LES SYNDICATS ET LE PARTI SOCIALISTE
Jules Guesde aurait été heureux de renoncer à la parole si la confusion et le malentendu que la Fédération du Nord voulait faire disparaître par sa proposition' avaient été dissipés par les camarades qui l'ont précédé. I.a proposition du Nord, en elïet, déclarait que le désaccord qui existait et qui menaçait de s'aggraver entre l'organisation corporative et l'organisation politique de
I. Congrès national de Limoges (1906), extrait du compte rendu analytique.
a. De l'Organisation corporative des travailleurs (Syndicalisme). ■ — Le but premier et essentiel des syndicats est d'arracher les travailleurs à leur impuissance individuelle, et, en les groupant par profession ou métier, non seulement localement, mais nalionalement et internationalement, de leur permettre d'obtenir les meilleures conditions de travail et de vie (salaires accrus, journée de travail réduite, etc., etc.).
C'est contre les patrons ou employeurs qu'ils s'organisent et sont dirigés. Leur moyen d'action est le refus collectif du travail ou la grève. Et, pour que la grève aboutisse, pour que l'organisation corporative ou syndicale atteigne son but, il faut qu'elle embrasse le plus grand nombre, voire la totalité des membres de la corporation.
Aucune condition, par suite, ne saurait être mise au recrutement syndical, toute condition, de quelque nature qu'elle soit, ne pouvant que maintenir hors du syndicat professionnel une partie des exerçant la même profession ou entraîner, dans la même profession, la constitution de syndicats concurrents ou adverses.
Lunité corporative (qui interdit les syndicats rouges, à peine de syndicats jaunes) s'impose tellement à la tâche particulière de l'organisation professionnelle, que, pour arriver à celte unité, en Suisse, on est allé jusqu'à vouloir rendre obligatoire le syndicat pour tous les ouvriers du même mûtier, et qu'en Angleterre, pour ne laisser aucun ouvrier en dehors de sa trade-union, les Irades-unions ont créé dans leur sein tout un
la m^me classe prolétarienne reposait sur ce fait, que l'action corporative et l'action politique n'avaient pas été suffisamment définies.
Or, de cette long;ue discussion, loin qu'une définition soit sortie, elle paraît plutôt s'être éloionée. Les conceptions sont tellement contradictoii-es ([u'on ne voit pas comment les délégués, venus avec le mandat de ne pas laisser diviser la classe ouvrière, trouveraient sous quelle forme ils doivent l'allirmer.
On a attaché à la conclusion de la Fédération du Nord une importance qu'elle n'avait pas, puisque la Fédération elle-même s'était déclarée prête à accepter tout autre moyen d'amener l'entente. Malgré cela, pas un des ora-
syslème de mutualités (contre la maladie, contre le chômage, etc.), destinées à intéresser et à rallier la totalité des membres de la profession.
Depuis qu il existe une législation dite prolectrice du travail, les syndicats ont encore un autre rôle : c'est, par la puisssance de l'organisatioh ouvrière, au moyen de la grève ou de sa menace, d'obliger les patrons à respecter des lois dépourvues en général de toute sanction.
Nous ajoutons — non plus comme biil présent de l'organisation corporative, mais comme effet à venir — que plus la révolution sociale prochaine trouvera une classe ouvrière puissamment constituée par métier et habituée ainsi à l'action commune, plus il sera facile de passer, sans choc et sans désordre, de la production capitaliste à la production socialiste.
En somme, bien qu'elle soit une des formes — et nécessaire — de la lutte de classe, 1 action syndicale ou corporative s'exerce dans les limites du système capitaliste ou du patronat, que les grèves les plus victorieuses laissent subsister. Elle est, par suite, et ne peut être que réformiste, dans le bon sens du mot, même quand elle s'accompagne de violence et a recours à la force.
De COrganisation politique des travailleurs (Socialisme). — L'organisation politique des travailleurs en parti socialiste, implique de la part de ceux-ci la double conviction:
I" Que l'émancipation du travail est subordonnée à l'appropriation sociale des moyens de production et d'échange ;
3° Que cette appropriation, qui exige l'expropriation de la classe capitaliste, est elle-même subordonnée à la conquête, par la classe ouvrière organisée, du pouvoir politique, instrument indispensable d'une pareille transformation de la propriété.
S'emparer, pour leur classe, du pouvoir politique ou de 1 Etat qui leur permettra de restituer à la société les moyens de production et d'échange repris à leurs détenteurs de plus en plus oisifs d aujourd'hui, tel est le but des prolétaires constitués en parti politique de classe.
C'est contre tElat bourgeois qu'est dirigée leur action politique, et
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teurs n'a manqué à l'attaquer, à la dénoncer spécialement comme une menace de retrait des syndicats, de division dans la Confédération Générale du Travail. On a cru ou l'eint de croire que si, devant un relus — dont la Fédération du Nord ne pouvait pas prendre la responsabilité — d'établir entre la Gontedération et le parti des ententes momentanées ou un accord [)ermanent, la Fédération du Noi'd parlait de s'adresser directement aux organismes syndicaux de régions, elle entendait par là demander à ces syndicats de sortir de la Confédération du Travail. Alors que, au contraire, le Nord voyait là un moyen d'amener à la Confédération des syndicats qui n'y sont pas encore entrés. Ainsi, on renversait du tout au tout la
leurs moyens sont ceux des bourgeois eux-mêmes lorsqu'à travers la monarcliie de l'ancien régime, ils poursuivaient la destruction de l'ancien régime lui-même :
Le bullelin de vole qui transformait les Etats Généraux en Constituante ;
L'insurrection, qui rasait la Bastille et vidait les Tuileries.
Mais qu'elle s'exerce par voie de snllrage contre les divers tenants du régime capitaliste, chassés légalement du gouvernement, ou qu'elle opère insurrectionnellement, l'action politique du socialisme est essenticUcmenl révolutionnaire, puisqu'elle tend à l'expropriation politique et économique de la classe ennemie.
Nous ajoutons qu'en attendant d'être assez nombreux et assez forts pour cette double expropriation, c'est contre l'Etat que les travailleurs socialistes exercent et doivent exercer leur action, pour lui arracher sous le nom de réformes, plus de liberté, de nouveaux moyens de lutte pour leur classe.
Mécessilé de rapports entre les deux organismes. — Le rôle du syndicalisme et du socialisme ainsi défini par leur nature même, qui ne voit que, si distincts que soient leur but et leurs moyens, si impossible qu'il soit de confondre leur action propre, les circonstances sont nombreuses qui font plus que permettre, qui exigent une combinaison d'efforts et de forces ?
S'agit-il de la journée de huit heures ? Comment nier qu'en même temps qu'ils vont mettre en demeure les patrons de réduire les travaux forcés ouvriers, au moyen de leur puissance syndicale, les travailleurs ont intérêt à user de leur puissance politique pour faire intervenir la loi dans le même sens, à l'appui d'une revendication qui, si elle est ré/ormiste — en ce sens qu'elle peut faire hausser les salaires — est révolutionnaire dans cet autre sens qu'avec des loisirs elle augmentera la force de volonté et d'action du prolétariat!
S'agit-il de l'extension du droit syndical aux employés et agents de l'Etat (instituteurs, postiers, etc.) ? Comment contester que l'action élec-
pensée maîtresse de notre Fédération . Elle qu'on représentait comme tendant à briser l'action syndicale, a toujours été, en réalité, la preuiiére et la [>lus active à la mener.
A titre d'hypothèse, la Fédération du Nord [)révoyait un relus possible. Dansée cas, que Taire? Kilo disait alors: l'unité de raclion ouvrière étant inclis[)ensable, si, après avoir essaye de la Caire [)ar en haut avec la Confédération générale du Travail, nous constatons qu'on ne veut pas la permettre, nous serons obligés de nous adresser aux syndicats locaux, pour réaliser cette entente, sans les couper, bien loin de là, d'avec la Coutedération .
torale du socialisme, en mettant hors de la Chambre le plus grand nombre possible de députés bourgeois hostiles à celte réforme, ne peut que faciliter et assurer la victoire des petits fonctionnaires cpii ont pris, en attendant qu'on le leur donne, le droit de se syndiquer.'
Comment ne pas se rendre compte, d'autre part, que, selon la résolution du Congrès national de IJUe (P. S. D. F., lyo^). au sujet de la grève générale, si le monde syndical et le parti socialiste sont d'accord, d'une grève plus ou moins généralisée pourra surgir un véritable mouvement révolutionnaire emportant le gouvernement bourgeois ?...
Conclusion. — Considérant :
Que c'est la même classe, le même prolétariat qui s'organise et agit, qui doit s'organiser et agir, en syndicats ici, sur le terrain corporatif; en parti socialiste là, sur le terrain polititiue ;
Que si ces deux modes d organisation et d action de la même classe ne sauraient être confondus, distincts qu'ils sont et doivent rester de but et de moyens, ils ne sauraient s'ignorer, s'éviter, à plus forte raison s'opposer, sans diviser mortellement le prolétariat contre lui-même et le rendre incapable d'atl'ranchissement ;
La b'édéralion du Nord décide :
Il y a lieu de pourvoir à ce que, selon les circonstances, l'action syndicale et l'action politique des travailleurs puissent se concerter et se combiner.
A cet effet, la Confédération générale du Travail, devenue par l'aftlux de tous les syndicats, la représentation totale des organisations corporatives françaises, sera invitée à s'entendre avec le conseil national du parti socialiste (beclion française de llnternationale ouvrière), soit sous forme du délégation permanente, soit par \oie de délégation spéciale, au fur et à mesure des décisions à prendre.
En cas de refus de la Confédération du Travail, cette entente nécessaire devra être poursuivie soit localement, entre le ou les syndicats de chaque commune et la section du parti, soit départemenlalenient, entre les syndicats fédérés de chaque département et la l'édération départementale du parti.
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D.ins le fait, cette union à réaliser localement est pratiquée, sinon partout, au moins sur quantité de points. Comment nier que dans presque tous les départements de pareilles ententes existent ou aient existé ? .J'en prends à témoin Jaurès lui-môme, qui dénonçait tout à l'heure la j)roposilion du Nord comme un attentat ou comme une imprudence vis-à-vis de la Confédération Générale du Travail ; est-ce qu'à Carmaux le syndicat des mineurs et la section du parti n'ont pas toujours et dans toutes circonstances unifié leur action? Pour soutenir le contraire il faudrait supprimer les faits. Or, dans sa demande, la Fédération du Nord n'allait pas au delà de cette pratique courante, universelle, qui s'est établie d'elle-même, heureusement pour le prolétariat.
J'arrive à la définition des deux actions telle qu'elle a été apportée par la Fédération du Nord. Sur ce point, des objections ont été faites, des attaques ont été dessinées. Elles se résument ainsi : on dit à la Fédération du Nord : mais l'action corporative telle que vous l'entendez est une action trop étroite, puisque \ous la donnez comme purement réformiste. A quoi la Fédération du Nord répond que ce n'est pas elle qui détermine la nature de l'action syndicale : c'est l'action corporative elle-même qui se délimite par ses effets.
La Fédération constate simplement que dans le milieu capitaliste, l'action syndicale, qui se meut dans le cercle du patronat sans le briser, est forcément réformiste, dans le bon sens du mot. Pour améliorer les conditions des victimes de l'ordre capitaliste, elle ne touche pas à cet ordre. Toute la logomacliie révolutionnaire ne peut rien contre ce fait. Même quand une grève est triomphante, au lendemain de la grève les salariés restent des salariés et l'exploitation capitaliste subsiste. C'est une nécessité, une fatalité que subit l'action syndicale. On ne la réduit pas en le constatant : elle se limite en réalité elle-même.
Le parti socialiste doit toujours la vérité aux travailleurs et il est de son devoir de ne pas leur laisser d'illusion sur ce point plus que sur tout autre : non, l'abolition du salaiiat n'est pas du ressort de l'organisation et de l'action corporatives.
D'ailleurs, après avoir, dans son exposé des motifs, rappelé — et non créé — le réformisme obligatoire des syndicats, la Fédération du Nord ne les a pas enfermés dans cette tâche que quel([ues-uns qualilient à tort de secondaire. Abordant l'avenir, elle a, au contraire, montré le grand rôle organique, sinon révolutionnaire, qu'auront à jouer dans la prochaine révolution les corporations organisées, pour le passage de la société capitaliste à la société collectiviste. Plus — a-t-elle fait remarquer — la révolution qui vient trouvera une classe ouvrière constituée par métier, plus il sera facile de passer de la ))roduction capitaliste à la production sociale.
11 est vrai que la Fédération du Nord n'a pas été au delà. Elle n'a pas laissé croire que la production sociale se confondrait avec la production corporative, qu'après la Révolution les corps de métier subsisteraient, reconstituant entre eux la lutte qui sévit aujourd'hui entre les capitalistes eux-mêmes. Dire autrement n'eût pas été seulement tromper le prolétariat, mais se prêter à un véritable attentat contre l'humanité affranchie.
Non, la production de l'avenir ne sera pas la production corporative, elle sera la production humaine, ainsi que le disait Jaurès lui-même aujourd'hui, alors qu'il nous reprochait de ne pas entretenir l'erreur commise par les syndicalistes.
Donc, de ce côté, les considé)"ants sont intangibles, ce serait abuser volontairement les travailleurs que de leur donner le syndicalisme comme se suffisant à lui-même. L'action syndicale, c'est la lutte immédiate, de tous les instants, pour conquérir de meilleures conditions de travail et de vie et pour imposer au patronat le respect des trop rares lois ouvrières qui ont pu être arrachées à Tr^tat bourgeois. En dehors de cette double action présente, en dehors de l'action prochaine qui sera de servir de pont entre la production capitaliste et la production sociale, il n'y a pas place pour une action théorique du syndicat. Dès que, quittant son terrain propre, il se mêle d'avoir un credo, le syndicat divise les ouvriers de la même profession au lieu de les réunir : il fait place à d'autres syndicats basés sur d'autres opinions;
il onlraîue le contre-syndicat. Au « rouge » fait suite le « jaune », alors que ce qu'il faut c'est l'unité corporative, tous les membres de la même profession réunis en une collectivité qui substitue la puissance du nombre et de lorganisation à rim|)uissance individuelle.
Isolé, le prolétaire ([ui a faim, dont la femme et les enfants ont faim, ne peut que s'incliner, que subir le bon plaisir patronal.
Ce n'est qu'en se groupant avec les camarades du même métier, qu'il acquiert une force lui permettant de se tenir ilebout et, sinon de traiter d'égal à égal, du moins de traiter en homme avec l'employeur. Lorsque vous posez une condition quelconque comme barrière à l'entrée du syndicat, lorsque vous invitez le syndiquable à jurer par ime conception quelconque, anti-militarisme, anti-patriotisme, etc., vous divisez le prolétariat contre lui-même, en mettant nécessairement hors du syndicat ceux qui pensent autrement. Ce n'est pas la Fédération du Nord qui s'exprime ainsi, ce sont les faits. Partout où l'on a fait autre chose que de la défense professionnelle, où l'on s'est assigné un autre but, on a eu des squelettes de syndicats, non des syndicats nombreux et forts.
Quand vous parlez de la Confédération Générale du Travail comme de la F'rance ouvrière organisée, c'est une expression dont vous ne devez pas être dupes vousmêmes. On peut laisser croire à la bourgeoisie qu il y a là une véritable force, mais en fait, au point de vue numérique, vous savez bien que nos syndicats sont tout à fait insullisants. que. comparés à ce qu'ils sont en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, ils n'existent à peu près pas. Et lorsqu'on vient nous dire que la supériorité du syndicalisme français c'est justement cela, d'êti'e constitué par une [>oignée de syndiqués à côté et en dehors de l'immense majorité ouvrière demeurée étrangère à tout groupement corporatif, on se moque des travailleurs.
C'est ce que n'a pas voulu faire la Fédération du Nord.
Ce quelle dit encore, et avec non moins de raison, c'est que, de même que tout ouvrier doit entrer dans son syndicat, tout syndiqué devrait venir à la section du parti. A coté de l'organisation corporative, non pas mêlée à elle,
maïs distincte, doit agir rorgaiiisaliou politique du prolétariat. El à ce propos ou a prétendu que ce que nous poursuivions ainsi c'était la mainmise du parti socialiste sur les syndicats. Loin de nous une pareille pensée. Quanti quelques-uns ont voulu faire entrer les syndicats dans le parti, nous avons été, au contraire, de ceux qui ont déclaré qu'il leur fallait rester en dehors sous peine de manquera leur rôle syndical. C'aurait été mettre hors de leurs rangs les travailleurs non encore conscients, en même temps que nuire au parti. Nous aurions tué le mouvement syndical en même temps que corrompu et émasculé le mouvement socialiste.
Ceux qui ont prêté à nos amis du Nord l'intention de confisquer les syndicats se sont donc trompés ; ils ont commis une erreur d'autant plus inexcusable quils avaient le texte même de la proposition du Nord sous les yeux et que le contraire y est atlirmé en toutes lettres. Notre proposition explique ensuite comment l'action politique est nécessairement révolutionnaire .
Elle ne s adresse pas au patron, mais à IP^tat. tandis que l'action syndicale, elle, s'adresse aux individualités, aux collectivités pati'onales, mais non à l'institution patronale, parce que le patronat est lelTet. la résultante de la propriété capitaliste. Dès que celle-ci aura disparu il disparaîtra, et il ne saurait disparaître avant et autrement. C'est dans le parti socialiste, parce que parti politique, qu'on lutte contre le patronat et c'est pourquoi le parti socialiste est le véritable parti économique. tendant à transformer l'économie politique sociale. A l'heure actuelle les mots ont leur importance. Aussi ne saurais-je trop demander aux camarades de ne jamais laisser croire que c'est l'action corporative qui est l'action économique. Non, cette dernière action, c'est l'organisation politique des prolétaires en parti de classe qui la mène, c'est le parti socialiste,, car la propriété est une institution sociale, qui ne peut être transformée que par la classe exploitée se servant du pouvoir politique pour cette transformation. C'est le j)arti socialiste qui est le seul parti révolutionnaire, parce que seul il permet, en s'attaquant à l'État, de toucher à Ia propriété.
Je sais bien qu'on tente ici une nouvelle diversion, en identiliant l'action politique avec l'action parlementaire. Non, l'action électorale comme l'action parlementaire peuvent être des formes, des morceaux de l'action politique, elles ne sont pas l'action politique tout entière, qui est la marche sur le pouvoir, sur le gouvernement. L'action politique, c'est le peuple de Paris s'emparant de l'Hôtel de Ville en 1871, ce sont les ouvriers parisiens marchant, en 1848, sur l'Assemblée nationale. Le reste du temps, ce que fait le parti, ce sont nos grandes manœuvres en temps de paix, c'est l'organisation et l'entraînement de l'armée révolutionnaire.
A ceux qui vont clamant que l'action politique préconisée par le parti se réduit à la fabrication des députés, vous opposerez un formel démenti . Ce n'est même pas la fabrication des lois, c'est la mainmise par la classe ouvrière sur l'usine aux lois ; c'est l'expropriation politique de la bourgeoisie, permettant seule son expropriation économique.
Quand la Fédération du Nord a osé vous demander de rappeler ainsi le prolétariat aux conditions mêmes de la lutte qui s'impose à lui pour son alTranchissement, les uns ont dit : le syndicalisme se suffit à lui-môme ; les autres : pourvu que les organisations corporatives s'engagent à ignorer le parti socialiste, cela doit nous suffire ! Je veux répondre à ces étranges affirmations, qui ne m'auraient pas étonné à Amiens, mais qui me stupéfient à Limoges. Je ne m'étendrai pus sur l'action directe : Jaurès l'a exécutée. Je voudrais seulement (ju'on m'expliquât comment casser des réverbères, éventrer des soldats, brûler des usines, peut constituer un moyen de transformer la propriété. Il faudrait en finir avec toute cette logomachie prétendue révolutionnaire. Aucune action corporative, si violente soit-elle. grève partielle ou grève générale, ne saurait transfoimer laproi)riété.A supposer que les grévistes, maîtres de la rue, mettent la main sur 1 usine, celle-ci n'en sera pas moins toujours une propriété privée ; au lieu d'être la propriété de quelques patrons ou actionnaires, ce sera la propriété des 5oo ou 5. 000 ouvriers qui l'auront prise, et voilà tout : les titulaires de la propriété capitaliste seront changés ; le système de propriété sera resté le même.
Et il ne faudrait pas dire et ledire cela aux travailleurs ! et nous devrions les laisser s'eny;ager dans une voie qui ne mène nulle part ! les meillcui-s, les plus éner^fiques d'entre eux aller jusqu'à crier : i)as d'action politique ! Non, les socialistes ne sauraient, sans crime, se prêter à une [lareille «luperie. Nous avons un devoir impérieux, c'est de l'amener les travailleurs à la réalité, de leur rappeler sans cesse qu'on n'est révolutionnaire que si on s'attaque au o-ouvernement et à l'Etat.
Or, toute la politique syndicaliste consiste à laisser tranquilles ofouvernement et Etat, ou bien à ne les connaître que pour leur demander queUfue chose. Sous prétexte de ne pas Taire de politique, on veut avoir la possibilité de tendre la main pour des subventions à toutes les fractions politiques, maîtresses des municipalités ou maîtresses du pouvoir central.
Disons et redisons aux prolétaires qu'en dehors du parti de la classe ouvrière s'emparant de l'Etat, il n'y a pas de transformation possible de la société et pas d'émancipation du travail.
Je passe à la deuxième thèse, très éloquemment soutenue, mais aussi détestable, quoique un peu moins scandaleuse en apparence. On a prétendu que du moment que l'on dais^nait, dans la Confédération, ignorer le parti, nous devions être satisfaits de voir le parti socialiste rangé ])armi les « sectes » auxquelles la Confédération entend rester étrangère. Renaudel, il est vrai, a fait une distinction : il a prétendu que le mot de « sectes » ne s'appliquait pas au socialisme, mais à l'anarchisme. Je lui serais très obligé de publier son explication dans le Socialiste : nous verrons ce que répondra la Confédération du Travail. Je dis que nous ne pouvons pas nous laisser ainsi confondre avec les partis bourgeois. Un parti qui se respecte ne peut pas laisser passer une pareille injure faite au socialisme non seulement français, mais intei-national. Faut-il vous rappeler les Congrès internationaux de Paris en 1889, ^^ Bruxelles en 1891, de Londres en 1896. de Paris en 1900? Tous ont été unanimes à reconnaître que l'action syndicale seule est insuftisante pour ratlranchissement des travailleurs, que l'action politique s'impose.
QOEST. d'hier et d'auj. a
On a riK^me ferrru' les poï*tes des Congrès internationaux aux organisations corporatives qui ne s'inclineraient pas devant la nécessite de l'action politique. Et vous rompriez avec rinteinationalc ouvrière pour vous entendre avec quelques anarchistes ! Je sais ce qu'on vous a dit : ne vous mettez pas au ban de l'organisation ouvrière ; et moi je vous dis : ne mettez pas le socialisme français au ban du socialisme international. Je demanderai au Congrès de Limoges de vouloir bien rappeler à la Confédération Générale du Travail ce qu'ont toujours affirmé tous les Congrès des travailleurs du monde entier.
Qu'on fasse ce rappel, non pas comme une attaque, comme un acte de guerre — nous ne faisons la guerre à aucun travailleur, même quand il se trompe — mais, comme un enseignement, pour empêcher qu'on ne trompe plus longtemi)s les travailleurs.
Il faut rappeler, de façon à être entendu et comprit» de tous, les conditions de l'émancipation humaine, conditions essentielles. Ce que le Nord demande, c'est de proclamer une fois de plus que les deux actions, corporative et politique, s'imposent également, non pas comme ayant la même valeur, mais comme ayant la même nécessité. Le prolétariat, en les exerçant l'une et l'autre, ne peut pas se diviser contre lui-même. Que le syndiqué ne dise pas au socialiste : ce que je fais ne te regarde pas, — et inversement. Vous ne pouvez pas couper en deux chaque prolétaire, appelé, pour s'afl'ranchir, à devenir à la fois syndiqué et socialiste.
Cela veut-il dire que vous allez prendre à la gorge la Confédération du Travail pour la forcer à l'entente? Non, cela veut dire que vous agii'ez sur elle en introduisant le plus possible de socialisme dans les syndicats. C'est un devoir que les socialistes doivent reconnaître et remplir. Vous demanderez à nos Bourses du Travail des départements ae ne plus se faire représenter à Paris par des anarchistes qu'eUes ignorent. Partout où il y a des socialistes, il faut qu'ils soient dans les syndicats; là où les syndicats ont été laissés à une inlluence mauvaise, entrez-y, non pour y introduire la politique, mais pour y porter l'esprit socialiste.
Il ne s'agit pas d'y traiter les questions électorales ou parlementaires, mais d'y ai^ir en socialistes, toujours à lavant-garde pour que leur action s'exerce, non seulement sans l'hostilité, mais encore avec le concours donné du dehors par le parti.
Il faut, pour que nous aboutissions dans notre œuvre, pour que les événements prochains ne trouvent pas un prolétariat désarmé et impuissant, que cette réconciliation soit acconii)lie. Mais auparavant, il faut que la parole socialiste soi'te du Congrès de Limoges ' .
1. La partie de la proposition du Nord, qui fut mise aux voix sous le titre de motion Charles Dumas, portait ce qui suit :
« Considérant que c'est la même classe, le même prolétariat qui s'organise et agit, qui doit s'organiser et agir, en syndicats ici, sur le terrain corporatif, en parti socialiste là, sur le terrain politique;
» Que si ces deux modes d'organisation et d'action de la même classe ne sauraient être confondus, distincts qu'ils sont, et doivent rester, de but et de moyens, ils ne sauraient s'ignorer, s'éviter, à plus forte raison s'opposer, sans diviser mortellement le prolétariat contre lui-même et le rendre incapable d'affranchissement ;
» Le Congrès déclare :
» Il y a lieu de pourvoir à ce que, selon les circonstances, l'action syndicale et l'action politique des travailleurs puissent se concerter et se combiner. »
Elle réunit i3o voix contre 1^8 à la motion du Tarn.