LA QUESTION AGRAIRE
Jules Guesde. — Camarades, appelé le dernier à prendre la parole dans ce débat, je voudrais résumer pour ainsi dire et le problème lui-même et les moyens divers qui ont été apportés ici en vue de le résoudre, non plus en paroles, mais en actes.
Le problème qu'a abordé le Congrès de Saint-Etienne, après le Congrès de Toulouse, est celui-ci : comment le socialisme peut-il et doit-il pénétrer dans les campagnes ? Comment est-il possible d'assurer, au prolétariat particulièrement industriel organisé et en mouvement pour son allVanchissement et l'airrancliissement de l'humanité entiè^'e, le concours de ceux de la terre, des paysans, qui en France représentent la moitié, 5o o/o, de la nation elle-même ?
C'est bien là tout le problème, et j'ai constaté avec joie que lorsqu'on examine, par le détail, lorsqu'on décompose en ses divers éléments cette population terrienne, nous sommes, tous ceux qui ont parlé sont d'accord sur la conduite à tenir à l'égard du plus grand nombre de ces éléments .
Vis-à-vis des dépossédés du sol, la propagande socialiste, l'action socialiste est et doit rester la même que visà-vis des dépossédés de l'industrie ou du coiumerce. Nous n'avons sur ce point aucune note nouvelle à donner.
Nous avons à tenir aux prolétaires de l'agriculture le langage que nous tenons aux prolétaires de l'industrie. Nous avons à leur expliquer que salariés, simple force de
I. Congrès Dational de Saint-Élieane (1909); extrait du compte rendu in extenso.
travail, marchandise-travail, ils ne pouvcnl rien espérer de la société capitaliste, c'est-à-dire tant qu'ils resteront à l'état de marchandise, et que la seule manière d'en finir avec leur servitude qui tient à leur sans-propriété, c'est d"ari*iver à la propriété, sous la seule forme où cette propriété puisse être accessible à l'ensemble des hommes : la forme collective ou sociale. (Approbation.)
De ce côté-là, répétons-le, aucune dillérence entre la propagande industrielle et la propagande agricole au point de vue socialiste.
Un autre élément qui a été invoqué [)ar le citoyen Com- *père-Morel et par d'autres délégués, c'est l'élément petit fermier, métayer, colon. Mais ceux-là aussi sont des sanspropriété, ceux-là aussi, pour ti-avai lier pour eux-mêmes, sont obligés de travailler pour d'autres, qui ont monopolisé le sol. Et pour ceux-là également, par suite, nous avons à dire et à redire que leur misère ne cessera, ne peut cesser, que lorsqu'ils auront été remis en possession, sous la forme sociale.
On l'a rappelé ici, le pi'élèvement qu'il leur faut subir représente cinq fois plus que la dîme féodale d'avant 1789. Ce qui ouvre la voie toute grande à notre action totale, que nous n'avons qu'à continuer, sans innovation d'aucune sorte.
J'arrive à la grande propriété, à la propriété à fermiers et à métayers. Et j'indique que pour cette propriété éminemment capitaliste, il n'y a pas à conclure difl'éi-emment que pour la propi'iété capitaliste en général, qu'il s'agisse d'usines où de raines, du sol ou du sous-sol. De ce côté-là encore, il n'y a qu'une mesure à préconiser — en attendant l'acte, qui, je l'espère, ne se fera pas trop attendre — c'est l'expropriation, la reprise par la société, le jour où une force ouvrière, où une force prolétarienne suffisante aura été constituée, qui en s'emparant du gouvernement, en prenant le pouvoir, pourra et devra alors procéder à cette reprise collective, (Approbation.)
En réalité, la seule inconnue, le seul point d'interrogation pour notre propagande, c'est la petite propriété, là oîi. dans les campagnes, nous nous heurtons à un propriétaire qui est en mr-me tem|)s un travailleur; où nous reu-
controns réunis dans les mOmes mains, je no dinii pas le capital et le travail (car ce morceau de terre-là n'est pas un véritable capital), mais la propriété et le travail, où le travailleui", quoicpie propriétaire, n'est pas un exploiteur, mais un exploité : exploité par lui-même, ]»ar le ntilieu capitaliste qui l'écrase, dans tous les actes d'achat et de vente auxquels il est condamné. Oui, ce sont ces trois millions de petits propriétaires travailleurs qui, évidemment constituent, non pas un écueil pour l'action socialiste, mais le problème qu'il nous faut résoudre pourque l'action socialiste puisse aboutir.
Cette petite propriété paysanne, pouvons-nous, comme il en a été question ici même, la confondre avec l'ensemble de la propriété capitaliste? Pouvons-nous l'assimiler aux grands domaines, à la ])ropriété de ceux qui possèdent sans cultiver, sans travailler, en faisant cultiver et en faisant travailler? Je réponds sans hésiter: non. Je dis qu'il est impossible de faire une pareille confusion. D'abord, vous n'en avez pas le droit : là où la propriété et le travail sont réunis dans la même main, il n'y a pas lieu à reprise sociale, il n'y a pas lieu à expropriation. Cette expropriation-là serait un vol, ce cpi'il y a de plus contraire à ce que poursuit le parti socialiste, qui n'a qu'un but : la restitution. (Vive approbation.) hk où la pi*opriété a été arrachée au travail, notre devoir est de remettre cette propriété entre les mains des travailleurs. Nous sommes venus, je le répète, pour restituer et non pour lu-endre. (Applaudissements.) ¥A nous donnerions au socialisme ligure de voleur si nous le présentions ou le laissions présenter comme voulant mettre sa main, même la main de la collectivité, de l'humanité, sur une propriété qui est cultivée, ([ui est tra\:ullée pai" celui ((ui la possède et n'exploite que lui-même.
.Mais vous ne le pouvez [las pcuir une autre raison eucoi-c» : parce que ce serait aller contre l'éuiancipation générale lie l'humanité, contre l'airi-anchissement du travail, contre la révolution sociale. P]n prêtant gi-atuitement au socialisme une pareille [>hysionouiie, celle altitude de menace vis-à-vis des j)etits j)ro[)riélaires du sol. vous feriez une œuvre de conservation, de réaction sociale
Vous di'csseriez, sur la voie du prolétariat organisé, Urt obstacle insurmontable, les millions de fourches pays sannes derrière les lusils de l'obéissance passive, faisant balle ou cible commune contre l'aboutissant révolutionnaire.
Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. Vous devez aller au propriétaire paysan, la propagande socialiste doit aller à lui, non pas en l'illusionnant sur le sort qui 1 attend — et qu'il ne dépend pas de nous de changer — mais en dégageant le socialisme des violences qu'on lui a prêtées contre Jacques Bonhomme.
Il faut lui dire ce ([ui est : « Ce n'est pas le socialisme triomphant, ce n'est pas le prolétariat maître du pouvoir politique, ce n'est pas la révolution sociale accomplie qui t'enlèvera ton lopin de terre ; non, ce qui t'arrachera àton sol, si la révolution sociale ne venait pas assez vite, c'est la concurrence de la grande propriété terrienne, ce sont toutes les puissances dévorantes du capitalisme qui te pénètre de plus en plus et t'enveloppe ; c'est cela qui fera le divorce entre le sol et toi. Et nous, quand nous serons les maîtres, nous nous présenterons à toi, non pas en spoliateurs, mais en libérateurs. Nous te libérerons de toutes les charges qui pèsent aujourd'hui sur toi, nous te débarrasserons de l'usure, de l'impôt, de la dette chirographaire et hypothécaire ; tout cela nous l'enlèverons de dessus tes épaules, allégées d'autant.
« Et malgré cela, dans la société de demain, il viendra un moment, où, instruit par l'expérience (car le paysan croit surtout, pour ne pas dire exclusivement, à l'expérience), quand tu verras la somme de liberté, quand tu verras la somme de bien-être qui existe pour tes frères d'aujourd'hui sur la terre devenue sociale, dans la grande agriculture collective, c'est toi qui viendras demander qu'on annexe ta parcelle de terre à lagrande terre sociale, à la grande terre collective, à la grande terre humaine. » {Vifs applaudissements.)
Voilà le langage que la propagande socialiste doit tenir au paysan propriétaire, si nous ne voulons pas, je le répète, l'ajouter comme un obstacle aux autres obstacles que
le prolétariat en travail de révolution rencontre dans sa marche en avant, si nous voulons nous le rendre favorable, si nous voulons au moins obtenir sa neutralité. Je ne partap^e pas la manière de voir de Jaurès et d'autres camarades lorsque, parlant presque comme le iniiiisli-c de l'Agriculture, ils nous disaient tout à l'IiiMirc^ : « [1 iTosl pas certain que la [jctite propriété soit condamnée, il n'est pas mcmc démontré qu'elle ne se dévelopi)era pas et ne pourra pas survivre à la présente société. » Mais j'observe que plus la petite propriété serait vivante, uioins elle serait vouée à la mort et plus il serait nécessaire de la mettre dans notre jeu. ou, plus exactement, de ne pas la mettre dans le jeu de nos adversaii'es .
En ellet, camarades, pourquoi ne pas le dii-e tout haut, ne m'en étant jamais caché ni dans nos Congrès, ni ailleurs — je suis resté un révolutionnaire, je suis resté un insurgé. Je crois et j'ai toujours cru que c'est violemmcMit, par la force, que ce n'est ])as i)acitiquemont. que ce n'est pas légalement que se fera la transformation... { Vifs applaudissements sur certains bancs.)
J'ai toujours soutenu et affirmé, instruit par les leçons de l'histoire — vous pouvez feuilleter toutes les pages de ce grand livre et vous ne trouverez à aucun moment une classe privilégiée qui se suicide : on la suicide — que le devoir du prolétariat, la fonction du prolétariat est de suicider la bourgeoisie capitaliste, qui ne s'en ira que le jour où vous l'aurez chassée. Et plus je crois à la solution révolutionnaire du problème social, plus j'attache et je dois attacher d'importance à ce que nous ne mettions pas contre nous, dans le coup d é[)aule que nous aurons à donner, une partie aussi nombreuse du peuple des campagnes.
Je dis que l'intérêt des ouvriers des villes, l'intérêt de ceux qui sont décidés à aller jusqu'au bout de l'ellort révolutionnaire pour l'affranchissement du travail et de la société, est de mettre de leur côté le monde de la terre.
Pour le salarié agricole, c'est chose facile, comme pour le petit fermier et le métayer. Reste le petit propriétaire et, je le répète, c'est en nous présentant à lui, sans lui dissimuler le sort qui l'attend... (Approbation), uniis en
QUBST. u'hIKK et d'aUJ. 5
l'appelant à s'organiser et à se défendre contre le milieu qui le tue et que nous sommes seuls à combattre ; c'est en prenant nolie part de ses luttes avec les armes — si insuffisantes soient-elles — qui sont à sa portée et à la nôtre, que nous pouvons jeter le pont nécessaire entre lui et nous.
Ce qui n'est pas, mais pas du tout contradictoire avec la translormation générale de la société que nous devons toujours i)réconiser comme inéluctable aussi bien au paysan propriétaire qu'au journalier agricole, parce que, en le prenant par ses intérêts immédiats, nous ne le mettons pas seulement de notre côté de la barricade, nous le i)réparons à cette transformation.
Comme le fait très bien observer, dans son rapport, Compère-Morel, autant isolé, réduit à lui-même, le petit paysan est la proie des intermédiaires, marchands d'engrais, de machines, de semences, etc.. autant en se groupant, en se formant en coopératives de crédit agricole, d'achat et de vente, non seulement il peut rendre moins mauvais sa situation, mais sa mentalité se transforme et il arrivera à comprendre et à accepter l'ordre de demain, l'ordre socialiste.
C'est dans celte voie qu'il nous faut le pousser. Mais peut-on aller au delà? On a fait allusion à des mesures plus vastes qu'il serait possible d'aborder et qui abriteraient aloi-s la petite propriété paysanne, on ne sait pas pour combien de temps.
Eh bien, eu admettant qu'elles ne soient pas le dernier mot de l'utopie, et avant de les examiner dans leur détail, ces mesures, je m'en défie quelque peu, je les considère comme plus aptes à éloigner l'échéance libératrice qu'à la rapprocher... (Approbation.) Je dis que si vous créez, si vous étiez en mesure de créer un milieu véritablement habitable pour ceux qui possèdent le sol à l'état fragmentaire d'aujourd'hui, vous auriez reculé le moment où, pour la paix et le bonheur de tous ses membres, l'humanité en reprendra possession en bloc. Et dans le calvaire qu'elle est condamnée à monter, notre devoir est d'éviter à cette humanité soull'rante une nouvelle et inutile station.
Il n'est pas jusqu'aux coopératives, dont on parlait tout
à riieuro, qui no puissent (venluolIiMiu^nl préscnlcr certains ilangers, les petits possédants qui les composent pouvant entrer en conflit avec l'élément plus j)aiticulièrement prolétarie!i qui les entoure. Lorsque, par exemple, des viji^nerons s'entendent pour mettre en commun leur vin, leurs vignes, voire leurs terres afin d'en tir<M" un |)lus grand profit, non seulement la main-d'œuvre agricole restée en dehors de la combinaison n'en retirera aucun avantage, niais rien ne dit que. par endroit au moins, elle ne rencontrera pas dans ces exploiteurs collectii's — et d'autant plus [)uissauts — des conditions plus dures et dont nous serions quelque peu responsables. Ce qui ne doit pas être sans nous préoccuper.
Il est indispensable que le parti socialiste n'oublie jamais qu'il est et doit rester avant tout le parti des sanspropriété — même contre ceux dont la propi-iété est illusoire et qu'il s'agit, en leur ouvrant les yeux sur leurs véritables intérêts, d'enlever à l'ennemi — et que nous ne sacrifiions en aucune circonstance nos soldats de première ligne, ces prolétaires déjà acquis ou à acquérir qui sont, en môme temps que la raison d'être, le moyen de la Révolution sociale i Applaudissements.)
En dehors de ces moyens en tous cas qui, s'ils présentent du pour ou du contre, ont pourefï'el, en désindividualisant le cerveau des paysans propriétaires, de les préparer à la société socialiste, il a été question de mesures plus générales. On a rappelé qu'en Angleterre, où la grande propriété domine, la loi est mise en mouvement depuis quelque temps pour créer, non pas une petite propriété, mais une petite possession pour ainsi dire usutruitière du sol.
Je comprends certes très bien, en dehors de l'explication fournie par Lafargue — de l'intérêt que les landlords ont à se l'aire exproprier dans la société d'aujourd'hui de terres qui produisent très peu, quand elles produisent quelque chose — je comprends très bien comment, au point de vue de la conservation sociale, en donnant un semblant de satisfaction à quelques-uns, et en dégorgeant le marché du travail, la bourgeoisie libérale anglaise cherche à s'assurer un certain nombre d'années
de paix et de jouissance, à mettre une rallonge à sa survie.
Mais l'avantage pour le prolétariat, [)our le socialisme, je ne le vois ])as. Ce sont là des mesures qu'on peut prendre contre nous, ce ne sont pas des mesures que nous pouvons demander contre nous-mêmes.
On a ditencore autre chose : on a dit qu'aux betteraviers, indignement exploités par la grande industrie sucrière, on pourrait donner à poursuivre le monopole du sucre par l'ritat, qu'il y aurait là un allégement... Mais, d'une part, les producteurs de betteraves sont des propriétaires, ce ne sont pas des salariés. C'est, par suite, au secours d'une fraction de la classe nantie que cette réforme serait accomplie. D'autre part, camarades, ce qu'elle coûterait, les centaines de millions qu'exigerait un pareil rachat devraient être prélevés sur les contribuables... (Approbation sur certains bancs)^ sur ces contribuables au premier rang desquels sont les ouvriers écrasés par les impôts indirectes, sans compter le joug accru que le nouveau service prétendu public ferait peser sur la partie des travailleurs passés au service de l'État-patron. {Applaudissements sur certains bancs.)
Je n'ignore pas que contre cet Etat-pati'on se sont produits depuis quelque temps certains mouvements, que pour ma part je considère comme ayant été très exagérés, tout en permettant d'espérer que, malgré ses conditions spéciales, ce qu'on a appelé le prolétariat administratif rejoindra dans son œuvre d'affranchissement le prolétariat en général.
Mais ce que je sais, c'est que, partout où dans la société actuelle se sont constitués des services dits publics, les travailleurs de ces services ont senti s'appesantir sur eux une servitude alourdie . Je sais que partout, par exemple, où les chemins de fer ont été soit repris par l'État, comme en Italie et en Allemagne, soit créés par l'iitat, comme en Belgique, les serfs de ces voies ferrées ont été infériorisés dans leurs moyens de défense et d'action par des lois spéciales ; et je me demande, encore une fois, pourquoi et comment, à quel titi*e et dans quel but, nous irions enlever, à la liberté relative de ses mouvements que lui
laisse l'iiulustrie privée une fraction du prolétariat pour la mettre à la double boucle du travail d'Klat, de l'État à la l'ois patron et gendarme !
Ce n'est ni sous cette forme, ni à ce prix que le socialisme organisé peut venir au secours de nos frères des campagnes. Ce qui doit dominer et inspirer toute notre propagande, c'est le but qu elle poursuit : la transformation de Tordre capitaliste, car tous les éléments matériels de la nouvelle société existent dans la société actuelle. {Applaudissements.)
Ce qui manque seul, c'est le facteur humain, c'est la volonté prolétarienne. Aussi nous faut-il mettre, toujours et sans nous lasser, devant les yeux des travailleurs, de ceux des champs comme de ceux des villes, cette société nouvelle de bien-être et de liberté, et leur démontrer quelle sera quand ils le voudront. Car jamais on ne me fera croire que l'ellort souvent pénible, quehiuefois héroïque, que certains espèrent obtenir pour une amélioration d'un millième, on ne l'obtiendra pas jjour la libération complète. Notre révolutionnarisme à ce point de vue est cent l'ois plus pratique qu'un réformisme qui. en réduisant le résultat à poursuivre, réduit nécessairement les raisons d'action pour le prolétariat.
Oui. camarades, nous devons d'autant plus, partout et toujours, conclure à la société nouvelle qui n'attend, pour être, qu'un geste du monde du travail, que tout pousse à la solution socialiste immédiate — sauf les socialistes, allais-je dire. — Est-ce que, quand une grande crise éclate, comme la crise viticole qui fait surgir pour des centaines de milliers d'hommes la misère et la faim de la sur-richesse du sol. de la surabondance des produits, ce n'est pas une grande école socialiste qui s'ouvre pour ces victimes mêmes? Est-ce que. ])ar suite, notre devoir n'est pas de nous dresser devant le régime capitaliste pour exposer que c'est là son œuvre, son effet nécessaire ; non pas un accident, mais la règle de ce régime, et ne pouvant disparaître qu'avec lui ? Après les vignerons, ce seront les bélaillistes qui seront frappés à leur tour, parce que la surproduction, avec ses conséquences homicides, est la loi de l'ordre actuel. Les tarifs de douane, auxquels on a iait
allusion, nap;iront pas dans un autre sens : facteur révolutionnaire, ils précipiteront la surproduction des produits qu'ils tendent à protéger. D'ici cinq ou six ans vous aurez une sur|)roduction de blé en France. Que les tarifs de douane aient permis tout d'abord aux pruilucteurs de blé d'augmenter leurs profits, de vendre plus cher leur blé, c'est entendu; mais ils vont payer ce sui)plément de profit d'hier par la mévente de demain, par un abaissement de prix. Et au lieu de tirer de toutes ces leçons de choses, de toutes ces crises qui travaillent pour nous, la coni^lusion nécessaire et unique : «11 faut en finir avec l'état d'anarchie et de désordre dont nous mourons ; il faut qu'organisés, vous vous empai'iezdu gouvernement, du pouvoir [)olitique pour l'expropriation des voleurs et la remise en possession de l'immense majorité des volés, produisant alors unitairement, dans l'ordre et l'harmonie»; au lieu de cela, nous éparpillei'ions nos efforts, les dépensant à l'invention de remèdes locaux, partiels qui ne remédieront, qui ne peuvent remédier à rien ? Oh ! prenons garde qu'avec une pareille politique, ce soit la faillite à terme, mais certaine du socialisme, parce que, au bout de ces prétendues solutions immédiates (jui laisseraient subsister tout le problème, ce serait la déception des masses, l'écœurement inévitable. On nous montrerait le poing de toutes parts et ce que disait Hervé se justifierait : après la banqueroute radicale, ce serait la banqueroute socialiste. (Applaudissements.)
Telle doit être notre propagande au point de vue agraire : nous devons être aux champs les socialistes que nous sommes à la ville, en nous efforçant même d être à la ville les socialistes complets que nous n'avons |)as toujours été. (Applaudissements sur certains bancs.) Il faut nous dire que, de ce côté là, il doit y avoir une espèce de revision spontanée et autonome de l'action du parti par le parti.
Camarades, je n'abuserai pas davantage de votre temps... (Voix nombreuses : parlez!) et de ma fatigue. Merci pour l'attention que vous avez bien voulu m'accorder. (Applaudissements prolongés, une partie de la salle fait une ovation au citoyen Guesde.)