‹ Questions d'hier et d'aujourd'hui [microforme]Chapitre 39 sur 49 · Plotia · texte numérisé non relu

Plotia

derne, quelque haute idée qu'on ait de ses conquêtes et de ses progrès, il est un point au moins sur lequel ce progrès n'est guère aisé à percevoir et où notre siècle n’a pas accru le moins du monde le patrimoine humain : c’est la beauté. Tous les jours, le pittoresque de nos demeures, de nos costumes, de nos fêtes, de nos champs, des outils et des armes même disparaît de la vie et ne se retrouve plus que dans les fictions des théâtres ou dans les restaurations des musées. Les chemins de fer nous mènent plus vite qu'’autrefois vers les paysages préférés du globe, mais, avant que de nous y mener, leurs talus et leurs tunnels ont commencé par les défigurer. Ils nous transportent en quelques heures au fond de nos vieilles provinces afin d'observer les coutumes aimables et les costumes traditionnels ; mais plus vite encore que nous, ils ont transporté des journaux qui ont fait fuir es coutumes et des modes de Paris qui ont remplacé ces costumes nationaux. Les hôtels, répandus à profusion sur tous les « sites » dont la sauvagerie nous charmait jadis, nous permettraient, en vérité, de demeurer confortablement parmi les rochers et les forèts ; seulement, pour les construire, il a fallu faire sauter ces rochers et, pour les alimenter, défricher ces forêts. Chaque nouvelle ligne de chemin de fer, en se prolongeant comme une ride, sur le rivage de la patrie, efface quelque chose de sa beauté. Nos vieilles villes pittoresques tombent pierre à pierre, et nos fleuves sont endigués flot à flot. Ceux d’entre nous qui vivent par les yeux, qui tirent leurs plus hautes jouissances des lignes et des couleurs, sont chaque jour plus dépourvus des spectacles qui ont enchanté leurs pères, et réduits à s’expatrier pour aller chercher au loin les rares cités et

les rares peuplades que nos grands ingénieurs n'ont pas réduites à l’image du boulevard et les grands magasins asservis à l'uniforme de la redingote... Peut-il y avoir de la beauté dans l’art? Il n'y en a plus dans la vie... » 1,

Jusqu'ici Ruskin s'était contenté de décrire, dans des livres d’une merveilleuse éloquence, les beautés de la nature, de raviver le sentiment de l'admiration, d'élever le goût du public, de guider la voie des artistes, d'améliorer la condition des artisans. Mais il s’aperçut bientôt que le progrès moderne, l’industrialisme à outrance, l’accumulation effrénée du capital, ne faisaient que matérialiser les âmes ; qu’au travail de surmenage da:s des villes enfumées, dans ces immenses fabriques où l'on n'entend que le bruit des marteaux et le ronflement des forges, les corps se dégradent, les âmes s’avilissent et l’homme tout entier finit par se « machiniser », par perdre le sens de la vie, dont il voit la fin sans même avoir pris le temps de vivre. En effet, la marche actuelle du monde, ces gares, ces noires usines, ces machines à vapeur qui remplissent l’air de fumée, ces coups de sifflets qui vous déchirent les oreilles, tout ce bruit, cette bousculade de gens pressés, qui se précipitent, le front courbé, de toutes les avenues, cette folie de la vitesse qui partout mène l’homme et qui aboutit parfois aux plus terribles catastrophes, tout cela n’est guère propre à exciter l'enthousiasme, et constraste singulièrement avec l'existence si calme et si pondérée de nos pères, vrais

sages, assurément, comparés à nous. L'homme, disait-il, EE RE A

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