‹ Questions d'enseignement supérieur ecclésiastiqueChapitre 14 sur 41 · Le R. P. Gaussette · texte numérisé non relu

Le R. P. Gaussette

d'irréalisables desseins : mais du moins, réduite à de modestes proportions, votre œuvre a mieux montré ce qu'elle a d'essentiel; sa raison d'être s'est imposée, plus pressante et plus sympathique ; Findifférence a été désarmée; et aujourd'hui, où le principe même de la liberté de l'enseignement supérieur semble si menacé, il se trouve que cette liberté a justifié son existence si hau tement, que chacun parmi nous sent qu'on ne pourrait plus se passer d'elle.

A plusieurs reprises déjà, Messieurs, l'occasion me fut donnée d'exposer devant vous le rôle d'un Institut comme le nôtre. Nous ne penserions qu'à sa fonction pratique, nous trouverions dans la réforme qui vient d'être faite de l'enseignement secondaire public, et tout autant dans le projet de réorganisation de l'enseignement secondaire libre déposé sur le bureau du Sénat par M. le ministre de l'Instruction publique, une confirmation directe des considérations que vous savez m'être familières. Mais il convient, surtout en une solennité comme est ce jubilé.

de se détourner de ces considérations, pour être tout entier à la pensée maîtresse qui est la vraie raison d'être des combats que les catholiques de France ont combattus pour la liberté d'enseignement, et des sacrifices qu'ils ont si généreusement consentis pour son existence. Si nous songeons aux attaques passionnées dont cette pensée maîtresse est l'objet en ce moment même, jusqu'à ce point que des hommes d'enseignement supérieur, comme M. Buisson ou M. Séailles, conjurent la conscience publique de décréter l'incompatibilité des fonctions religieuses et des fonctions enseignante», nous découvrons combien prévoyante fut la politique des catholiques en tenant à affirmer si persévéram-

ment leur foi religieuse dans des chaires d'enseignement supérieur.

Car notre foi est une doctrine et notre doctrine est une science.

De ce principe, Messieurs, nous n'avons pas besoin de vous présenter la justification, après le discours que prononçait ici même M" l'Archevêque d'Albi, voici

un an; nous ne pourrions qu'affaiblir ce qui a été si magistralement affirmé. Du moins vous permettrez à un historien de chercher, dans un passé qui nous touche encore de près, je veux dire dans les essais, dans les déconvenues et dans les aspirations de nos aînés, la preuve empirique que la foi est une doctrine qui souffre un dommage douloureux quand elle ne s'organise pas et ne se distribue pas en science vivante.

Sur la fin du xviii° siècle les Facultés françaises de théologie étaient des institutions vieillies, qui ne vivaient plus que par habitude. On y était attaché aux usages, et atout un code écrit et non écrit de préséances et de titres, d'avantages temporels et de traditions. Mais l'activité scientifique s'était retirée.

Les étudiants étaient nombreux encore, mais pourquoi ? Sans doute, il en était qu'attirait la réputation de piété de notre sémi-

naire de Saint-Charles, et, par exemple, c'était le cas des Bayonnais que dirigeait sur l'Université de Toulouse le vénérable fondateur de Larressore, M. Daguerre, pour les soustraire au séminaire de Bayonne infesté de jansénisme.

Mais tous nos étudiants n'avaient pas des intentions si pures. La plupart venaient ici pour s'instruire sans frais et pour pouvoir briguer les bénéfices qui étaient chaque année à la nomination de l'Université. Certains sont demeurés célèbres par leur façon pratique de concevoir la science sacrée :

ils se précipitaient sur le droit canonique pour cette raison qu'on n'y avait pas d'examen à subir, ni chaque jour plus d'une leçon à entendre. Les thèses de ces jeunes gens, pour être ornées de vignettes et de dédicaces fort décoratives, n'étaient que de simples argumentations sur des sujets élémentaires de scolastique. Quant aux professeurs, ils n'étaient pas moins décoratifs sous leurs soieries et leurs hermines. Mais c'étaient, au demeurant, des personnages importants et

obscurs, comme ceux que produit en général la discipline des concours scolaires. Tel était ce Simon Bores, — dont nqtre jeune collègue M. Crouzil, grâce à une obligeante communication de M. le chanoine Bepmale, va publier les curieux mémoires *, — étonnant mélange d'enfantillage et de solennité.

Or, Messieurs, et c'est ce qu'il ne faut jamais oublier quand on juge ce clergé du xviii' siècle, c'était le temps où la philosophie de l'Encyclopédie préludait à la Révolution française. Ce clergé n'a jamais songé, peut-être, que d'actifs foyers d'étude et de science religieuse auraient pu décupler le pouvoir éclairant de la foi chrétienne et rallier tant d'âmes qui s'égarèrent. Grand exemple de l'erreur de tout un clergé qui n'a pas su reconnaître les signes des temps, voir au delà du devoir ou de l'intérêt quotidien, et aider lui-même à sa destinée.

La Révolution passa. On a pu dire hardiment, mais sans injustice, qu'en suppri-

1. M. Crouzil les a publiés dans notre Bulletin^ 1902, p. 257-206.

mant les anciennes Facultés de théologie elle avait fait une coupe de bois mort.

Le Concordat vint ensuite, qui permit aux évêques de reconstituer leurs séminaires diocésains. En 1801, on ne pouvait que parer aux besoins le plus immédiats :

on avait à pourvoir les paroisses de prêtres sûrs ; les paroisses à pourvoir se comptèrent longtemps par milliers ; les vocations étaient rares et le gouvernement exerçait un contrôle excessif sur les permis d'ordination, comme s'il eût redouté que le clergé pût suffire à sa tâche.

Puis, Messieurs, les hommes de TEmpire comme les hommes de la Révolution, formés par la philosophie du xv!!:** siècle, ne concevaient pas que la religion fût autre chose qu'un culte. Et qu'elle fût une doctrine, et que cette doctrine pût avoir été et redevenir une science, c'était bien ce dont ils avaient le moindre soupçon.

Pourtant, du clergé de France, rétabli par le Concordat, mais purifié, mais instruit par les épreuves de la Révolution, devait venir

Torientation nouvelle. Messieurs, après cent années, le souvenir n'a pas encore péri parmi nous de ces prêtres admirables de modération, de régularité, de vertu ecclésiastique et de piété, un peu sèche parfois, mais si saine ! Et on a coutume de dire que ces hommes n'avaient pas eu le temps d'étudier, je le veux bien. Mais comme ils se rendaient compte maintenant avec clairvoyance du déficit doctrinal et scientifique qui avait été celui du clergé de l'ancien régime ! Ecoutez, Messieurs, cette plainte qui montait d'un presbytère de Bretagne, vers 1808, et dont l'auteur est un prêtre que nous verrons peut-être un jour canonisé \ Il écrivait :

ce A aucune époque, l'Eglise n'eut à repousser des attaques plus dangereuses. Au moment où je parle toutes les universités protestantes sont en travail. Quelle voix s'élève pour répondre? Aucune, et tandis que nos ennemis, s'enfonçant dans les lan-

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