André Chevrillon, La Pensée de Ruskin
2. M. George Wright, de Halifax, qui périt dans le désastre du Titanic.
truire et s’entraîner à un courant d'idées plus élevées, et avoir des divertissements honnêtes capables de contrebalancer la mauvaise influence de la rue, influence que lui-même avait toujours combattue par ses propres écrits, cet éminent citoyen, dis-je, tenait-il sa première inspiration de ce puissant éducateur d’âmes qu'était Ruskin ? La chose est possible, et il est tout naturel de. le penser. Lisons donc Ruskin, soit dans le texte même, soit dans de bonnes traductions françaises ; il ne peut nous en revenir que du bien.
Nos pères, qui vivaient dans un temps moins tourmenté que le nôtre, étaient plus heureux. On se plaît encore à citer l'élévation naturelle de leur caractère, la dignité de leur vie, la distinction de leurs manières. Mais, prenons garde ! Le monde, dans sa marche, change d'aspect, et nous appelons progrès le nouvel état de choses. Ce qui le constitue, ce sont nombre d’inventions nouvelles, bonnes en elles-mêmes, quoique la plupart n'aient rien ajouté à la véritable grandeur et à la dignité de la vie humaine ou n'aient perfectionné que l’art de s’entre-détruire, l’énorme développement du mercantilisme et de l’industrialisme, dont l'excès a amené une concurrence jusqu'ici inconnue dans la course à la réussite, et une fièvre à poursuivre la richesse qui ne se donne aucun repos, comme si l’acquisition de cette richesse devait être le but de la vie. « L'abus de la table d'hôte, les repas au pied levé, les excès, les vrais ou faux alcools, les semaines ou les mois en wagons, — et, pour plusieurs, en paquebot, — les nuits sans sommeil, l'esprit toujours ballotté par les hasards de cinquante affaires à la conception tendue, les vœux ambitieux, la
pipe, la chique, le crachotement, ont altéré déjà la constitution des Yankees » 1...
Nous n’en sommes pas là, Dieu merci ! Mais, prenons garde ! les Yankees sont nos voisins, et l’aveugle matérialisme qui les dévore actuellement, corps et âme, pourrait bien finir par nous atteindre et nous exposer à un dépérissement précoce. Ce que nous en souftrons a déjà produit chez nous un abaissement sensible des caraclères, un but d’utilitarisme immédiat dont l’aggravation serait de nature à faire sombrer dans une vie sans idéal et sans espoir l’essor de l'âme et tous les sentiments élevés.
« Nous n'avons pas jusqu'ici suffisamment songé à compter ce que nos succès en industrie nous ont coûté en vies matérielles fauchées, en énergies surmenées et brisées », disait le nouveau président Wilson, dans le discours qu'il Prononça le 4 mars dernier, à l’occasion de son entrée à la Maison-Blanche. « 1] Y a quelque chose de brutal, de sans Cœur, d’insensible dans notre hâte à réussir et à devenir grand. Nous n’avons pensé qu'à ceci, que chaque génération s'arrange comme elle pourra... »
Non, nous n’en sommes pas encore là non plus ! Mais, prenons garde ! prenons garde ! Ne gâtons ni la nature, que Dieu fit si belle, ni notre vie, qu'il veut être heureuse, ni celle des générations à venir. En un mot, dans l'ordre social et économique, marchons sur les nobles traces de John Ruskin.