Renan, Vie de Marc-Aurèle
rer ce monde des infiniment pelits, Jécouvert et exploré par lui :
— « Parlez plutôt, reprit-il, du sentiment de mon ignorance que chaque pas dans le monde inconnu rend plus vif ; je ne connais Presque rien, je suis de toutes parts entouré de mystères. »
Les déclarations bruyantes de ces hommes qui, comme M. Berthelot, M. Renan, croyant tout savoir, parlent ainsi au nom de la science sans être autorisés par elle, qui la compromettent, égarent néanmoins beaucr ip d'esprits sans défiance ou qui ne possèdent pas les cc naissances exactes, positives, nécessaires pour contrôler leurs raisonnements sophistiques. Ce sont ces dé: clarations bruyÿantes, débitées sous l'étiquette de la science, et nullement la pensée vraiment scientifique moderne, qui sont aujourd’hui ja cause de la nouvelle confusion des langues touchant les rapports de la Science et de la Foi.
Une contradiction apparente peut aussi provenir du fait que les dogmes de la foi n’ont pas été compris et exposés comme la vraie doctrine de l'Eglise, ou de ce que l'on a pris des opinions discutables pour des décisions de la raison. Je n'ai jamais vu de conflits que dans deux cas, dit un contemporain : ou bien lorsque l’on comprend mal l’enseignement révélé, l'ayant recueilli hâtivement ou de bouches incompétentes : ou bien lorsqu'on fait dire à la science ce qu'elle ne dit point, lorsqu'on fait profiter de son crédit des doctrines purement personnelles, des hypothèses, et qu'on met en avant cette étiquette flamboyante : « La Science », alors qu'il n’y a par derrière qu’un monsieur.
Il y a des sophismes à ce point transparents qu'on les
découvre à première vue : ils ne sont pas très dange- Teux, pourvu qu'on soit quelque peu sur ses gardes. Tel est celui d’une certaine égalité à laquelle des niveleurs, de nos jours, voudraient soumettre tous les hommes : chose impossible, vu qu'il y en aura toujours quelques-uns qui seront plus égaux que les autres, suivant le mot de Beaumarchais. Quand nous serons tous parcillement intelligents, doués des mêmes facultés, soit spirituelles, soit corporelles, que nous parlerons de la même façon, que nous ferons tous les choses de la même manière, nos repas, comme aux jours du roi Arthur, nous élant servis en même temps autour d’une table ronde, où il n’y a ni haut ni bas bout, ce sera peut-être un peu inquiétant, mais personne ne pourra se croire supérieur aux autres. Et si les hommes parviennent jamais à devenir égaux en santé, égaux en intelligence, égaux en habileté, égaux en sobriété, égaux en travail, égaux en vertu, on pourra peut-être alors essayer de l'égalité dans la richesse.
Il n’est pas rare que des sophismes se dissimulent sous le charme de l’harmonie du style, dans les subtilités du raisonnement, et demandent beaucoup d'’attention pour être remarqués. Celui de l'absence de tout paupérisme que voudraient voir régner en ce bas monde quelques faiseurs sociaux, est de ce nombre. I! faudrait. pour rendre praticable pareil projet, une planète organisée sur commande, habitée par des êtres pas du tout paresseux, économes, toujours très sages, exempts de toute imperfection. Tel n’est pas le sort de notre boule, ni la condition des gens qui s’y meuvent, d’après ce que je puis en connaître par moi-même.
Certains sophismes ne sont que plaisants, inoffensiis
pour le lecteur ; d’autres, malfaisants, visent à détruire l'ordre social ou l’empire des croyances religieuses : ceux-là font la nuit dans les âmes et pervertissent les intelligences. Un des sophismes de cette nature qui exerce aujourd'hui sa tyrannie en France, est de penser qu'on peut former des générations modèles au moyen de la morale laïque, telle qu’enseignée actuellement dans les écoles de plus en plus laïques de l'Etat. C'est un des sophismes les plus funestes qui puissent exister. On veut opérer sur le fonds humain non tel qu'il est de sa nature, mais tel qu'on voudrait qu'il fût, repétrir le cerveau de son voisin et lui imposer sa propre façon de penser et de croire. Une éducation qui ignore les destinées suprèmes de l’homme, que ne pénètre aucune instruction religieuse, ne répond nullement aux appels intimes et aux besoins impérieux de tout notre ètre. Une telle préparation première ne peut qu’exposer à bien des mécomptes l'individu aux prises avec les réalités de la vie. « Il faut être absolument dépourvu de sens pratique et avoir l'esprit fermé à toute observation psychologique et morale, dit Mgr Freppel, pour ne pas voir que l'instruction ne suffit point à elle seule et par elle-même pour assurer le bonheur des individus et la prospérité des Etats : que la science n’est autre chose qu'un instrument, un outil, un instrument de vie ou de mort, un outil susceptible d’ajouter au progrès du mal comme il peut devenir une force pour le bien, selon la main qui l’emploie ; que si elle est féconde en bienfaits, quand c'est la vertu qui l'utilise, elle multiplie entre les mains du vice les moyens de destruction, et lui prête de nouvelles armes contre la société ; que la scien- <e n'est donc pas cette panacée infaillible à l’aide de la-
quelle les révolutionnaires du siècle dernier s’imaginaient pouvoir guérir tous les maux du monde ; Car, loin d'y mettre un terme, elle peut y en ajouter de nouveaux, et devenir le poison qui tue au lieu du remède qui soulage. »
On sait que l'instruction laïque, sans l'affirmation d'aucune religion positive, est la théorie favorite des politiciens avisés et patriotes qui commandent aujourd’hui en France, et qui, par une lente désorganisation sociale, la conduisent à l’impuissance et à l’anarchie. Cette théorie leur vient en droite ligne des jacobins contemporains de l’auteur du Contrat social. Comme il était alors nécessaire de modifier le rouage politique, de mettre fin à des abus certainement devenus intolérables, d’améliorer le sort de la nation, au lieu de s’en tenir à ce qui était humainement possible dans les circonstances, de reprendre, de corriger ce qui était susceptible de mieux, d'agir comme des hommes que guide leur raison, On oublie, à un moment donné, que si les générations passent, le fonds de l’humanité ne change pas, qu’il se conserve, malgré le temps et les lieux, avec ses mêmes vices, ses mêmes faiblesses et ses mêmes imperfections. On découvre, dans les pages du Contrat social, un homme type, créé de toutes pièces par l'idéologue à qui nous devons ce fameux pacte, et, bon gré mal gré, on applique à cette humanité nouvelle, abstraite, toute différente de celle qu'on avait connue jusqu'alors, humanité sans traditions, sans liens av:c le passé, une constitution faite exprès pour elle, arrêtant, du même coup, et sa croyance future et ce que devait être désormais, dans tous ses détails, sa vie sociale ct politique. Quelques mois plus tard, on avait l'anarchie spontanée, et quatre ans après,
la Terreur, des massacres, l’échafaud en permanence, des atrocités sans nom, et, pour couronnement, la fête de la Raison, comme maintenant, puis, enfin, ce qui fatalement finit toujours par arriver en pareil cas, le dicteur, le maître’. Aujourd'hui, vingt-cinq ans de morale laïque, d'instruction laïque, n’ont produit que des résultats négatifs. La criminalité a triplé, et des six cent
1. Depuis la date de la publication de cette chronique, les Chinois ont établi la République dans leur pays. Ils ont procédé à cette substitution de régime tout simplement, en hommes qui opèrent sur des réalités positives, sans décrets de proscriptions, sans couper la tête de personne, pas même celle de l’impératrice ni d'aucun des membres de la dynastie régnante, à qui ils ont même fait, chose incroyable, une rente et une existence encore très euviables en compensation de la perte du trône. Ces demicivilisées, en agissant ainsi, se sont assurément montrés supérieurs aux pauvres utopistes, épris de mots à défaut du sens d'observation, qui furent les pères de la Révolution. Comme l'a si bien démontré le célèbre homme d'Etat anglais, Edmund Burke, aux Français de son temps, ils auraient pu arriver au résultat voulu et obtenir toutes les réformes nécessaires sans jeter bas la vieille constitution et sans faire mourir personne. « Vous aviez, leur disait-il, tous les avantages dans vos anciens états : mais vous avez préféré agir comme si vous n'’aviez jamais été civilisés, et comme si vous aviez tout à refaire à neuf. Vous avez mal commencé, parce que vous avez, dès le début, méprisé tout ce qui vous appartenait... Vous auriez, en respectant vos ancêtres, appris à vous respecter vous-même. Vous n’auriez pas préféré regarder le peuple de France comme n'étant né que d'hier ; comme une nation de misérables qui auraient été plongés dans la servitude jusqu’à l'an premier de la liberté, 1789. » (Réflexions sur la Révolution Française).
En effet, nul besoin n'était de faire une révolution sanglante pour réaliser les aspirations de la nation vers la paix, l'équité et le bien-être. La noblesse, comme le clergé, se montraient bien disposés et prêts à accorder les réfermes désirables. Clergé et tiers-état, disait M. Gautherot dans une de ses conférences, concouraicnt de plein gré à cet élan de bon vouloir national, et l’on peut soutenir que les trois ordres donnaient, en ce moment, les preuves les plus éciatantes d'une fraternelle union. Dix ans de
mille individus qu’elle fournit aux prisons chaque année, on compte six fois plus d'enfants que d'hommes. « A l'obligation de savoir lire on a joint la faculté de tout lire, et la presque nécessité de lire ce qu'il y a de pis »1,
Pauvres enfants, ajoute un témoin oculaire, l’expérience est faite ! On en a peuplé les prisons, et le reste cst entré dans la vie sans formation morale, sans principes, sans véritable éducation. Ils achèvent de perdre dans les écoles laïques les traditions qui autrefois faisaient la force et la dignité du pays.
Chez nos jacobins modernes, comme chez ceux de la fin du dix-huitième siècle, c’est toujours la même conception sophistique de l'humanité qui fait loi, non l’humanité de la nature, mais celle de la raison raisonnante. C'est pourquoi, malgré l’irréductible impuissance de la
rendre meilleure par la simple mor1le laïque sans contact avec les vérités éternelles, impuissance pleinement
réformes administratives auraient sauvé la France des désastres de 1789. Il suffisait de rejeter les systèmes a priori pour vivre dans la réalité, respectueux des institutions anciennes et sachant les adapter à tous les progrès.
Mais cela ne faisait pas l'affaire des comités révolutionnaires, des hommes nourris de la lecture de Rousseau et des Encyclopédistes, qui voulaient et cherchaient toute autre chose que l'ordre, la dignité, le respect des traditions nationales.
« C’est, je crois, seulement de nos jours qu'on a su voir la Révolution toute nue et sans prestige. » (Jules Lemaître, Rerue Hebdomadaire, 27 janvier 1912, p. 441). Et l’on s'aperçoit aujourd'hui que le culte de la Révolution baisse singulièrement à mesure que nos esprits se ressaisissent et qu'une critique de plus en plus pénétrante met à nu les sophismes, les chimères, les mensonges et les renommées sur lesquels s'appuyaient sa puissance et sa tradition.