Bulletin, 1900, p
216 QUESTIONS D'ENSEIGNBMENT SUPÉRIEUR.
de sa théologie et de son esprit. Puis on vint aux Jésuites avec Molina, à leurs adversaires avec Bafiez. Les controverses sur la grâce, la congrégation de Auxiliis, Baius et le baianisme conduisirent cette histoire jusqu'aux origines du jansénisme que M. Couture aborda en janvier 1902. M. Couture était sur tous ces sujets dès longtemps informé; il avait lu, ou bien peu s'en faut^ tous les auteurs dont il parlait : sa compétence théologique, son équité, lui permettait de les juger tous en ne s'inféodant à aucune école ^ .
Mais ce qu'il importe de noter c'est que, en tout ce programme, M. Couture ne sortait point du cercle de ses études favorites; à mesure qu'il avançait en âge il en développait la perspective. De même que de l'histoire littéraire de la Gascogne il avait passé à rhistoire des littératures méridionales, ces littératures méridionales l'attiraient
1. Rien ne restera de cet enseignement que la leçon d'ouverture {Bulletin, 1899, pp. 51-59) et un résumé des leçons de la première année {Bulletin, 1900, pp. 65-77).
maintenant à leur essor le moins connu, le plus vigoureux sinon le plus original, celui de la pensée catholique du seizième siècle ; deux Espagnols, Molina et Banez, le ramenaient à notre littérature française classique et au jansénisme. C'était, on le voit, comme un troisième cycle que M. Couture nous découvrait dans sa pensée et dans son érudition, une dernière montée où Tœil allait embrasser un horizon plus vaste et combien nouveau I
Des préoccupations, non pas plus élevées que celles qu'il avait toujours portées dans ses lectures philosophiques, mais plus théologiques, témoignaient combien attentivement son esprit suivait ce qu'il appelait a la crise formidable qui marque le passage du Moyen-âge aux temps modernes et qui vit depuis dans des luttes sans repos ».
M. Couture s'intéressait à l'histoire de la théologie, en savant qui estime assez la théologie pour croire qu'elle n'est pas morte, et , par conséquent , qu'elle est encore progressive, ce La vraie théologie, disait-
il, est à tous les moments une science en mouvement. » Elaboration scientifique des données de la foi, elle évolue en tant que science. « On peut s'imaginer un livre qui renfermerait l'expression précise et définitive de toutes les vérités révélées :
ce livre, impossible, serait le tombeau de la théologie, il ne contiendrait qu'une théologie morte, un cadavre. »
M. Couture, enfin, se rendait compte que la faveur grandissait des études de théologie historique, traitées avec une méthode de plus en plus rigoureuse et objective.
11 se fit comme un point d'honneur de payer d'exemple. Il nous donna ce Commentaire d'un fragment de Pascal sur V Eucharistie, où le premier il fixe un sens à une pensée demeurée jusqu'ici impénétrable à tous les éditeurs de Pascal. Il établit que Pascal a eu en vue une explication du mystère eucharistique, exposée par Descartes vers 1645 dans une lettre à un jésuite, le P. Mesland,
1. Publié dans le Bulletin^ 1898, et mis en vente en brochure. Paris, Lecoffre, 1899.
puis soumise à Arnaud par Nicole, et réfutée par Bossuet dans un traité inédit •et perdu. M. Couture parvient à donner leur sens aux phrases énigmatiques de Pascal : « Elle est toute le corps de Jésus- Christ en son patois... » La restitution est d'une ingéniosité et d'une sûreté qui sont une joie et du même coup un modèle de l'application de la critique aux choses théologiques. A quelques mois de là, M. Lévesque retrouva dans les archives de Saint- Sulpice un Examen sur une noui^elle explication du mystère de V Eucharistie y qui était sans nom d'auteur, mais dont M. Couture avait dans son travail fourni la preuve qu'il ne pouvait être que de Bossuet.
Si nous voulions tenter de résumer cp que nous avons dit et ce que nous aurions voulu dire, nous écririons que, en cinquante années d'études, M. Couture avait acquis une extraordinaire maîtrise dans toutes les disciplines théologiques, philosophiques, his-
toriques, philologiques. Il fut grammairien et épigraphiste, paléographe etmétricien, romaniste et hagiographe, critique littéraire et folkloriste, tout cela pour l'amour de sa terre natale ; et, par surcroît, il ne se désintéressa jamais des plus hautes curiosités de l'esprit. D'Ossat l'avait mis en correspondance avec Sainte-Beuve, comme, sur ses derniers mois, Pascal le mit en correspondance suivie avec M. Lachelier; il aurait lié conversation avec les plus brillants ou les plus subtils, pour le charme et le profit de tous. Nous aurions souhaité pour lui, pour nous, qu'il se fixât et qu'il produisît; l'extrême étendue de ses connaissances, son manque d'ambition et de décision en cela le servirent mal. Il nous a donné des leçons, chose éphémère, et des ébauches, des articles, des notes; pas de livre, seulement quelques pages, mais achevées. Au total, c'est dans sa Rei>ue de Gascogne que la postérité le retrouvera au mieux pour sa contribution au progrès de l'histoire provinciale. Là sera son titre durable, celui qui explique que nous dédions
à sa mémoire un recueil A' Études d'histoire méridionale *.
1. Dans notre Bulletin, 1902, p. 37-43, on trouvera le récit des derniers jours de M. Couture.