de l'Université, et il appartient aux directeurs d'études, chargés surtout de diriger votre éducation professionnelle, de vous faire réfléchir sur le rôle et les devoirs de votre profession.

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