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depuis le golfe du Mexique, je dirai presque jusqu’au pôle Nord » !,
Ce résultat étonne les étrangers qui nous visitent et qui savent quelque chose de notre histoire. Mais que d'efforts pour en arriver là !
Et l’on conçoit facilement que, durant cette lutte séculaire pour l'existence, nous n’ayons eu guère de loisirs à donner aux sciences et à la littérature. Toutefois, quand on songe à la position où nous nous trouvions au commencement du siècle dernier, pendant plus de cinquante ans sans communication aucune avec l’ancienne patrie, entourés d'étrangers, obligés, pour mieux sauvegarder nos intérêts, de devenir un peuple bilingue : lorsque, d’autre part, on réfléchit à ce concours d’heureuses circonstances indispensables à toute formation !ittéraire sérieuse, et à la production d'œuvres, dans la plus harmonieuse, la plus riche de toutes les langues modernes, il est vrai, mais dont la maîtrise est à décourager le plus persévérant de ses courtisans : quand, avec cela, on sait qu’il faut toujours beaucoup de temps pour apprendre quelque chose et produire peu, et que, d’ailleurs, tout le monde ne peut pas aller à Corinthe, il ne nous appartient pas de nous louanger, sans doute, mais on ne peut s'empêcher d’éprouver un sentiment de légitime fierté en présence de ce groupe d'écrivains, d'artistes, et d'hommes éminents dans le monde poli-
1. M. Louis Fréchette prononçait ces paroles le 2% juin 1884, à l’occasion des fêtes de la Société Saint-Jean-Baptiste. A cette époque, le capitaine Bernier existait, cela est certain ; mais il n'avait pas encore manifesté son intention de découvrir le pôle Nord, ce qu'il fera, tenez-vous-le pour dit. Je le connais. Alors le mot « ns » dans « jusqu’au pôle Nord », n'aura plus sa raison d’être.
tique et dans le monde commercial que nous comptons déjà, et qui, certes, ne figureraient pas au dernier plan parmi les célébrités dont peuvent se réclamer les peuples de date plus historique, même plus ancienne que la nôtre. Je n'en veux pour preuve que le livre Propos d'art, que vient de publier M. Henri d’Arles, livre consacré à notre compatriote, M. Charles Huot, artiste aussi modeste que distingué.
À aucune époque de notre vie nationale, nos "sprits ne sont restés en jachère. Les séminaires de Québec et de Montréal ont toujours été des foyers d'éducation d’où sont sortis nombre de gens instruilts: mais c'était une classe d'élite, qui ne se désintéressait pas absolument des choses intellectuelles, mais dont la carrière était forcément absorbée par les nécessités maiérielles du moment. Ce n'est que vers 1840 que l'instruction publique put commencer à se répandre et qu'elle prit, quelques années plus tard, par la création des écoles normales. un développement qui n’a fait que s’accroitre.
Maïs ce sont là des faits récents, de même que tout notre passé, qui ne va guère au delà de deux cent cinquante ans. Notre histoire est un peu plus mouvementée que celle des Etats-Unis et contient des épisodes d’un poignant intérêt; mais ces souvenirs sont encore toul frais dans la mémoire et n’ont pas encore cette perspective du lointain qui forme un horizon à l'idéal, un aliment à l'imagination. Homère est plus majestueux que Virgile de mille ans. On ne trouve plus d’épées comme la Dvrandal de Roland parmi les terribles engins de guerie de nos jours.
Hawthorne lui-même confesse dans un de ses romans combien cette pauvreté de souvenirs est un obstacle à
l'épanouissement d’une littérature vraiment originale. «€ Nul auteur, dit-il, à moins qu’il n’en ait fait l'expérience, ne peut avoir une idée de la difficulté d'écrire un roman sur un pays où il n’y a ni ombres, ni antiquités. ni mystères, ni pittoresque, ni horreurs, ni rien autre chose qu’une prospérité vulgaire étalée au grand jour, comme c'est heureusement le cas de ma chère patrie. Le roman et la poésie, comme le lierre, les lichens, les giroflées jaunes, ne poussent que sur des ruines. »
Il est bien certain que tout ce que la main de l’homme a édifié sur le sol de la grande République, quelque gigantesque et extraordinaire que cela puisse être, frappe moins l'imagination, rappelle moins de réminiscences qu'un mur renversé, qu’un débris de colonne, qu'un simple donjon d’un château féodal, que la plus humble cellule d’un monastère en ruine, choses propres aux vieux pays et qui ne parlent que d’oubli, de tristesse et de mort.
Néanmoins, nous avons déjà puisé largement dans ce cadre restreint de notre histoire. Notre Walter Scott canadien, Joseph Marmette, a su tirer des circonstances les plus dramatiques de notre vie nationale quatre ou cinq romans qui peuvent être placés sur le même raVOn, tout près de ceux du célèbre barde écossais. Nous avons la Légende d'un peuple, composition d’un grand souffle poétique, et qui suffirait pour la réputation d’un auteur. Qui n’a pas lu les Anciens Canadiens sans sentir son imagination s’attendrir au tableau si fidèle que ces pages retracent des mœurs d'autrefois ? Voilà un livre qui a mérité d’être traduit dans plus d’une langue étrangère, et que l’on trouvera toujours dans la bibliothèque de tout Canadien que le souvenir des ancêtres ne laisse
pas indifférent. Il y a aussi les Mémoires d’un intérèt presque égal, du mème auteur, M. Philippe-Aubert de Gaspé, dont le nom seul évoque toute une époque de vaillance et de loyauté.
Québec et ses environs si pittoresques ont encore noblement inspiré un écrivain aussi élégant que fin critique, M. Ernest Gagnon ’. Nous avons tous lu Québec et Lévis à l'aurore du XX° siècle, par l’honorable A.-B. Routhier. Le docteur Dionne a son Jacques Cartier, son Champlain, sa Nouvelle-France ; il peut marcher la tête haute. Mon ami Ernest Myrand a déjà à son crédit, à lui tout seul, l’ambitieux, cinq volumes d’une lecture attachante sur Québec d'avant 1760 ; un bon vent soufflera dans ses voiles quelque beau matin *.
Quant aux difficultés immédiates et d'ordre matériel auxquelles est exposé, chez nous, celui qui, entraîné par une vocation irrésistible, se livre aux lettres, elles naissent sous chaque pas qu’il veut faire, et proviennent surtout de la nécessité de mener de front l'étude, la méditation et la conquête du pain quotidien. En effet, ce qui lui manque presque toujours c’est l'indépendance de la fortune, ou, du moins, l’aisance, qui assure les facilités de la vie, qui, comme le dit si bien Maxime du Camp, permet le choix du travail, qui donne les allures de l’indépendance et enlève au lendemain toute préoccupation. Si l’on croit avoir quelque chose à dire qui mé-