Ruskin et [a religion de la beauté
n'est pas fait pour aller vite ; il doit marcher, regarder, admirer.
Enfin, l'excès du luxe et de la richesse des uns et de la misère imméritée des autres, « des passants pauvres, qui le long des routes, souffrent autant aujourd'hui du baron du sac qu'autrefois du baror du roc », fit bientôt comprendre à Ruskin que, pour ne pas laisser perdre entièrement le goût de l’art, c'était la société ellemême qu'il fallait régénérer. Au lieu d'écrire pour l'amour des gracieux horizons, des beaux paysages, des plantes, des fleurs, il va désormais consacrer ses efforts à la fois à la réforme artistique, à la réforme morale, à la réforme sociale. « Mieux vaut cent fois laisser s’effriter les marbres de Phidias et se faner les couleurs des femmes de Léonard que de voir se flétrir les traits des femmes vivantes, et se remplir de larmes les yeux des enfants qui pourraient vivre si la misère ne les pâlissait déjà de la couleur des tombeaux ». (La religion de la beauté).
Il agit indépendamment des partis politiques. Tantôt il s'adresse directement aux ouvriers, dans des lettres el autres écrits périodiques, tantôt à l'élite intellectuelle de l’Angleterre, dans des cours qu'il fait de 1869 à 1882, à Oxford, comme professeur d'esthétique. A la parole ardente, aux écrits empreints de tendresse et de pitié pour l’humanité souffrante, il joint l’action. A Oxford, il crée des musées pour épurer le goût des étudiants ; à Sheffield pour ennoblir la vie des travailleurs du fer. Ce sont encore des pâtés entiers de maisons qu'il achète'ou fait construire pour fournir aux ouvriers des logements à la fois économiques, sains et au décor attravant. Ces difiérentes œuvres sociales lui prennent
d’abord les cinq millions que son père lui avait laissés, puis le plus clair de son revenu personnel. Il va même jusqu'à fonder des communautés de travailleurs, Saint George's Guild, qu'il soustrait à la tyrannie du capital, rétablit à Westmoreland, à Langdale, etc., le filage et le tissage de la toile à la main, dans l’île de Man la fabrication du drap sans l'aide de machines à la vapeur. Ce fut au milieu de ces œuvres multiples qu'il sentit ses forces faiblir. Retiré à Brantwood, au bord du lac de Coniston, en face des montagnes d’Ecosse, il y passa dans la paix d’une nature sauvage qu'il n'avait jamais cessé d'aimer les dix dernières années de sa vie, laissant une mémoire honorée et une influence dont les résultats bienfaisants n'ont cessé de se faire sentir. Aussi, « quelle différence entre les impressions d’un Frarçais en Angleterre il y a quarante ans, et celles qu'il y trouve aujourd’hui ! Spleen, ennui, laideur, ces trois mots suffisaient à son jugement. Certes, les bas quartiers pauvres des grandes villes anglaises ne sont pas devenus réjouissanis : la pauvreté ne l’est jamais ; mais leurs légendaires aspects, la fange, la corruption, les affreux dessous d’abimes dont on nous parlait jadis ont à peu près disparu. L'’étranger qui les visite en quête de l'horreur y est désappointé. Au lieu des taudis, des puanteurs, du grouillement, des lèpres étalées, il trouve de nettes et larges avenues que les tramways sillonnent, et, çà et là, dans ce qui n'était jadis qu'agglomération sordide et monotone, étendue inorganique de misère, des églises, des chapelles, des hôpitaux, des écoles, des salles de réunion publique, vingt édifices signalant des entreprises privées de bienfaisance, de groupement et de relèvement, un effort général pour sauver les corps
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et les âmes, une active vie civi que. Mais ce sont là les bas faubourgs où la vie reste au-dessous de l’étiage moyen. Voyez la ville véritable, ses architectures et ses perspectives nouvelles, voyez ses foules, leur décision et rapidité de mouvement, leur pas élastique et joyeux, l'aspect tonique des visages, les toilettes féminines aux tons de fleurs, certaines harmonies e, recherches de couleur qui étonnent après la description des violences et des crudités anciennes, — voyez le charmant et délicat décor intérieur de tant de maisons, les récréations raffinées à la campagne, les admirables et savants jardins, les vifs essaims de yoles sur la rivière, aux régions de son cours où le Paysage est parfait, — tous les jeux, tous les salubres plaisirs, et concluez à une vitalité qui monte et se manifeste, comme toujours, par le sens, le désir et la poursuite de la beauté » ”
Les Anglais tiennent Ruskin en grande admiration. On le lit beaucoup, non seulement dans la mère-patrie, mais dans toutes les colonies, et les idées qu'il émet, les principes esthétiques qu'il prêche, non seulement épurent et élève le goût du lecteur, mais souvent se traduisent chez lui en actions dont bénéficie la communauté. Le citoyen ? qui, l’année dernière, laissait par son testament à sa ville natale, outre plusieurs dons à des institutions de charité, la somme de viugt mille piastres pour l'érection d’un édifice destiné à procurer au public des amusements d’un caractère supérieur à ceux qui existaient alors, où le peuple pourrait se réunir pour s’ins- RE