‹ Questions d'hier et d'aujourd'hui [microforme]Chapitre 10 sur 49 · Livraisons d'octobre, novembre et décembre · texte numérisé non relu

Livraisons d'octobre, novembre et décembre

qui se trouvait en présence d’une tâche difficile, s’écriail : « Il la fera, il la fera », tellement il croyait en la puissance de la volonté. Mais on a beau se lever au point du jour comme les campagnards industrieux et les grands hommes d'Etat, mettre la main à la plume avec la meilleure volonté du monde, on ne s’improvise pas chroniqueur avec la mème spontanéité. voyons un peu... qu'un nouveau député, par exemple, qui, dans notre heureux pays, par une faveur singulière et sans préparation préalable, devient apte, du moment qu'il est élu, à parler sciemment sur tous les sujets, commerce, finance, agricullure, industrie, chemins de fer. J'ai mé. me entendu raconter qu'un ancien mandataire du peup'e, un grincheux, à coup sûr, n'avait jamais voulu lire aucun traité ‘économie politique, sous le prétexte que c'était vraime y perdre son temps, l’économie n'ayant jamais été la vertu dominante des politiciens au pouvoir. On voit tout de suite qu'il ne s’agit pas ici d’un contemporain, car à le sanière dont la chose publique est administrée aujourd sui, il aurait constaté une fois de plus la vérite du vieux dicton: « Autres temps, autres mœurs. »

Mais « volti subito », et ne parlons que littérature, agrémentée d’un peu d’histoire.

A-t-on jamais réfléchi aux nombreuses difficultés auxquelles se heurte, chez nous, celui que l'attrait des lettres sollicite ? S’est-on jamais demandé quels obstacles doivent surmonter ceux d’entre nous qui veulent donner une réalité saisissable à leurs aspirations scientifiques où littéraires ? Si nous n'avons pas encore produit des œuvres d’une technique et d’une originalité tout à fait supérieure, ne faut-il pas plutôt s’en prendre à la

position désavantageuse que les circonstances nous ont faite qu’au manque d'aptitudes ? Sans attacher la mème importance que Taine attribue à sa célèbre théorie de l'influence du « milieu » sur le développement intellectuel et artistique d’un peuple, il faut convenir, cependant, que nous n'avons eu, jusqu'ici, ni le temps ni les moyens d'acquérir cette haute culture littéraire, fruit d’une longue élaboration historique et sociale, que possèdent les vieilles nations européennes.

Que d'éléments nous font ici défaut, qui, en France, par exemple, où l'art est porté à une telle perfection, concourent à l’éclosion des talents !

Le Français, enfant, est tout de suite l’objet d’une forte éducation ; il n'entend, au foyer domestique, plus tard aux écoles, jeune homme aux universités, qu'une seule langue, toujours correctement parlée, souvent mème avec élégance. Son oreille, à toutes ces étapes de la vie, est naturellement formée à l’harmonie du rythme. Tout ce que l'esprit humain a pu produire en fait de beaux-arts : peinture, sculpture, architecture, etc., acquis d’une civilisation ininterrompue de dix siècles, est là, sous ses yeux, et ne contribue pas peu à affiner chez lui de bonne heure le sens esthétique. Enseignement spécial, cours public, rien ne lui manque pour devenir un homme supérieur dans toute carrière qu'il voudra poursuivre. Les ouvrages des grands maîtres en littérature sont à sa disposition. La critique se tient au courant du mouvement littéraire, théâtral, musical, scientifique. Un livre nouveau paraît-il, la presse le signale à l'attention publique. Non seulement on accuse réception à l’auteur de l'envoi d’un exemplaire, comme la chose se fait, du reste, au Canada quelquefois ; mais,

de plus, on prend connaissance du volume, on l'examine, on regarde ce qu'il y a dedans, on en parle. Si un artiste fait une toile qu'il destine aux âges futurs, on la verra au salon, elle sera appréciée suivant son mérite. Aux jugements de la critique s'ajoutent les commentaires de tout un public éclairé, enthousiaste et extrèmement curieux des choses de l'esprit. L'art, la science, deviennent les sujets ordinaires de la conversation, d'où un progrès, un mouvement d'idées, une ambiance intellectuelle, que notre état social ne nous a pas encore permis de créer, — j'entends Pour ce qui est du domaine de la littérature, des hauts problèmes scientifiques et des œuvres artistiques ; car dans les choses qui regardent la pratique de la vie, la jouissance de la liberté et surtout, ah ! oui ! surtout la façon de se gouverner, nous sommes bien supérieurs à nos cousins d’outre-mer. Eh bien! malgré ce milieu éminemment favorable que nous venons de voir, demandez au véritable &crivain français s’il est arrivé du premier coup à posséder seulement le métier du style. Sa réponse vous dira que l’ancien précepte, trop connu pour être cité ici, est toujours d'actualité.

L'adage a beau dire : « On naît poète » : cela n'est vrai qu’à demi. Sans doute, on naît poète, artiste ; mais on ne peut exceller si l'étoile fait défaut, c’est-à-dire si les circonstances ne s’y prêtent.

Rappelons-nous, en effet, ce que nous étions au commencement du siècle dernier : une poignée de pauvres colons, seuls à lutter contre l'influence d’une race hostile, déjà comparativement riche et la plus envahissante qui soit au monde. Pour nous, oui était à fonder, à créer, politiquement. commercialement, et cela sans au-

tres ressources pour ainsi dire que notre courage et notre énergie. Vivre, prendre de profondes racines sur le sol dont on nous disputait la possession, si nous voulions conserver notre place au soleil, voilà ce qu'il nous importait tout d’abord. En vérité, à ce moment, notre existence comme entité nationale semblait une cause perdue. Nous étions religieux, heureusement, et quand une force morale a la foi pour base, elle est invincible, elle fait des miracles ; elle sauve les peuples comme les individus. Elle nous inspira la sagesse et l'énergie nécessaires pour triompher de ces temps difficiles. De plus (M. l'abbé Tanguay nous l’a prouvé), nous étions tous bien nés ; or on sait que pour de tels gens

« La valeur n'attend pas le nombre des années. »

Secondés par un clergé patriote, nous avons réussi à nous refaire comme nation, obtenant en même temps la plus grande somme de libertés politiques qu'il est possible à un peuple de souhaiter.

Il y a à peine cinquante ans, la place que nous occupions dans le monde commercial et industriel n’était pas encore brillante, et pour cause. Ici, dans la capitale provinciale, les industries de quelque importance, tout le commerce de gros, étaient entre les mains des Anglais ; aujourd’hui, ah ! c’est bien différent. A Montréal, nous luttons, lutte d'ailleurs toute pacifique et de louable émulation, à presque égales chances de succès, dans le vaste champ de l’activité humaine, avec nos concitoyens de langue différente. Nous arrivons même parfois bons premiers dans cette poursuite du progrès matériel !.

1. Si, règle général:, nous occupons un rang inférieur dans la haute finance, dans l’industrie et le commerce, ce n'est pas, cer-

Soyons fiers de la position que plusieurs déjà des nôtres occupent, de l'influence qu'ils exercent et du prestige qu'ils ajoutent au nom national. Que notre pensée vis-à-vis de ceux d'entre nous qui parviennent au premier rang soit toujours exempte de ce sentiment de rivalité jalouse et chagrine qu'on nous a quelquefois reproché, mais qui est tout simplement indigne d'un galant homme. D'ailleurs, comme le fait remarquer si justement le président actuel des Etats-Unis, M. Roosevelt, en parlant de la question du travail et du capital dans un livre qu'il vient de publier, « la meilleure manière de détruire chez la classe pauvre toute chance de prospérité, c'est de paralyser l'énergie et d'empêcher le hienêtre de gens parvenus au succès » !.

tes ! parce que, par nature ou par éducation, nous ne sommes pas les égaux des Anglais. Ce qui, sous ce rapport, fait notre infériorité, c'est uniquement le manque d'argent. Les Anglais qui habi. tent maintenant le pays sont presque tous arrivés ici avec des ca- Pitaux, parfois considérables, et ils ont toujours été appuyés matériellement et intellectuellement par leur mère-patrie, comme le disait récemment si bien l'honorable M. Dandurand. La situation des Canadiens-Français en la matière est accidentelle et a pour cause première le défaut de capital. D'ailleurs, ne sommes-nous pas de même origine que la plupart des Anglais qui nous entourent ; eux, comme nous, ne sommes-nous pas les descendants de ces Normands qui envahirent l'Angleterre sous Guillaume le Conquérant ?

1. American Ideals and other Essays social and political, by, Théodore Roosevelt, New-York, 1908.

M. Roosevelt est un lettré en même temps qu'un homme d'Etat. En 1901, il publiait : La Vie intense, qui eut un grand retentissement. Dans American Ideals (l'Idéal américain), l'auteur, avec l'autorité que lui donnent sa compétence personnelle et son titre de conducteur d'un grand peuple, traite des conditions de la vie politique, sociale et économique de ses concitoyens. C'est un mattre livre, dont les idées saines, les conseils aussi justes que pratiques forment la matière de chaque page. Il dit exactement et su-

Nos centres de population, et, partant, d'influence, ne font que s’accroître. La colonisation ! voilà où ont tendu nos efforts depuis un siècle, et c'est encore l'œuvre nationale par excellence. « C’est uniquement par l'expansion de notre race que nous arriverons à poser sur le sol de l'Amérique un pied ferme, et à l'y maintenir en dépit de tous les assauts. Il faut que le petit peuple francocanadien s'accroisse et se fortifie sur son propre sol s'il veut faire une concurrence au moins égale, sinon victorieuse, aux races scandinave, teutonne et anglo-saxonne qui débordent à flots pressés sur le continent améri. cain. » (Buies).

C'est ce que, par notre énergie et nos habitudes d'or. dre et de travail, vivifiés par un ardent patriotisme, nous nous sommes efforcés de faire depuis un siècle, « et les fils de ces soixante mille Français arrachés violem. ment à la France, il y a cent vingt-cinq ans, sont au. jourd'hui deux millions de patriotes parlant le français, s'appelant des Français, et imposant un caractère dis tinetif de leur race depuis Boston jusqu'à San-Francisco,

périeurement tout ce qu'il veut dire, avec une sincérité qui fait impression, une conviction que l’on sent être celle d'un honnête homme. Cet ouvrage sera bientôt traduit en français, et mes compatriotes trouveront grand profit à le lire.

Dans la Vie intense, il avait déjà dit : « Un homme est sans va leur s’il n'a pas en lui une hante dévotion à un idéal », pensée qui pourrait être complétée par ces belles paroles de Pasteur : « La grandeur des actions humaines se mesure à l'inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un Dieu, un idéal de beauté, et qui lui obéit : idéal de l'art. idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Evangile. Ce sont là les sources ee Bee grandes pensées et des grandes actions. Toutes s'éclairent

s ni. »

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