A. Gratry
de la raison publique au milieu des torrents de doctrines qui entraînent les esprits ? Que fait-on dans ce tourbillon ?
« D'abord on écoute peu ; puis on juge peu. L'audace de tout dire a fait naître la patience de tout écouter. On laisse passer ; on ne regarde rien en face. On ne pense pas ce qu’on entend. On se laisse bercer aux images, aux mouvements, aux impressions diverses qu’on reçoit passivement comme un miroir. Mais, agir, par soimème sur ces données, suivre les raisonnements, en vérifier les bases, reprendre pour comparer, relever les contradictions, exclure l’absurde, discuter le pour et le conire, peser, juger, discerner et conclure, c’est une peine que l'esprit ne prend plus. Ces choses même paraissent surannées, comme les mots qui les nomment. Dans cet état de démission intellectuelle, on devient victime de l'anarchie des mots, des arguments et des images, des illusions et des mensonges. »
Naturellement, cette disposition d'esprit engendre le sophisme et la tolérance de l’erreur. Voici une discussion entre deux écrivains : « !! semble que, selon vous, Dieu n’est qu’une abstraction. Mais si Dieu n’est qu’une abstraction, franchement il n’y a pas de Dieu. Si, pourtant, vous pensez autrement que moi, et si, pour vous, Dieu n’est qu’une abstraction, je me garderai bien malgré cela de vous accuser d’athéisme. » On ne saurait être plus aimable, si cette manière de s'entendre n'était qu'un fléchissement de la pensée, une abdication de la raison.
M. André-Marie Ampère donnait à son fils Jean-Jacques Ampère le conseil suivant pour l'aider à s’orienter dans ce labyrinthe de contradictions, soit écrites, soit
entendues : « Etudie les choses de ce monde, lui dit-il, c'est le devoir de ton état, mais ne les regarde que d’un œil ; que ton autre œil soit constamment fixé par la lumière éternelle. Ecoute les savants, mais ne les écoute que d’une oreille... »
C’est nous qui soulignons. Il nous faut d'autant plus n’écouter aujourd’hui les savants ou ceux qui parlent au nom de la science, que plusieurs d’entre eux se plaisent à brouiller les idées reçues, à voir des conflits où il n’y en a pas et où il ne saurait y en avoir, à répandre, par exemple, le plus inconcevable de tous les sophismes : celui de l’impossibilité de concilier aujourd’hui la foi avec la science.
J'ouvre un livre tout récent d’un de ces hommes qui prétendent parler au nom de la science, et, dès la première page, je lis : « Le plus grand mal de notre temps est que la Science et la Religion y apparaissent comme deux forcés ennemies et irréductibles » !.
Rien que cela.
Malheureusement, il existe un petit inconvénient pour accepter comme vraisemblables des assertions de ce genre: c’est qu’elles sont en opposition directe et formelle avec les faits ; mais on passe et on affirme quand mè-
1. Les Grands Initiés, livre curieux, bien écrit, mais de mince valeur au point de vue scientifique. Dans plusieurs parties de son ouvrage, l’auteur s'inspire du visionnaire Fabre d’Olivet. Quant à la légende amplifiée de Krishna, qui eut un grand retentissement au commencement du siècle dernier, Bentley a établi qu'elle n’est qu’un pastiche, qu’une grossière falsification de l'Evangile. Si ce livre prouve quelque chose, c’est la révélation et le monothéisme primitifs, vérités qui vont en s’altérant avec le cours des âges, mais dont on retrouve encore, à l’aurore des temps historiques, quelques lambeaux conservés dans les sanctuaires de quelques-unes des grandes races post-diluviennes.
me ; on ne sera pas cru de tout le monde, mais il en restera toujours quelque chose.
La vérité est que tous les chrétiens, les catholiques de tous les temps, qui ont fait de la science l’occupation de leur vie, à qui on attribue toutes ces belles dé. couvertes dont se glorifie l'humanité, qui ont surpris tant de secrets à la nature, qui n'ont jamais affirmé que ce qui leur a paru évident, rigoureusement démontré, qui, enfin, ont amené les connaissances humaines au point où elles sont aujourd’hui, n’ont jamais rencontré matière au moindre conflit entre la science et la foi, et la raison en est que les vérités naturelles et les vérités surnaturelles, procédant d’un même principe, ayant pour auteur le même Dieu, qui est aussi l’auteur de la raison et de la foi, ne peuvent pas être en opposition. Autrement, Dieu se renierait, la vérité combattrait la vérité : ce que ne peut admettre le sens commun. En général, la science et la foi n’ont rien à voir ensemble ; il suffit que chacune se tienne dans sa sphère pour que tout conflit soit absolument impossible. La science dont on veut ici parler est la science de l'observation et de l'expérience, celle mème dont se réclament les Cuvier, les Cauchy, les Leverrier, les Ampère, les de Quatrefages, les Claude Bernard, les Pasteur ; des égyptologues et orientalistes illustres comme Champollion, Eugène Burnouf, Lenormant, Maspero, Rawlinson, pour n'en nommer que quelques-uns parmi les plus connus du siècle dernier. Ces savants-là n’ont jamais été ni arrêtés ni gênés dans leurs études par leurs opinions religieuses. Ils ont fait de la science pour elle-même sans jamais revendiquer Pour elle le droit et le Pouvoir de fonder une morale, et ils n'ont jamais constaté que le résultat de leurs tra-
vaux contredisait aucune des vérités révélées. Mais aussi ce ne sont pas des savants de cet ordre que l'on verra pontifier au Trocadéro une fois l'an à la « fête de la Raison », spectacle qui ne serait que comique s’il n'était le comble même de la démence !.
Voici d'où proviennent ces prétendus conflits dont on parle tant dans un certain monde.
A côté de la science positive, qui ne se paie ni d'hypothèses aventureuses, ni d’allégations risquées, de théories qui ne sont que de tristes jeux de l'imagination, il y a la pseudo-science, la « science idéale » composée surtout d'opinions individuelles, science qui est toujours courte par quelque endroit, qui va jusqu’à un certain point ; puis qui procède par intuitions, par conjectures, par divination, qui, néanmoins, ne reconnaît point de limites à sa compétence et croit pouvoir nous mettre d'emblée en possession de l'univers. « Le monde aujourd’hui est sans mystère, dit M. Berthelot dans la Pré.
1. « Nous trouvons, l’histoire en main, que les plus nobles et les plus belles intelligences qui ont le plus honoré l'humanité, de Paul de Tarse à Léon XIII, d'Augustin d'Hippone à Thomas d'Aquin... non seulement ne virent jamais aucune contradiction entre la foi et la science, mais qu'ils se sont servis des lumières de l'une et de l’autre, pour atteindre les sommets les plus élevés de la spéculation et de l’art, imprimant ainsi une trace lumineuse et ineffaçable dans les voies du progrès. Il n’est pas de science ou d'art où ne se distingue quelque fils dévoué de l'Eglise catholique comme un « maître de ceux qui savent... »
« Qu'on retire des bibliothèques tous les livres écrits par les catholiques, et nous verrons ce qui restera de toute notre culture de plusieurs siècles. Qu'on élimine tous les efforts des croyants pour le progrès des inventions scientifiques, et nous verrons ce que deviendra la civilisation moderne tant vantée. »
(Lettre pastorale de Mgr Giannini, Délégué apostolique de Syrie, traitant de la « Religion et du laïcisme en face du problème de l'Education populaire », 28 février 1911).
Queitions d'Hier et d'Aujourd'hui. 8
face des Origines de l'Alchimie ; — la conception rationnelle prétend tout éclairer et tout comprendre ; elle s'etforce de donner de toutes choses une explication positive et logique, et elle étend son délerminisme fatal jusqu'au monde moral. » Cette science lapageuse, sans discipline, qui s'énonce par des déclarations que souvent les découvertes du lendemain démentent, est celle des Strauss, des Hæckel, des Huxley, des Berthelot, des Renan. Des témoignages, ils se gardent bien d’en donner. Après tout, disent-ils, ne sont-ce point là « des résul-. lats acquis par la science ! » Si, cependant, vous demandez des preuves, si vous objectez que la science, en défi. nitive, se réduit à peu de choses, qu’elle ne peut expliquer la nature intrinsèque de nombre de phénomènes qui nous entourent, la nature intime de la force, du temps, de l'espace, de la chaleur, de l'électricité, que nous ne pouvons saisir avec nos sens les causes premières, qu'il y a pourtant des réalités qui, de leur nature, ne sont point du domaine de la connaissance sensible et qui ne peuvent ctre atteintes que par l'intelligence seule, qu’enfin la science ne peut à peu près rien dans l'ordre des vérités surnaturelles qui, de tout temps, ne s’en sont pas moins imposées au genre humain, on vous répond que « la négation du surnaturel est devenue un dogme pour tout esprit cultivé » !.
Cela vous apprendra à soulever des objections et à ne pas croire sur parole des gens qui prononcent d'’autorité.
« Je me souviens qu’un jour, raconte M. Ollé-Laprune, je parlais à M. Pasteur des joies que devait lui procu-