HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE
Tb&so do M. Mariun {De la solidwrité morale)
Ces quelques pages pourraient ôtre intitulées : Observations d'un professeur d'histoire sur la thèse de M. Henri Marion : De la solidarité morale *. Ce professeur d'histoire regrette que, dans une thèse si bien faite, il y ait un défaut : l'influence exercée sur l'individu par le milieu historique et géographique y est fort atténuée.
Le livre a deux parties : Solidarité individtielley Solidarité sociale,
La première est consacrée à l'étude de l'individu depuis sa naissance. Au chapitre ii, qui traite de t la formation du caractère, du milieu physique et des conditions économiques et de la première éducation, c'est à peine s'il est parlé en quelques lignes de l'influence du milieu. Qu'on ait « beaucoup écrit sur les rapports de la civilisation en général avec les milieux >, comme
1. Extrait de la Revue de philosophie, jaillet 1880.— Cet article prend place dans ce volume parce qu'une soutenance de thèse est un acte d^enseiguement supérieur, mais aussi parce que la remarquable thèse de M. Marion prêtait à une discussion de méthode historique.
iO.
le dit M. MarioD, c'est un motif pour qu'ua écrivain comme lui, qui n'est point banal, se garde d'insister sur des vérités acquises; mais, alors même qu'on procède par prétérition, il faut, quand la matière vaut la peine, ramasser au moins les traits les plus propres à en marquer l'importance. L'esprit d'un lecteur est fait ainsi qu'il garde surtout l'impression des raisons le plus longuement déduites. Si vous voulez être bref en exposant quelque vérité d'importance, au lieu de dessiner d'une main légère cette partie de la démonstration, comme il est loisible de le faire pour celles où l'on séjourne, gravez vigoureusement.
Oui, l'on a beaucoup écrit sur l'influence des milieux, mais on n'écrira jamais trop. Elle s'exerce sur toutes les influences qui pèsent sur nous. Dans ce livre de la solidarité, où il y a de si jolies pages, j'en trouve une sur la nourrice, t premier gouverneur » ; mais, tel milieu, telle nourrice. La nourrice flamande a l'air d'élever un bourgmestre; la nourrice italienne manie le bambino coname un jouet, l'agace en lui retirant le sein pour le lui rendre, en le lui rendant pour le lui reprendre; elle le chatouille pour qu'il rie et fait mine de le jeter à quelqu'un qui passe. Ainsi a dû être élevé le seigneur Polichinelle. Le milieu qui agit directement sur l'individu agit donc indirectement sur lui par tous les facteurs de l'éducation. L'éducation faite, toute la vie est commandée par cette influence, qui restreint notre liberté. Nous ne la sentons pas trop dans un pays comme le nôtre, qui est de nature tempérée; ailleurs elle a le poids de la fatalité.
Il est impossible de concevoir un état de civilisation où l'homme soit jamais affranchi de cette tyrannie. C'est pour ne pas s'en être convaincu que M. Marion, à la conclusion de son livre, se représente une huma-
D'UNE THÈSE DB PHILOSOPHIE Ul
nîté dont tous les membres seront pareillement respectueux du droit.
Dans la seconde partie (De la solidarité sociale)^ l'individu entre dans la société. A toutes les influences qu'il subit, à celle des qualités et des défauts apportés en naissant, acquis par l'éducation et par l'habitude, s'ajoutent celles qui viennent des rapports sociaux. Jamais plume de moraliste n'a plus finement décrit que celle de M. Marion les effets de la sympathie, dans ses formes vives et dans ses formes diffuses, ni ce qu'il appelle les phénomènes de réaction par lesquels se manifeste l'originalité morale. Mais l'historien réclame une plus grande place pour les effets de la coutume, car la coutume, c'est le milieu historique.
Un plus long chapitre aurait été nécessaire pour décrire l'influence de ce milieu. Si diffuse qu'elle soit, elle est très forte. Gela se verra, le jour où l'histoire de l'intelligence humaine sera faite. Qu'on choisisse à des époques déterminées des écrivains ayant manifesté leur intelligence par des écrits copieux; qu'on leur arrache par une analyse profonde les mobiles de leur pensée : après avoir multiplié les études de cette sorte, aux époques les plus diverses, on aura quelques éléments d'une histoire de l'intelligence, par conséquent de la morale humaine, et l'on verra la puissance du milieu historique apparaître dans toute son étendue.
La maxime : vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au delà, est fausse, si on la prend dans le sens absolu que lui a donné Pascal. Une montagne n'est pas si puissante; mais le temps Test assurément : vérité en tel siècle, mensonge en tel autre.
Quand l'empire romain s'est retiré de l'Occident, dont les peuples barbares se sont partagé les provinces, un Romain gouverne le royaume d'Italie où règpe
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Théodorie. C'est Cassiodore. 11 a mis toute son intelligence dans ses lettres et dans ses traités où il a parlé de omni re scibili. Tout ce que Tantiquité a su, il le sait, et tout lui est prétexte pour le dire. Envoie-t-il l'ordre de réparer un monument? il fait une histoire de l'architecture; de préparer un instrument de musique ou bien une horloge, cadeau destiné à quelque roi barbare? il écrit un traité sur la musique et l'horlogerie. Il connaît les philosophes et les poètes. Il est bon chrétien, avec cette immense érudition païenne. Il apporte dans le gouvernement un large et libéral esprit et ce serait un grand ministre, s'il était dans une grande monarchie. Or cet homme divisera un traité en douze chapitres, parce que Dieu a créé douze constellations. Dans le traité sur l'orthographe, il célébrera la profession divine du copiste, qui combat le diable avec le calamtis, — c'est-à-dire avec l'instrument dont le diable s'est servi pour frapper le Seigneur à la passion, — et qui écrit avec trois doigts, ce qui est le nombre des personnes dont se compose la 4ivinité. J)'où viennent ces bizarreries? qui donc saisit cet esprit et l'emprisonne dans des formes vides? C'est l'influence théologique du milieu historique. Voilà un effet intellectuel de ce milieu.
Grégoire de Tours est un saint homme dans une triste époque. Il est incapable de faire le mal et d'éviter par une mauvaise action une incommodité, une souffrance, môme la mort. Grégoire de Tours pourtant, jugé par nous, a le sens moral le moins assuré. Il fait au début de son livre sa profession de foi catholique. Être catholique, voilà pour lui la principale vertu. Il pratique les autres, mais celle-là est la première qu'il réclame d'autrui. Là où il la trouve, il est comme incapable de trouver le crime. Clovis peut massacrer les