MM. Gabriel Hanotaux, Etienne Lamy et René Bazin
réalité devenus les descendants des courageux pionniers qui colonisèrent la Nouvelle-France d'autrefois. Ils purcoururent notre province, le Canada tout entier, une partie de la République voisine, salués partout avec cordialité, puis rentrèrent dans leur pays, l'esprit rempli d’impressions diverses. Les écrivains, les journalistes, qui faisaient partie de la délégation, publièrent des récits de ce qu'ils avaient vu et entendu. M. Hanotaux lui-même, le chef distingué de cette mission, fit paraître dans la Revue des Deux-Mondes des articles très remarqués, comme tout ce que publie d’ailleurs l’éminent académicien. Si les délégués, durant le séjour, trop court en vérité, qu'ils firent au milieu de nous, purent constater la vivacité des sentiments qu'éveillait encore dans nos cœurs le souvenir de la France, peut-être furent-ils aussi l'objet de cor: dences, discrètes sans doute, mais assurément attristées, sur les craintes qu'inspirent pour l'avenir l’état actuel de leur pays et le régime que lui ont imposé ses gouvernants depuis au deià d’un quart de siècle. En tout cas, il semble que M. Hanotaux se soit fait l'écho d’une opinion assez générale et assez prononcée dans ce sens, tant au Canada qu'aux Etats-Unis, dans son article publié dans la Revue des Deuxr-Mondes du 1* octobre 1912, pour qu'il ait jugé à propos de lui donner la forme d'un plaidoyer en faveur de sa patrie. Il reconnaît lui-même que la France a besoin d’être défendue devant l'Amérique. « Le peuple français est en décadence ; la France est une espèce de « Pologne » vouée à un prochain démembrement, telle est l'opinion assez généralement répandue en Amérique au sujet de notre pays ».
C’est bien là, en effet. la pensée de plusieurs, maleré
le respect que le grand nom de la France provoquait encore naguère dans l'esprit des gens. M. Hanotaux, Pour expliquer ce fait, invoque certaines raisons, dont quelques-unes Paraissent tellement extérieures et éloi. gnées, qu'elles ne Peuvent, il nous semble, n'avoir qu'une portée assez relative en la matière, tandis qu'il
à S d’une cause intime et immédia-
miste » que l’on vient de lire, est simple nous, une excursion dans le nuageux. La appréciation ne remonte p
guration de la politique se
ment, croyons-
conséquence logique.
La substitution du ré périal. après les tristes événements
it peut-être ce qui pouvait Je mieux convenir aux circonstances et
Contribuer à relever le Prestige nat;onal.
Aux Eiais-Unis, le 8ouvernement républicain satisfait
aux vœux unanimes des citoyens. Ce régime politique était dans les mœurs des habitants du pays avant d'être proclamé officiellement. C'est le gouvernement de tous pour tous. Nous-mêmes, au Canada, pratiquement, c'est le même mode politique qui nous régit, avec cette distinction que le chef de l'Etat prend ici le titre de « gouverneur » au lieu de celui de « président », et relève de l'Angleterre, mais, en réalité, ses pouvoirs sont beaucoup plus restreints que ceux du président des Etats- Unis. Naturellement, nous pensions que le régime républicain que la France se donnait allait comprendre tous les Français sans excéption dans une idée commune de patriotisme, de justice et de liberté. Nous avions d'’autant plus raison de le croire que c'était là, en eftet, du moins le disait-on alors, l'idéal de l’Assemblée Nationale qui fonda la République, idéal tout différent de celui qui est parvenu à dominer depuis. Il n’était pas alors question ni de bouleversement de l’ordre social ni de persécutions religieuses ; si la République ne se fût pas départie de ce premier esprit, la paix, la dignité nationale, la sécurité intérieure, n'auraient cessé de régner, grâce au respect de tous les droits ; la France n'aurait rien perdu de son prestige, et les catholiques français auraient pu être d'aussi bons républicains que le sont les quinze millions de catholiques des Etats-Unis. Malheureusement, après la dissolution de l’Assemblée Nationale, le Gouvernement républicain prit une nouvelle orientation nettement jacobine, et, dans un temps où la France, encore toute meurtrie des suites de l’invasion, avait le plus grand besoin d’apaisement et d'union, du concours de toutes les forces vives que la guerre avait épargnées, il s’est trouvé un homme, hom-
me de bruit, aussi imprudent que faux patriote, qui a lancé un cri de guerre qui est devenu le mot d'ordre du futur parti républicain. « Le cléricalisme, voilà l'ennemi », s'est écrié, dans la fameuse séance du 4 mai 1877, Gambetta, avec le geste qu'on lui connaît. Aux yeux du célèbre tribun, ce n'étaient pas les Allemands, les com- Munards et autres sans-patrie de l’époque, qui pouvaient être les ennemis de la France : c'était le cléricalisme, au fond, le sentiment religieux, le catholicisme. C'était décréter la guerre religieuse ; car quelle qu'ait été la nuance de distinction que ces mots pouvaient comporter dans l'esprit de Gambetta et de ses partisans, on ne tarda pas à confondre le cléricalisme avec le catholicisme, et la campagne que l’on commença à mener contre ce que l’on désignait sous le nom de cléricalisme, fut dirigée en réalité contre le catholicisme 1.
Ce ne fut pas d’abord la Buerre ouverte. On usa de mé- Nagements de peur de soulever une opposition qui aurait pu compromettre l'avenir. Une mesure devait en amener une autre, et préparer ainsi graduellement l'opinion publique à accepter ce qui devait être le résultat
des préoccupations ministérielles. Commencée avec Gam- Re nn Re
4. « Pour la plupart des anticléricaux synonyme de catholique : tout homme est un adversaire secret ou déclaré
un zèle fanatique, en vient à s'attaquer
betta. continuée sous Jules Ferry en 1879 par ses lois toutes plus radicales les unes que les autres, par lesquelles l’élément religieux était éliminé de l’enseignement à tous ses degrés, on en arriva à la neutralité scolaire et à la laïcité complète du personnel enseignant. L'Etat, sans égard pour l’autorité paternelle, voulut ajouter aux nombreux monopoles qu'il s'était déjà attribués, celui du contrôle absolu de l’enseignement public, pour lequel, d’ailleurs, il n’a pas compétence. Enfin, il parut bientôt évident que l’œuvre que l’impiété officielle et systématique des chefs de ce malheureux pays poursuivait, était tout simplement de déchristianiser la France, et l’on vit, ce que l’Europe chrétienne n'avait encore jamais connu, un gouvernement, des pouvoirs publics, non seulement se proclamer antireligieux, mais mettre le pouvoir civil au service de leur irréligion. Les Congrégations religieuses furent exclues de l'enseignement, et lorsque les lois étaient insuffisantes pour atteindre la fin en vue, on y suppléait par des décrets, décrets d’exceptions, de proscriptions, actes arbitraires et tyranniques, déjà odieux dans une monarchie, mais d’une brutalité inconcevable dans une république. Ainsi, chaque jour, pendant vingt ans, trente ans, on a vu, dans un pays catholique, un régime politique s’efforcer, par passion antireligieuse, dans toutes les villes comme dans les plus humbles hameaux, au moyen de ses lois scolaires, d'éteindre dans le cœur de l'enfant la croyance chrétienne, d'élever de nouvelles générations étrangères à toute foi religieuse. Avec une violence que bientôt ne dissimula plus aucun prétexte, on vit la puis sance publique se montrer en tout et à toute occasion hostile à la religion catholique et à ses adhérents, s’a-
charner à combattre le Christianisme partout où son influence pouvait se faire sentir, expurger les livres et les manuels scolaires de toute trace de Christianisme !, paralyser, par des moyens abusifs, hypocrites et misérables, l’action religieuse, virtuellement proscrire, au mépris de la liberté, des milliers de Français et de Françaises dont le seul crime, aux yeux de ces sectaires politiques, étaient de s'être associés pour le service de Dieu et du prochain. La règle était d’écarter les catholiques des fonctions ad”inistratives, de leur refuser de l’avancement s'ils fais. ent partie de l’armée. Le fonctionnaire, qui pratiquait ses devoirs religieux, dont la femme allait à l’église ou dont les enfants ne fréquentaient point les écoles de l'Etat, perdait son emploi ou du moins voyait sa carrière brisée ; des préfets même ont été sacrifiés pour avoir conservé un reste de dignité ou de sentiment de justice. En un mot, ils sont nombreux en France les hommes qui, pour être restés fidèles à leur foi, ont em ee
1. Le nom de Dieu n'avait Fas d'abord été rayé des manuels scolaires, et cela par la raison qu'en donnait M. Aulard, le chef de l'école historique révolutionnaire, dans Ja Dépêche de Toulouse du 7 septembre 1911 :
« Il s’agit de savoir si les lois Ferry, qui ne suffisent plus à la défense de l'école laïque, doivent être modifiées et de quelle manière. Jules Ferry était trop politique pour considérer ses lois comme intangibles. Lui qui, à la façon de Blanqui, ne voulait « ni Dieu ni maître » (et c’est ainsi au fond qu'il comprenait
Quelques mois plus tard, M. le comte de Mun résumait ainsi la situation dans un discours prononcé à Saint-Pol de Léon :
« Dans notre vieux Pays chrétien qui a été plus qu'aucun autre faconné par le catholicisme, il se passe une chose terri
tout perdu, fonction, avenir, fortune. Aux tracasseries journalières, aux persécutions haineuses, on ajoutait méme l'injure de croire, ou plutôt de sembler croire, que leur titre de catholiques était incompatible avec celui de républicains. Jusqu’aux bureaux de bienfaisance, ou de la mairie, qui marchandent ou refusent tout secours aux veuves ou aux pauvres pères de famille, qui vont solliciter un bon de pain ou quelque argent, quand, aux questions qu'on leur pose : « A quelle école vont vos enfants ? Pour qui votez-vous ? » la réponse est mauvaise. Plus d’une pauvre mère de famille s’en est retournée, humiliée, les mains vides, plutôt que de trahir sa conscience en plaçant ses enfants dans des écoles sans morale et sans Dieu. Le fait est qu’il n’y a rien aujourd’hui, ni personnes, ni institutions, ni intérêts, qui n'ait été méthodiquement frappé, amoindri, et, autant que possible, détruit. Cette politique antireligieuse s'est manifestée sur tant d'objets qu'on dirait, en vérité, qu’elle a été l’unique préoccupation du gouvernement. Au moins l'intolérance des siècles passés, quand elle sévissait, visait les ennemis de l’ordre et du pays,
ble. La foi disparaît des âmes, et elle en disparaît dans toutes les classes de la société, sous l'influence persistante des doctrines qui se résument dans un mot nouveau, d'apparence inoffensive, mais au fond de signification profonde : la laïcisation, c'est-à-dire la suppression dans toute la vie publique, dans les actes officiels, dans l'enseignement, dans toutes les relations sociales, non pas seulement de l'idée chrétienne, mais de l’idée même de Dieu, d’un Dieu personnel, créateur du monde et maître de son ouvrage, la substitution à son culte du culte de la science et de la nature, à sa loi, d’une loi purement humaine. Au nom du progrès, la société moderne est ainsi ramenée dans notre pays à deux mille ans en arrière, vers le temps où le paganisme abritait la barbarie, sous les dehors d'une civilisation élégante et raffinée ».
tandis qu'aujourd'hui elle s'exerce contre les amis de l'ordre, de la religion et de la patrie.
Eh bien ! une telle politique est tout simplement une chose incompréhensible pour un Américain. C’est que la République américaine et la République française des Gambetta et des Ferry sont deux institutions bien différentes dans leurs concepts et leurs aspirations. Au Canada comme aux Etats-Unis, si nous n'avons pas toujours l'idéal souhaité en fait de saine administration, au moins tous les citoyens sont traités dans un même esprit de justice et de liberté, sans égard à leurs croyances religieuses. Tous jouissent des mêmes avantages dans l'Etat, les Congrégations religieuses ou enseignantes comme les institutions laïques !.
On ne comprend pas en Amérique que les représentants d’un pays catholique comme la France, affectent de ne jamais prononcer le nom de Dieu dans leurs actes officiels ou dans une circonstance quelconque de leur carrière administrative, car jamais aucun peuple, méme païen, n’a ainsi refusé à Dieu l'honneur qui lui est dû. Cette apostasie officielle, du reste, n’inspire que du dégoût et de l'horreur à la partie saine de l'humanité.
glise, raccnte qu'un Américain, en visite dans un hôpital de Paris,
L’Américain, tout étonné, demanda à la religieuse
pourquoi la prière du moribond n'était pas exaucée. La religieu
se fondit en
larmes et s’écria : « Monsieur, il est une loi de l'Etat qui défend la présence des crucifix dans les hôpitaux ».
Mgr Ryan continuant, dit : « Ils ont déjà chassé l'image de Dieu des écoles, des hôpitaux et d'autres institutions d
e France,
Des propositions comme celle de ce député socialiste qui, en 1899, protestait en pleine Chambre contre la légende : « Dieu, protège la France », que portent certaines pièces de monnaie française, disant que « la France peut se passer de Dieu et qu’elle est entièrement en état de se protéger elle-même » ; des discours que, seule, l’impiété qui blasphème peut inspirer, cemme celui d’un Viviani qui, comme on le sait, éteint les lumières du ciel, ou d’un Jaurès, chef de clan, mais qui pourrait bien devenir demain chef de j’Etat, sont regardés en Amérique comme des actes d’une outrecuidance bornée, stupide, propres à discréditer absolument leurs auteurs et le pays où de telles choses sont possibles 1. C’est qu’en Amérique, on ne voit pas de gens, mème parmi ceux qui ne sont pas religieux, perdre leur sens d'hommes responsables et le respect d’eux-mèmes à ce point. Croit-on, par exemple, que les actes qui ont provoqué l’épithète de « fous furieux » appliqué» à Combes et à ses collègues, monomanes de guerre religieuse, et qui courait la presse canadienne et américaine aux jours sombres de leurs lois tyranniques et de leurs cyniques proscriptions, étaient de nature à relever à nos yeux le prestige de la
mais ce n’est que le commencement. Ils veulent enlever même l'amour de Dieu du cœur de l’homme et veulent détruire en lui tout germe d'instruction religieuse. Mais l'Eglise survivra à l'orage. Ils sont pis que païens, car ces derniers avaient un peu de croyances en quelque justice; mais ces Bouvernants n'ont pas même le fantôme des vertus des païens et des barbares. »
1. « .… Si Dieu lui-même se dressait devant les multitudes sous une forme palpable, le premier devoir de l’homme serait de lui refuser l’obéissance et de le considérer comme l’égal avec qui on discute, non comme le maître que l'on subit ». Et comme il traitait de l'instruction publique, il ajouta : « Voilà en quoi consiste la beauté de notre enseignement laïque ». — (Discours de Jaurès à la Chambre des Députés, le 11 février 1895).
France, tant une semblable politique paraît étrange et incompréhensible en notre libre Amérique. L'avouerai. je, elle nous apparaît comme le renversement systématique de tous les principes, de toutes les règles, de toutes les disciplines, qu'on avait considérés en tous pays et en tous temps, comme les Caractères traditionnels et les assises fondamentales des sociétés.
Je me hâte d’ajouter que M. Hanotaux est resté absolument étranger à une œuvre politique aussi dommageable. Je suis convaincu que Son patriotisme en a même été parfois vivement affecté, car l’auteur de la Vie de Jeanne d'Arc, nous le Savons, aime son pays d’un amour sincère, profond et éclairé, et, comme tout bon Français, la France qu’il vénère n'est pas celle de l’époque révolutionnaire ou d'aucune époque spéciale, mais celle de tous les temps, et dont « la naissance coïncide avec l'époque où le Christ parut ». Toutefois, lorsqu'il ajoute que « la France, accablée sous le fardeau de ses défaites et de ses tâches urgentes, s’absentait, en quelque sorte, du reste du monde, tandis que les peuples concurrenis s’installaient à l’aise et prenaient possession de l'Univers », on ne peut se dissimuler le fait que cette absence doit être mise en grande partie au compte du temps employé à cette inconcevable, antinationale et criminelle législation de déchristianiser le pays !. Les con séquences de cette législation ne pouvaient être autres que celles dont nous sommes aujourd’hui les témoins
1. « Nous avons perdu et gaspillé un temps précieux et des énergies admir les, depuis trente OU Quarante ans, dans des luttes stériles et Sans grandeur dont n'ont vrofité qu’une poigunée de politiciens ». Œ.-R. Savary, de la République Française).
Questions d'Hier et d’Aujourd'hui. 17
attristés : la perte de la prépondérance de la France dans le monde et la crise intérieure qui la mine, ces deux causes la faisant considérer comme un pays en décadence, voué à un démembrement possible dans un avenir peutêtre assez rapproché. « Soit qu’on envisage l’état intérieur de la France, soit qu’on regarde au delà des frontières, on n’aperçoit que des sujets d’anxiété, d’humiliation et de craintes », écrivait M. Louis Joubert dans le Correspondant de janvier 1899.
Quelques jours après l'adoption de la loi Ferry sur l'enseignement (juillet 1882), qualifiée de « la plus précieuse conquête de la troisième République », par un des collaborateurs de la Grande Encyclopédie, la France perdait la suprématie qu’elle exerçait en Egypte, et la part si précieuse d'influence que l'avenir lui réservait, tant en Asie qu’en Afrique.
N'ayant pas l'intention de raconter ici en détail les circonstances de ce douloureux événement, il me suffira de dire qu’au moment de cette malheureuse abdication, c'était la France qui, de fait, possédait et gouvernait l'Egypte par ses savants, ses artistes, ses ingénieurs, ses commerçants, et l'œuvre grandiose de M. de Lesseps aurait fini par faire de l'Egypte une véritable conquête française, une France pharaonique. L'Egypte est aujourd’hui terre anglaise ; elle fait bel et bien partie de l’empire colonial de l'Angleterre, et personne en Europe ne paraît plus songer à lui en contester la jouissance. En perdant l'Egypte, nous avons perdu, disait
M. Delafosse, alors député à la Chambre française, notre prestige, notre personnalité, notre nom en Orient.
Depuis ce temps, l'influence française, en Orient, a diminué à tous égards en proportion de la campagne antireligieuse poursuivie en France. Aussi bien, quand on voit, chose unique au monde, depuis tant d'années, un gouvernement, des pouvoirs publics, faire la guerre à Dieu, partout : à l’école, à l’hôpital, dans les livres, dans les familles, dans la personne du prêtre ou du religieux, aumôneries abolies, on ne peut trouver singulier que celte nation, dont le gouvernement a la réputation d’être l'ennemi de Dieu, inspire à d’autres l’idée de la supplanter dans des droits qu’elle ne peut plus exercer sans se contredire elle-même. Et pourrait-elle se plaindre d’une déchéance morale dont elle est elle-même le premier auteur? Un pareil spectacle éloigne d'elle beaucoup de sympathies qui, autrement, lui resteraient acquises. Plus d’un groupe de chrétiens, à l’heure présente, les Maronites du Liban, par exemple, hésitent et se demandent s’il ne serait pas mieux, dans l'intérêt même de la foi, d'accepter la protection de puissances schismatiques, telles que l’Angleterre ou l’Allemagne, qui savent au moins respecter la liberté de conscience et la liberté des cultes, que celle d’un pays dont les chefs se laissent aller à de tels excès d’athéisme.
Jusqu'au Japon qui, lui aussi, exprime son opinion sur l’état de choses actuel !.….
Il ÿ a quelques années, un journal de ce pays faisait les réflexions suivantes que lui inspiraient les misères de la France :
« La France a’est plus ce qu’elle était autrefois, disait, en novembre dernier, un journal japonais, le Taiyo.
Malgré l'éclat extérieur de sa civilisation, elle est absolument pourrie au cœur : on peut lui envier son raffine-. ment, ses beaux-arts et sa richesse, mais son énergie vilale est épuisée. Sa populalion diminue de jour en jour, et il n'est point déraisonnable de croire qu’elle disparaîtra du rang des nations vers la fin de ce siècle.
« Dès lors, toutes ses entreprises de colonisation en Asie sont vouées à un échec fatal » 1.
La France, comme on le voit, a besoin d’être défendue encore devant d’autres pays que l'Amérique.
Le fait est qu’elle « étonne l'univers par sa rage à se détruire elle-mème ». En réalité elle meurt, elle meurt physiquement faute de nouveau-nés pour remplacer les disparus, faute de berceaux Pour remplacer les cercueils.. Les économistes les plus sérieux ne calculentils pas qu’au train où vont les naissances, l’authentique race française aura disparu vers le milieu du vingtdeuxième siècle 2.
Les chrétiens dégénérés n’ont plus d’enfants ; c’est le suicide de la race. Cette remarque s'applique à tous les Pays où les hommes, se matérialisant, oublient de plus en plus les principes de la morale chrétienne, ou rejettent les règles imposées par le Créateur pour la gouverne de leur conscience.
Mais c’est en France où la politique de l’anticléricalis me est surtout une politique de suicide national, que la diminution dans ja natalité et le dépérissement de la race commencent à frapper de stupeur tous les patriotes. Pendant le premier semestre de 1911, le chiffre des décès a excédé de 18.000 celui des naissances. Pour l’an-
1. L'Europe Coloniale, Paris, 97 novembre 1904. 2. P. Tamisier, Nouvelle-France, tévrier 1914, p. 64.
née entière, le nombre des naissances a été de 113.000 de moins comparé à 1901. C'est M. Klotz lui-même, ministre des Finances, qui a annoncé le fait à la Commission sur la Dépopulation à sa séance tenue le samedi, 23 novembre 1912, ajoutant que l'infériorité militaire et économique et la diminution du prestige de la France dans le monde allaient être tôt ou tard la conséquence inévitable de la stérilité de la nation.
M. Klotz a déclaré que les chiffres de la natalité étaient vraiment inquiétants. Le nombre des naissances l'an dernier, dit-il, n’a été que de 742.114 dans toute la France contre 857.274 il y a dix ans.
En 1907 et en 1911, les décès ont excédé les naissances. C’est un triste état de choses, a-t:il ajouté, et un danger qui place la F rance dans une position inférieure à côté des autres grandes nations. La diminution de la natalité, phénomène troublant chez les peuples civilisés, est un plus grand problème en France que partout ailleurs.
En 1859, les naissances étaient de 1,018,000. Le fait est qu’en 1851, la France, qui occupait le « deuxième » rang pour la population Parmi les grandes puissances, a reculé aujourd’hui au « septième », et que si l’on n'y prend garde, elle sera bientôt devancée par l'Italie, ce qui la relèguera au huitième. On s'explique ainsi la fa. cheuse situation de Ce Pays au point de vue de la populalion. Le docteur Jacques Bertillon, chef des statisticiens de Paris, publiant un article dans le Journal Officiel sur les résultats désastreux de la natalité en France pour l’année 1941, conclut en disant qu'il n’y a aucune rai. son physiologique ou économique qui empêche la population de la France d'augmenter dans les mêmes propor-
tions que celle des autres pays, et aucun motif pour que la France se résigne à un suicide honteux.
Au sujet du nombre des naissances pour 1912, qui est de 750,650, il dit que les années 1911 et 1912 sont les plus faibles qui aient encore été enregistrées, et que ce record démontre la persistance du mal qui mène la France à sa ruine. « C'est là, ajoute-t-il, la vraie cause du service de trcis ans, lequel sst le plus simple des palliatifs. Bientôt le service militaire de quatre ans sera nécessaire, puis le service de cinq ans, ou bien ce sera la mort nationale ».
Au lendemain de la guerre, en 1873, le nombre des jeunes gens pour le recrutement de l’armée était presque le même en France et en Allemagne, et la France pouvait espérer reprendre dans le monde son ancienne situation. Aujourd'hui, l'Allemagne a pris une telle avance de population sur la France qu’elle pourra bientôt fournir deux conscrits contre un conscrit français.
De 1906 à 1911, le nombre des conscrits pour le service militaire est tombé de 238,000 à 215,000, selon la déclaration sensationnelle que faisait à la Chambre à ce sujet M. Joseph Reinach le 29 novembre 1912, au cours du débat sur les cadres de l'infanterie. Comme on le voit, l'équilibre au point de vue militaire, est non seulement définitivement rompu, mais l'écart allant toujours s’élargissant, c’est l'existence même de la patrie française qui est menacée. Aussi, dans le livre si significatif sur les conséquences faiales et peut-être prochaines du dépeuplement de la France que publiait, il y a quelque vingt ans, le docteur Rommel, on peut y lire la lugubre phrase suivante : « Le moment approche où les cinq fils pauvres de la famille allemande viendront
facilement à bout du fils unique de la famille française ». — « Oui, la diminution de la natalité est un juste motif d'appréhension pour la survie de la race française », dit à son tour M. Hanotaux !.
Les médecins des hôpitaux estiment à plus de cent mille, chaque année, >n France, les assassinats préventifs de petits êtres humains qui ne demandaient qu'à voir le jour, écrivait M. Leroy-Beaulieu dans L'Economiste français du 8 juin 1912, dans une étude sur la diminution de la natalité en France. Or l'absence ou la perversion du sens moral, l’effrayant détraquement des consciences, sont tels chez un trop grand nombre d'esprits sans foi et sans morale religieuse, que l'avortement est absolument impuni en France : des jurys stupides et méprisables l’acquittent sans cesse: les journaux, dit- ‘ on, sont pleins d’annonces qui ÿY provoquent, et on a laissé faire, de même pour la vente de certains objets ; tout ce honteux trafic a bénéficié de la tolérance de la loi ou de la police.
Au Palais-Bourbon comme au Luxembourg, on s’inquiète enfin d’un si grave état de choses. On y a préconisé des remèdes, plusieurs même, la plupart d'ordre sociologique, expédients et demi-mesures qui ne peuvent produire qu’un effet peu sensible et de courte durée. La cause de l’abaissement de la natalité en France est tout simplement une cause morale, et le mal est trop profond pour que des lois suffisent à l’écarter. Peu importe, d’ailleurs, que les mariages soient plus nombreux, si ces mariages sont dissolubles ou inféconds. Les lois ne valent que par l'esprit qui les anime et les fait accepter.
4. « Contre la dépopulation », article publié dans La Nouvelle Revue, 1er février 1912, p. 40i.
Le remède efficace pour réagir, le seul moyen de salut, serait le retour pur et simple de la France au catholicis. me, la réintégration, dans les cœurs et dans les maisons, du christianisme complet, de la pratique de la prière qui entretient l'esprit du devoir et du sacrifice. « Il n'y a pour la France à choisir qu'entre deux destinées : ou vivre chrétienne, ou mourir de ne l'être pas » !, Si les préceptes religieux étaient observés dans le mariage et dans la pratique générale de la vie (ce que M. Hanotaux lui-même veut peut-être faire comprendre lorsqu'il parle « d’une plus large éducation morale, une conception de la vie moins égoïste et plus relevée »), la natalité fran- Saise atieindrait certainement un niveau bien au-dessus de celui d'aujourd'hui. C'est le cas pour les familles qui sont restées à l'abri des idées Courantes, et qui ont conservé le plus de fidélité aux anciennes croyances.
Que les gouvernants seulement en finissent avec le régime d’ostracisme et de persécutions qui met en interdit la moitié des familles françaises, ils auront fait beau- Coup pour rendre, sous ce rapport, la situation meil. leure. « Le régime de police et d’ostracisme qui prévaut chez nous depuis une trentaine d’années et qui s’est outrageusement accentué en ces derniers temps, écrivait en 1909 M. Jules Delafosse, dans un article sur la dépopulation en France publié dans le Gaulois, a fermé toutes les carrières. Il les a fermées, du moins, aux enfants de la catégorie sociale dont il s’agit. Les citoyens d’une certaine condition qui se distinguent de l'oligarchie jacobine et Maçonnique, non seulement par leur fortune, na rani e
4. N. Etienne Lamy, dans l'Echo de Paris, août 1912, où il com-
pare les résultats publics de la religion au Canada et les ré. sultats de l'irréligion en France.
mais par leur nom, leur éducation, leurs principes, leurs croyances, leurs affinités, sont frappées d’une incapacité civique qui se transmet à leurs enfnnts Nos jacobins et nos maçons ont aliéné le dogme ou »eché +; iginel à leur profit. 1] ÿ à quelques millions de famille en Fran.
ce qui sont mises hors l'Etat, ei les enfauts de ces \Amilles trouvent toutes les carrières f-mées d ant On ne fait pas d'enfants pour ne pas ensrridrer des pa rias... »
Relativement aux déclarations de M Ki, qu on vient
de lire dans les Pages qui précèdent, le ?,;;, J,.. nai fait les réflexions suivantes :
priété sans lesquelles il n’est Pas de société ? On ne peut guère le supposer.
vent — d’opposer l'omnipotence de l'Etat, l’Etat, source de toutes les faveurs en ce monde, à condition d'en reconnaître la Souveraineté matérielle et morale, à Ja loi de nos pères qui, sans nuire à Personne, constituait le plus ferme soutien à travers les vicissitudes de la vie. Il n’y a rien à attendre de l’au delà, a-t-on dit et ne cesse-t-on d'enseigner dans les milieux où l'Etat exerce