‹ Questions d'enseignement supérieur ecclésiastiqueChapitre 11 sur 41 · Si ces idées ne couraient pas les rues, je dirais que · texte numérisé non relu

Si ces idées ne couraient pas les rues, je dirais que

Voilà, Messieurs, voilà la source profonde d'où jaillit et d'où jaillira l'intarissable flot de nos discordes. Nous sommes deux civilisations dans une même patrie, et, comme dans un roman fameux, Pierre et Jean, les deux fils de la même mère ont trop du sang maternel pour ne pas s'aimer, et trop d'un sang différent pour ne pas se haïr. Ils sont inséparables et ils sont inconciliables. D'où s'élèveront les voix apaisées qui créeront, sinon l'unisson, du moins l'harmonie ?

C'est ici que l'enseignement supérieur ecclésiastique apparaît comme un ouvrier de paix intellectuelle. Déjà le fait qu'il existe et qu'il constitue, en dehors des violences de la politique et de la presse, une famille pensante et chercheuse où la gravité, la sincérité, rintelligence et l'exactitude sont de point d'honneur, ce fait, dis-je, est bien propre à donner aux idées et aux recherches que nous représentons cette « respectabilité )) que nous leur voyons accorder en

j'en ai trouvé l'expression dans V Introduction à la vie de Vesprit (Paris 1900), de M. Brunsghvicg.

Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en grande partie pour cette raison que la théologie y a été maintenue à son rang parmi les plus hautes disciplines de Tesprit.

Ce ne serait pourtant pas assez, Messieurs :

on nous, déclare que la société positiviste où nous vivons veut s'organiser scientifiquement. Nous le voulons aussi, mais à condition que toute science concoure à cette organisation, et que la science religieuse y ait sa part.

On veut que, dans ce pays où Topinion est souveraine, l'esprit scientifique se développe, qui formera l'opinion à une démarche moins précipitée, plus observatrice de l'infinie complexité des choses. Nous le 'demandons aussi fortement que personne. Au congrès international de l'enseignement supérieur, à Paris, en août dernier, nous avons applaudi les déclarations de M. Croiset et de M. Monod sur la mission de l'enseignement supérieur dans ce qu'on appelle l'extension universitaire, sur cette propagation, non pas tant de la science, que de l'esprit scientifique dans

toutes les classes de la société, l'esprit scientifique étant seul capable de corriger l'opinion de ses préjugés et de ses passions. Et où donc, Messieurs, sommes-nous exposés à rencontrer plus de préjugés et de passions, sinon dans les opinions qui se forment sur la religion ?

En cela, l'enseignement d'un Institut ca-' tholique est appelé à rendre des services au bien public.

M. Auguste Sabatier, traitant un jour du prix qu'un pays doit mettre à garder l'unité de sa vie morale et à éviter la guerre intestine qui naît de la contradiction des tendances présentes et de la tradition du passé, n'a pas craint d'écrire : « A ce point de vue, la République a fait une grande faute en supprimant les Facultés de théologie catholiques... Qu'il eût été plus sage de les favoriser et de développer leur action ! y>

Il ne nous appartient pas de réparer les fautes d'aucun régime ; mais il nous appartient de ne pas méconnaître et de ne pas négliger ce que nous pouvons pour la paix

et pour la santé du pays ; et puisque, aux yeux même d'un protestant, les Facultés de théologie catholique ont une action sociale si fructueuse, il nous appartient de ne pas oublier qu'elles existent encore, Dieu merci, grâce à la constance et aux sacrifices de nos évêques.

Messieurs, il me reste à vous exposer comme je la vois, une troisième fonction de notre haut enseignement ecclésiastique, qui est d'être un régulateur indispensable à la vie intellectuelle des catholiques.

Il est de mode, en certains milieux, de concevoir le catholicisme comme un système d'explication universelle qui, s'étant formé antérieurement au renouvellement des sciences de la nature, de l'histoire et de la pensée, se défendrait aujourd'hui contre tout progrès et ne s'imposerait plus qu'à une soumission passive et aveugle. Des savants aussi informés et aussi indépendants que

M. Harnack ont eu Tinjustice de déclarer que, dans tous les vrais problèmes, le catholicisme devait passer outre, ou s'appliquer à obscurcir ce qu'une plus saine méthode pose comme clair et net. M. Jaurès ne manque pas une occasion de faire écho sur ce point à M. Harnack.

Pour répondre par des faits à une si dure imputation, il nous suffit de constater l'activité qui s'exerce en ce moment même parmi nous catholiques, non plus seulement autour des questions et des recherches scientifiques indifférentes, mais précisément autour des grands problèmes posés par la critique philosophique et par la critique historique dans leur rapport avec la religion. Si osé qu'on soit toujours, quand on essaie de porter un diagnostic sur son propre temps, on pourrait dire que ce qui caractérise le nôtre, en ces dernières années, c'est l'application par des catholiques des méthodes les plus modernes aux matières mêmes de leur foi. \

Disons davantage et constatons que cette activité va jusqu'à créer parmi nous en ce

moment une certaine confusion, et, pour tout dire, quelque désarroi.

Nous donnerons deux exemples à Tappui.

Il s'est formé. Messieurs, sur les frontières du catholicisme séculier, il s'est formé ce qu'on a appelé très justement un courant d'idées réparatrices. Des esprits qui avaient été formés à l'école de Spencer ou de Taine se sont trouvés portés par l'évolution logique de leur pensée jusqu'au catholicisme.

Pour n'en citer qu'un, c'a été le cas de ce romancier psychologue, — M. Paul Bourget, — qui, faisant naguère un retour sur son œuvre pour en dégager l'unité, n'a pas craint de la représenter comme une apologétique expérimentale. Il nous a dit, dans une préface récente, comment les observations par lui faites sur la sensibilité contemporaine se ramenaient à ses yeux à cet énoncé que tout dans la vie humaine se passe comme si le christianisme était la vérité. D'un autre côté, des esprits formés à l'école, non plus de Spencer, mais de Kant et des philosophes français qui procèdent de Kant, ont abouti

à une philosophie de Faction, qui s'applique à trouver une issue à la pensée religieuse hors du subjectivisme, et à dégager de la nature même de Thomme l'exigence du surnaturel chrétien : tentative digne du plus sympathique intérêt, qui a conquis la faveur d'un bon nombre de jeunes catholiques et retenu l'attention des philosophes indépendants.

Mais, Messieurs, si sympathiques que nous soyons à de semblables tentatives, on nous permettra de remarquer que ces nouveaux apologistes instituent une apologétique dont l'objet n'est pas exactement adéquat au contenu de notre foi. Ils nous font courir le risque redoutable de prendre un argument pour la thèse. A l'occasion d'un de nos jeunes docteurs, qui s'était fait auprès de nous l'avocat de ce dogmatisme moral, notre Faculté a pris soin de marquer avec une netteté scrupuleuse, ce que cette apologétique avait de préparatoire, d'incomplet, et comment quiconque voudrait s'y tenir exclusivement prendrait pour la foi le commencement de la foi * .

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