‹ Questions d'enseignement nationalChapitre 34 sur 65 · D'UNE THÈSE DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

D'UNE THÈSE DE PHILOSOPHIE

rois ses parents, après les avoir dupés par les ruses d'une hypocrisie rafïinée; le livre qui raconte ces assassinats se termine parla phrase célèbre : C'est ainsi que tout lui réussissait, parce qu'il marchait, les mains pures, dans les voies du Seigneur. Mais malheur au prince qui veut réformer le dogme de la Trinité, ou même toucher aux privilèges naissants de l'Église; il a beau être un des plus intelligents des Mérovingiens, sans être plus méchant que les autres : l'indignation fait de Grégoire presque un écrivain, et son portrait de Chilpéric est un morceau de style. Or si le saint évéque» un des meilleurs et des plus instruits des hommes de ce temps, ne connaît plus la marque distinctive du crime, comment ces princes et ces grands la connattraient-ils? Et pourquoi Grégoire ne voit-il plus clairement le bien et le mal? C'est parce qu'il obéit à l'influence théologique du milieu historique : voilà un effet moral de ce milieu.

Passons quelques siècles. Les fils de Philippe le Bel se succèdent, sans laisser d'enfants mâles. La question de la capacité des femmes à hériter de la couronne se pose. Les partisans de l'exclusion des femmes cherchent et trouvent des raisons de toutes sortes. En voici une : l'Écriture a dit que les lis ne filent pas. Or les lis sont le symbole de la royauté française; et qui est-ce qui file? Ce sont les femmes. Par conséquent, la couronne ne peut appartenir aux femmes; elle ne peut < tomber en quenouille » . Qui donc permet et veut qu'on pense ainsi, qu'on torture un texte de l'Écriture et qu'on en tire une maxime de droit politique? C'est l'esprit du temps. C'est le milieu historique. Voilà un effet politique de ce milieu.

Arrivons aux temps modernes. Saint-Simon ne peut passer pour un admirateur de Louis XIV ni de la mo-

narchie comme elle a été pratiquée par lui, et pourtant Saint-Simon déclare, dans un des fragments récemment retrouvés, que l'on est plus libre en France qu'on ne l'a jamais été dans aucune république, attendu qu'il y a en France des lois qui ne peuvent être changées que par le prince, dans l'intérêt de tous. Peut-on imaginer une plus singulière et plus puissante action de ce redoutable milieu historique? Quoi de plus propre à provoquer en nous un retour sur nous-mêmes? Ne croyons-nous point, ne disons-nous point tous les jours, comme simples et naturelles, des choses qui seront trouvées étranges au xx® siècle, et ce siècle ne fera-t-il pas des mensonges de quelques-unes de nos vérités? Assurément oui, car nous ne devons pas avoir la sotte vanité de croire que nous soyons au point d'arrivée et non dans le perpétuel devenir. Et même il ne serait pas malaisé à un historien qui aurait l'esprit philosophique, ou à un philosophe qui serait historien, de discerner dans nos axiomes l'erreur de demain et de dresser une liste des sottises du siècle : ce qui serait, d'ailleurs, une profession dangereuse. Du moins un philosophe, dans un livre sur la solidarité, doit tenir grand compte de la solidarité historique qui pèse non seulement sur les groupes sociaux, mais sur chacun de nous, d'un poids très lourd. Sans doute cette solidarité est moins tyrannique pour certains individus que pour d'autres, pour certaines époques que pour certaines autres. Sans doute, elle n'agit pas sur toute notre intelligence, sur toute notre conduite. Mais, cette réserve faite, comme elle est puissante! Si nous avions vécu du temps de Galigula, dit le cardinal de Retz, le consulat du cheval nous aurait étonnés moins que nous ne l'imaginons, et le cardinal de Retz a raison. Je reproche à M. Marion de n'avoir pas assez marqué

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cette puissance du milieu, surtout de ne l'avoir pas démontrée par des exemples ■ disposés chronologiquement. L'individu^ dont il nous trace l'histoire, vit dans un milieu géographique et historique indéterminé. Je crains fort que M. Marion ne le voie plus libre qu'il n'est dans la réalité.

M. Marion examine ensuite l'individu dans la société organisée; à propos de la solidarité dans TÉtat. il marque l'importance morale de la forme du gouvernement, et il encadre dans des pages excellentes un passage remarquable de Stuart Mill ; mais, ici encore, il procède par abstraction ; or certains gouvernements sont imposés par certaines latitudes et tous dépendent du milieu historique. D'autre part, on ne peut décrire à priori les effets du gouvernement populaire et ceux du gouvernement absolu, car aucun gouvernement n'existe in abstracto, et il n'y a pas deux gouvernements, populaires ou absolus, qui se resse»nl)lent.

Tel gouvernement populaire se produit comme la conclusion d'un long développement historique; il est le point d'arrivée d'une marche continue du privilège vers l'égalité, du despotisme vers la lii)erté. Tel autre naît parce que les autres formes de gouvernement, essayées les unes après les autres, ont été condamnées irrémédiablement. La raison d'être du premier est positive, celle du second négative. Il en est de même des gouvernements absolus. Par exemple, l'ancienne monarchie française a eu sa raison d'être positive : elle est née d'une nécessité entrevue au premier jour de la dynastie capétienne. Au contraire, la monarchie impériale romaine est née après que les autres formes de gouvernement ont été successivement usées par le peuple romain. Aussi cette monarchie, à raison d'être négative, n'a-t-elle eu aucun des mérites de l'ancienne

monarchie française. Comme elle ne se sentait pas une existence assurée, elle a gardé une parodie des institutions républicaines : César a refusé le bandeau royal et ses successeurs n'ont point osé faire la monarchie héréditaire. Ils ont mis en eux-mêmes la république avec toutes ses magistratures : ils ne s'y sont point substitués, et l'empire, troublé par des révolutions périodiques, n'a jamais eu cette vertu qu'on estime être un des attributs de la monarchie, la stabilité.

Jamais un gouvernement dont la raison d'être est négative n'aura sur les mœurs une action et des effets de même nature qu'un gouvernement dont la raison d'être est positive : M. Marion a donc eu tort de ne point marquer la différence. Il a trop de perspicacité pour n'avoir pas vu, en même temps que t les droits de l'idéal rationnel » , l'effet des « nécessités historiques > ; mais il insiste plus sur les droits que sur les nécessités. Pour moi j'insisterai plus volontiers sur les nécessités.

M. Marion traite ensuite de la solidarité internationale, puis de la solidarité historique. Il aurait mieux valu intervertir l'ordre, car la solidarité historique se fait sentir dans l'État, qui vient après la famille, et la solidarité internationale, dans l'humanité, qui vient après l'État. Sur ce chapitre, qui est excellent, je n'aurais rien à dire, si j'y avais trouvé des faits en plus grand nombre. Dès les premières lignes, on voit qu'on a, pour ainsi dire, affaire au moraliste qui conseille plutôt qu'au philosophe qui observe. « Tout ce qui se fait dans le sens de la pacification générale est semence de moralité en même temps que de bonheur. » Le précepte moral devance ainsi les faits, qui sont cités rapidement, par une sorte de prétérition, pour arriver plus vite au beau rêve de la future paix perpétuelle,

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