‹ Questions d'hier et d'aujourd'hui [microforme]Chapitre 12 sur 49 · Le Fort et le Château Suaint-: suis · texte numérisé non relu

Le Fort et le Château Suaint-: suis

2. Il a depuis été élu membre de la Société Royale du Canada, nommé docteur ès lettres à Laval, et occupe aujourd’hui la position de conservateur de la bibliothèque de la Législature de Québec.

rite d’être dit, il faut prendre sur ses heures de loisir pour alléger le trop-plein de son esprit.

Vous êtes à votre rond-de-cuir, occupé à remplir en toute conscience vos devoirs offciels ; tout à coup, sans que vous ÿ pensiez, le mot, la rime, la phrase, la solution à telle difficulté vainement cherchée depuis la veille, se présente d'elle-même, tout naturellement, à votre esprit. Vite, vous vous apprêtez à noter, la minute est d'or, quand, au même instant, la cloche de votre chef de bureau vous appelle. C’est partie remise; les oiseaux sont envolés ; mais vous vous proposez bien de vous reprendre le soir venu.

L'heure attendue est arrivée. Les enfants reposent. Au dernier « bon soir » de la mère, vous vous retirez dans votre cabinet de travail. Vous avez un ouvrage sur le métier. Vous vous recueillez pour retrouver le fil des pensées que vous êtes en train de développer, et qui doivent rendre votre mémoire immortelle. Vous commencez à soupçonner l'approche timide de la muse ; puis, sous le souffle de l'inspiration, vous saisissez la plume, quand... la porte s’ouvre discrètement : c’est ja femme qui revient pour vous rappeler que le terme du loyer échoit le lendemain. Une demi-heure plus tard, c’est bébé qui, de la pièce voisine, se réveille, sous l'effet d’un mauvais rêve, en jetant les hauts cris. Enfin, le calme se refait, mais il faut bientôt songer à se cou. cher.

C'est dans des circonstances à peu près semblables que notre grand Garneau a pu mener à bonne fin l’œuvre de notre histoire nationale, monument qui fait autant d'honnenr à son nom qu’à nous-mêmes. Lui, père d’une nombreuse famille, i! a eu le courage de dérober au

sommeil, chaque soir, pendant des années, plusieurs heures qui lui auraient été pourtant si nécessaires pour réparer ses forces épuisées après une journée d’un traail pénible consacrée aux affaires municipales.

Connaît-on aujourd’hui ce genre d'occupation ? Aurait-on, par hasard, l'esprit moins intelligent que celui de nos pères, et le cœur moins ferme ? Oublie-t-on que seuls le sacrifice et l’abnégation ennoblissent la vie et la rendent féconde ? La jeunesse de notre époque, si elle écrit jamais des mémoires, n’aura-t-elle pas à ajouter, Sur notre bien le plus précieux, un long chapitre intitulé : « Temps perdu », accompagné de regrets, si l'on veut, mais de regrets inutiles ?

Enfin, voilà votre ambition satisfaite ; votre livre a paru. Les journaux n’en ont pas encore parlé, il est vrai, mais vous apercevez bientôt, à la mine des gens, qu'il y à quelque chose dans l’air ; n’en doutez point, le fruit de vos veilles fait son chemin et vous pesez déjà d’un srand poids sur l'opinion publique. Mais, voici que, en même temps que la gloire, vous arrive le compte de votre imprimeur, car nos libraires ici, au pays, généralement, ont assez à faire sans se charger d'éditer et de disposer à leurs frais des livres que vous voulez bien livrer à la publicité, malgré l’honnête surplus que vous seriez prêt à leur abandonner sur le produit que doit réaliser la vente de vos volumes ; tout au plus consentent-ils à le vendre à commission. Si vos moyens vous permettent de solder, au comptant, la note de votre imprimeur, vous pouvez attendr° tranquillement que ‘’édition de votre ouvrage soit écoulée pour vous indemniser de vos frais et de vos peines, sinon il faudra vous occuper à placer vous-même votre livre. S'il est de na-

ture à intéresser la jeunesse, vous avez grande chance que le gouvernement en achète un certain nombre d'exemplaires pour être distribués en prix dans les écoles. Tant que vous n'avez affaire qu'aux bureaux publics et à une certaine classe de lecteurs, la vente va comme un air de musique. Pourtant, cela ne rapporte pas suffisamment pour vous acquitter envers votre imprimeur : force vous est donc de vous adresser à tous les particuliers possibles et impossibles, afin de toucher la somme nécessaire pour solder vos frais d'impression, ce qui vous met au moins l'esprit en repos et libre de songer au prochain ouvrage que vous vous proposez de publier.

Combien est enviable, comparée à la nôtre, la position de nos confrères en littérature de France et de pays de langue anglaise ! La plupart d’entre eux, du moins les écrivains dont la réputation est déjà faite ou dont le nom commence à être connu, peuvent se donner à la littérature sans être continuellement distraits par des préoccupations étrangères. Ils travaillent à leurs heures, aussi longtemps que cela leur plait, et s’en remettent, pour le reste, aux éditeurs de leurs ouvrages. Ils peuvent même, s'ils veulent perfectionner leur art, Suivant le conseil de Taine, s’arracher trois ou quatre mois, tous les ans, à leurs occupations ordinaires, voyager, et se rafraïchir l’esprit par de nouvelles impressions.

On dit quelquefois : « Notre population n’encourage point les écrivains : elle ne lit pas ou lit trop peu. » Ce reproche m'a toujours paru injuste, ou du moins exagéré. Considérez la France, par exemple, et le Canada français. L’échelle de la population des deux pays est de un à trente-six, au plus bas. La France compte dix

à quinze villes comme Québec et Montréal : puis il y a Paris qui, à lui seul, dévore un nombre incalculable de volumes. Le marché pour l'écoulement des œuvres littéraires ou scientifiques chez les deux peuples n’est donc pas à comparer ; et on s'explique pourquoi les ouvrages de maint auteur, dans l’ancienne patrie, atteignent leur centième édition en moins de temps qu'il en faut, chez nous, pour en disposer d’une seule. Et la comparaison devient tout à fait hors de proportion si nous l’envisageons au point de vue de l’encouragement auquel peut s’attendre un écrivain de langue anglaise de la part de l’énorme et riche population qui parle cet idiome. Îl n’est donc pas étonnant que la littérature fasse vivre les bons auteurs de ces pays, tandis qu'ici ce sont les assoiffés d’idéal qui lui conservent l'existence.

Mais, attendez ! On ne peut pas tout faire à la fois : défricher nos terres, étendre notre commerce, créer des industries, et aspirer en mème temps à tous les honneurs du Parnasse. Nous n’avons encore eu ni le temps ni les moyens de produire des chefs-d'œuvre. Qu'était, d’ailleurs, la littérature allemande avant les jours de Guethe et de Schiller ? Et la littérature russe, n’a-t-elle pas commencé à faire parler d'elle il y a un siècle à peine * ? Quoi qu'il puisse arriver, nous avons un riche héritage à faire valoir et l’avenir est là devant nous, entre nos mains. Les temps deviendront meilleurs avec

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