‹ Questions d'enseignement supérieur ecclésiastiqueChapitre 9 sur 41 · Voyez plus loin : Séminaires d'histoire · texte numérisé non relu

Voyez plus loin : Séminaires d'histoire

M/' Degert, notre collègue, a bien voulu ainsi ajouter à tous ses labeurs la réfection de la Gallia christiana de la province d'Auch.

Aussi bien est-ce un signe des temps et un fruit appréciable de l'enseignement supérieur ecclésiastique. Quand, il y a vingt-cinq ou trente ans , un vaillant éditeur entreprit à Toulouse la refonte de cette Histoire de Languedoc qu'avaient rédigée les Bénédictins de jadis, pas un seul membre du clergé ne figura parmi les collaborateurs nouveaux, tandis qu'à l'heure présente, nous pouvons tenter nous-mêmes la refonte de la Gallia christiana des Bénédictins. Pareils travaux ne sauraient être le fait de bonnes volontés improvisées, mais ils supposent une tradition d'études historiques, dont vous pouvez constater qu'elle est heureusement renouée.

Pourrions-nous oublier que nous avons l'honneur de posséder, en ce jour parmi nous, l'érudit infatigable et heureux, qui a été pour notre Institut l'excitateur de ce mouvement

d'études * , et pourrions-nous ne pas le saluer au passage comme un maître dont l'influence n'est pas près de s'efl'acer ?

La tradition! Oserons-nous espérer l'avoir bientôt renouée dans les études exégétiques?

C'est le vœu qu'exprimait cette année même le R. P. de Hummelauer, en tête de son commentaire du Deutéronome, en observant avec un juste regret que, depuis deux siècles, cette tradition est interrompue : « Duorum /ère saeculoruni nobis lacuna explenda est, »

Notre critique sacrée se réveille au milieu de l'agitation des questions les plus graves et en même temps les plus ignorées de nos anciens auteurs, ce qiiod a nemine moi^erentur nec moveri possent quo aevo critica studia sopita iacerent » . Critique textuelle , critique littéraire, critique historique, nous avons à renouveler, non certes la doctrine issue de l'Ecriture, mais presque toute la présentation critique que nos anciens auteurs en faisaient.

1. M«^' Douais, évêque de Beauvais, ancien professeur d'histoire ecclésiastique de notre Institut.

Vie journalière dun institut catholique. 41

Dans ce renouvellement difficile , c'était pour notre Institut une grande sécurité de posséder dans le R. P. Condamin un exégète qui était convaincu camme son confrère le R. P. de Hummelauer de Féminente opportunité des études critiques.

En vue de faciliter l'explication des textes qu'il étudiait avec ses élèves, il publia une traduction française autographiée de TEcclésiaste d'abord, puis d'Abdias, de Joël, d'Amos, d'Osée, de Michée', des chapitres ix-xiv de Zacharie, enfin des chapitres i-xxxiv d'Isaïe. Il justifiait en note les corrections qu'il introduisait daQs le texte hébreu. Peu porté vers les conjectures qui enjolivent l'original, moins encore vers celles qui le ravagent, il n'hésitait pas à dire que, dans les textes qui ont beaucoup souffert, il faut faire la part de ce qui est « irrémédiablement altéré ou obstinément obscur », et ne pas chercher le sens quand il s'est perdu. Et cependant, très épris du système de son confrère le R. P. Zenner, il dégageait avec une ingéniosité enthousiaste la strophique des prophètes : sous ses doigts,

les vers se groupaient symétriquement en strophes et antistrophes ; les strophes et antistrophes se groupaient symétriquement autour de la strophe alternante; de vers à vers, de strophe à strophe, des mots revenaient symétriques comme des rimes. Les prophètes retrouvaient ainsi la forme chorale que le R. P. Zenner a découverte à certains psaumes.

En même temps, le R. P. Gondamin abordait les questions d'authenticité. Ses élèves n'oublieront pas la discussion par laquelle il défendit Torigine préexilienne des chapitres ix-xiv de Zacharie, contre Driver, Stade, Kautzsch, Nowack..., avec Reuss, Schrader, Riem... Car, messieurs, il faut bien dire, et ne pas se lasser de redire, qu'il n'y a pas qu'une critique.

Mais nous oublierons moins encore l'introduction que le R. P. Gondamin écrivit pour le livr43 de l'Ecclésiaste \ et qui était le résumé d'un semestre de son enseignement parmi

1. Elle a paru dans la Revue biblique, octobre 1899, janvier et juillet 1900.

nous. L'Ecclésiaste est-il, comme Ta prétendu Siegfried, l'œuvre d'un essaim d'auteurs successifs, Q* qui était un sceptique pessimiste, Q^ qui était un joyeux épicurien, Q^ qui était un conservateur, Q* qui était un dévot préoccupé d'assainir l'œuvre première, et enfin Q^ qui serait lui-même une collectivité de glossateurs, — ou bien, ce en dehors de toute préoccupation dogmatique, sans qu'il soit besoin de faire appel à la doctrine de l'inspiration, par le seul examen du texte, en dépit des contradictions apparentes », peut- on établir l'unité d'auteur de l'Ecclésiaste ? Quelle est la doctrine de cet auteur ? Qui est cet auteur ? Toute cette discussion est un modèle de critique, impitoyable à l'arbitraire et aux expédients. Le R. P. Gondamin se plaisait à dire : « Je suis loin de nier qu'on puisse distinguer dans un livre biblique des sources différentes (à la stupeur de plusieurs honnêtes gens qui s'en tiennent à l'indignation contre ces nouveautés et au mépris pour ces minuties) . Mais pareille critique ne sera vraiment scientifique qu'à la condition d'opérer sur des

données suffisantes, de se fonder sur des raisons objectivement capables d'amener tout savant loyal au même résultat » , enfin de définir exactement les divers plans de certitude, (( en se gardant d'affirmer pour certain ce qui n'est que probable, de confondre le probable avec le possible ». Ainsi s'exprimait le R. P. Condamin à l'adresse des hypothèses d'une certaine critique, car je le répéterai encore, il y en a plus d'une. Et c'était contre une autre critique, timorée celle-ci, que notre jeune et savant maître établissait que l'Ecclésiaste datait des environs de l'an 200 avant Jésus-Christ.

Avec une modestie exquise, avec un sens profond du respect que nous devons à l'Ecriture sainte, avec une candeur à qui toute équivoque eût fait horreur, le cher P. Condamin assurait le progrès scientifique de la critique sacrée.

Messeigneurs et messieurs, c'est pour nous le deuil de cette rentrée 1901 que le R. P.

Condamin ne reirionte point dans la chaire qu'il a occupée avec tant d'autorité pendant

trois ans. En vain, notre Faculté a joint ses instances aux miennes^ en vain, M*^ Tarchevêqu€ de Toulouse a tenté une démarche dernière auprès des supérieurs du R. Père. 11 nous était prêté seulement, il nous a été repris, il enseigne aujourd'hui au scolasticat de Cantorbery. L'injustice du temps qui le condamne à l'exil nous rend plus sensible le regret de son départ * .

Vous constaterez, Messieurs, que nous avons passé insensiblement du domaine des sciences séculières au domaine de la science sacrée. C'est qu'en effet celle-ci, étant par définition la science des données divines, emprunte aux sciences ce par quoi elle est une science, comme elle tient de Dieu ce qu'elle affirme de révélé. En déclarant intangible la doctrine divine issue de l'Écriture ou issue de la Tradition, en recevant les définitions qu'en a exprimées l'Eglise catholique, il nous

1. Le R. P. Gondaminaeu pour successeur, en 1901-1902, le R. P. Prat, membre de la Commission biblique ; puis, en 1902-1905, M. Tabbé Hackspill, que sa santé a obligé à un repos absolu; enfin, depuis 1905, M. l'abbé Desnoyers.

est possible de reconstituer, grâce à la critique des textes et à Thistoire des institutions ou des idées, le processus par lequel les données divines se sont progressivement définies, — et c'est la théologie que nous appelons positive, — comme aussi de systématiser ces définitions et de les construire en une synthèse, — et c'est la théologie que nous appelons spéculative.

Cette dernière est par excellence dans l'œuvre de saint Thomas et de ses commentateurs anciens et modernes. Ici même une de nos chaires dogmatiques est consacrée à l'interprétation de la Somme : le nom du T. R. P. Guillermin, qui l'occupe depuis vingt-trois ans, dit assez dans quelle fidélité à la tradition thomiste la plus authentique, la théologie spéculative a toujours été abordée par nos étudiants.

Nous voudrions cependant qu'on ne s'étonne point de nous voir attribuer une importance égale à la théologie dite positive, dont la S. C. des Etudes a bien voulu nous autoriser à créer ici une chaire.

L'attrait que nos étudiants témoignent à la théologie positive est déjà significatif.

S'il ne s'agissait que d'eux, nous ferions observer que la théologie positive est une mine où l'attrait de l'étude est avivé par l'espoir de rencontrer des veines inexplorées. Nous en avons eu la preuve, chaque

année, dans les meilleures thèses de nos candidats au doctorat. La théologie biblique et la théologie patristique sont, personne n'en disconviendra, singulièrement plus abondantes en sujets de dissertations sur lesquels tout n'ait pas été dit, — que, ensemble, tous les grands traités de la théologie spéculative et de la philosophie rationnelle. Or nous trahirions les principes de la formation que nos étudiants attendent de nous, si nous faisions du doctorat un exercice de psittacisme.

Mais ce n'est qu'un côté de la question.

En réalité, la tâche qui s'impose aux théologiens en un siècle qui est éminemment le siècle de l'apologétique, c'est moins de considérer les articles de foi comme un point

de départ pour de hardies ascensions dialectiques, que de les considérer comme un point d'arrivée, et de justifier la tradition et Texégèse sur quoi ces articles sont fondés. On nous demande de procéder en remontant progressivement des faits aux formules, plutôt que de raisonner sur les formules sans souci de rejoindre les faits. La théologie positive devient ainsi, par les éléments dont elle fait état et par la méthode dont elle use, une nécessaire extension de l'apologétique et la seule tactique que nous puissions opposer aux modernes constructeurs de Dogmengeschichte .

Vous me direz : Vous êtes un historien, donc vous êtes orfèvre. Non, Messieurs, mais c'est l'opportunité du temps présent que les dogmatistes soient tenus d'être historiens et exégètes, tout autant que philosophes. Un écrivain, dévoué comme nous tous ici à la cause du progrès, un écrivain qui est en itiême temps professeur de dogmatique, assurait naguère que les théologiens^ non contents de n'avoir ce aucune raison d'en

vouloir à la critique, loin de là, travaillent àen prendre l'esprit », et que, même, ils « ont déjà beaucoup gagné à l'esprit nouveau ».

Vous voyez. Messieurs, le R. P. Bainvel, en s'exprimant ainsi, est lui aussi orfèvre.

Il est même plus orfèvre que nous, car, plus nous allons, plus nous estimons que l'esprit qu'il appelle « nouveau » est, en ces études théologiques, une tradition renouée. Bien des fois, quand, frappés et un peu inquiets de ce qu'avaient de purement théorique certaines thèses de nos plus récents scolastiques, nous en avons cherché la justification dans l'histoire des dogmes, nous avons constaté que nos meilleurs maîtres du XVII® et du xviii° siècle, Petau, Thomassin, Morin, et d'autres encore, de second ordre, mais excellents aussi, comme Drouin,Witasse, Tournely, sans oublier les Wirceburgenses, étaient singulièrement pénétrés d'esprit historique, et qu'ils ont souvent dit des choses presque définitives, qui n'ont qu'un tort, c'est d'avoir été oubliées ou méconnues.

Où VOUS voyez, Messieurs, que la science sacrée est une science qui, au contraire de toutes les autres, est exposée à s'appauvrir, non de son propre fond, mais par la défaillance de ceux qui la cultivent sans ouverture et sans initiative.

N'est-ce pas cela même que nous enseignait le pape Léon XIII, quand il s'appliquait à ranimer la flamme des études scripturaires, historiques, sociales, philosophiques, dans cette pensée profonde que la prospérité de la théologie intégrale dépend de la valeur de toutes ces études diverses dont elle ne saurait être dissociée ? Léon XIII défendait la science sacrée contre ces tutioristes qui voudraient la réduire à ses éléments incontestables et par conséquent rudimentaires. Du même geste auguste dont il rouvrait la Somme de saint Thomas dans nos chaires philosophiques^, il rouvrait la chaîne d'or des exégèses. Vérifiez, approfondissez, renouvelez, semblait-il dire, sans vous flatter que la science sacrée puisse jamais être fermée aux controverses et aux

hypothèses, ni que l' immuable s'y mêle au caduc et le définitif à l'inachevé, mais en vous convainquant bien qu'il n'est pas permis à la science sacrée « de se soustraire à ce travail qui est celui de la vie même, et que c'est justement parce qu'elle est vivante qu'elle ne peut s'immobiliser dans l'attitude des doctrines mortes * ».

Ces derniers mots, Messeigneurs et Messieurs, ne sont point textuellement de Léon XIII, mais ils sont d'un archevêque qui s'est fait parmi nous le plus éloquent interprète de la pensée du Souverain Pontife en matière d'études ecclésiastiques, M*' l'archevêque d'Albi. Et il me plairait d'ajouter qu'en d'autres matières, qui sont celles-là du domaine de nos douleurs publiques, nous aimons, avec notre vénéré et aimé archevêque de Toulouse, à saluer en M*" Mignot l'interprète de tous nos évêques,

1 . Voyez les déclarations pareilles de M«» Mercier, aujourd'hui archevêque de Malines, dans sa leçon d'ouverture de rinstitut de philosophie, publiée dans la Science catholique, 15 décembre 1890. Voyez notamment, p. 2-6.

62 QUESTIOiNS D'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR.

— si je ne me reprochais d'avoir déjà tant retardé la consolation et la joie que vous allez avoir à Tentendre lui-même * .

1. C'est, en effet, à cette môipe séance de rentrée que fut prononcé le discours de M»' Mignot sur « La méthode de la théologie ». H a été publié dans le Bulletin de Toulouse, de novembre 1901 (p. 253-274).

L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

ET

Page 1