‹ Questions d'histoire et d' archéologie chrétienneChapitre 11 sur 94 · Ibidem, pp. 330 et suiv · texte numérisé non relu

Ibidem, pp. 330 et suiv

2. ViLLANi : Chron., VIII, 84. Proponendo et predicando il detto t'rate... che ogni cosa dovea essere in caritate et commune, et sinute le femine, et usarle a commune non era peccato,

3. Trithème : Chron. Hirsaugiense. Luxuriam, adulterium et sluprmn dicebant in eorum, secta non esse peccatum, affirmantes apostolos et alios Christi discipulos in ecclesia primitiva nunquam fuisse continentes vel cum propriis uxoribus, si habebant, vel cum alienis indi/ferenter coibanl et fianc magnam inter se caritatem prsedicabant.

prorsus inesse peccatum. Mais que restait-il après cela du mariage et de sa sainteté, de la famille et de sa fixité? Ces doctrines les réduisaient à néant.

Avec Wicklef et Jean Huss, le caractère antisocial de l'hérésie se manifeste encore davantage. En 1413, Jean Lucke tira des œuvres du premier 160 propositions qui furent bientôt après condamnées par le concile de Constance ; or, voici celles qui, dans le nombre, traitent des rapports sociaux * :

« 1'^ Sans la grâce, l'homme ne saurait tirer un droit légitime de propriété ni des dépositions des témoins, ni des sentences des juges, ni de la possession matérielle, ni de l'hérédité, ni des mutations, ni même de tout cela réuni.

« 2° Puisque Dieu a donné à l'homme tout bien, dès que l'homme en abuse il ne peut plus se réclamer de la donation divine ; et si ce titre de propriété lui fait défaut, je ne sais quel autre il pourra alléguer.

« 3" Tout homme injuste, occupant un bien de Dieu, ne saurait l'avoir que par vol, rapine et brigandage.

« 4" Toute communauté, toute personne ecclésiastique ayant coutume d'abuser de ses richesses, peut en être dépouillée légitimement par le pouvoir civil, quels que soient d'ailleurs les titres humains sur lesquels on s'appuie.

« b" Dieu ne peut pas donner à l'homme, ni pour lui-même ni pour ses héritiers, une puissance civile perpétuelle.

« 6° La succession n'est pas un titre suffisant pour légitimer une vraie puissance, s'il ne s'y joint la charité.

l. D'AUGENTRÉ : Op. cit., t. I, pars //, p., 44.

30 QUESTlOiNS D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE.

« 7° Toute personne en état habituel de péché mortel ne saurait exercer un pouvoir légitime.

« 8° Le roi tire son droit de souverain de l'excellence de sa vertu. En théorie, il ne lui manque rien pour régner; en fait, il suffit que le peuple lui donne son approbation.

« 9° Dans le cas oîi la patrie serait ravagée et dévastée, même par des barbares, mieux vaudrait tout souffrir humblement que de résister et de repousser avec courage l'agression.

<f 10" Dieu exige du pouvoir civil la justice; aussi, quiconque est en état de péché mortel n'est maître de rien. »

Il n'est pas nécessaire d'examiner longuement ces propositions pour y découvrir un caractère d'anarchisme mystique. D'après Wicklef, le pouvoir n'est qu'une communication faite par Dieu à l'homme de son pouvoir suprême ; or, Dieu ne se communiquant qu'à ceux qui sont en état de grâce, quiconque est coupable de péché mortel ne saurait entrer en communication avec Dieu, et partant exercer une autorité. Usurpateur quiconque, en vertu des prétendues lois de succession, du consentement populaire, de la possession même, prétend gouverner sans la grâce de Dieu! C'est un devoir pour tout fidèle de se dresser contre lui et de détruire une tyrannie d'autant plus odieuse qu'elle s'attaque à Dieu lui-même.

J e sais bien que les docteurs de la théocratie avaient, avec l'approbation du Saint-Siège, prêché aux siècles du moyen âge une doctrine qui peut être, par un côté, comparée à celle de Wicklef. D'après Grégoire VII et les papes, ses continuateurs, l'orthodoxie la plus rigoureuse devait être exigée de tout

dépositaire du pouvoir; le prince qui se mettait en opposition ouverte avec l'Église était, par le fait même, privé de toute autorité ; la déchéance du roi était la conséquence logique et immédiate de son excommunication; et ainsi, si d'après Wicklef il ne pouvait y avoir d'autorité légitime sans l'état de grâce, d'après Grégoire VII il n'y avait pas de pouvoir sans l'orthodoxie.

La ressemblance entre ces deux doctrines est toute superficielle. Ce qui les dislingue profondément, c'est que la doctrine théocratique désigne le tribunal qui jugera les détenteurs de l'autorité, prévenus d'hérésie et passibles de déposition, la procédure qui précisera le crime dont la déchéance sera la punition. On peut trouver excessives ces prétentions pontificales; mais comme, loin de détruire l'autorité, elles se contentent de la déplacer, en la centralisant dans les mains du pape, on ne saurait les accuser de mener à l'anarchie. Dans la théorie de Wicklef, au contraire, le vice qui détruit l'autorité n'est pas évident, car le péché mortel n'est pas un acte aussi caractérisé qu'une rébellion ouverte contre l'Église. Le prince peut en commettre dans sa vie privée, en secret, au sein même de sa conscience ; sa faute sera connue tantôt de lui seul, tantôt de ses familiers les plus intimes, tantôt d'un nombre plus ou moins grand de ses sujets : elle aura ainsi une publicité tout à fait variable. Mais surtout, qui pourra dire d'une manière certaine si le péché est mortel? L'intention peut aggraver une faute en apparence légère, elle peut aussi atténuer un péché en apparence mortel. Quel homme peut scruter les consciences au point de pouvoir dénoncer avec certitude, chez le

prince, le péché mortel qui doit être puni de déposition? En toute logique, Dieu seul pourrait le faire; or, Wicklef reconnaît ce droit à chacun. Toute personne qui voit dans son supérieur la mort spirituelle a le droit et le devoir de se soustraire à son obéissance, de prêcher contre lui l'insoumission! C'est la révolte à tout propos, le signal de la révolte donné par le premier venu, à propos de n'importe quel acte, que Wicklef prône dans ces propositions ; et de la sorte, s'il ne nie pas l'existence théorique de l'autorité, il la rend en pratique impossible. L'anarchisme est la conséquence nécessaire de ses doctrines théologiques.

Le communisme s'en dégage aussi avec une logique non moins forte. On peut résumer en deux propositions les idées de Wicklef sur la propriété : 1" sans l'état de grâce, la propriété c'est le vol; 2° l'état de grâce donne droit à la propriété. Or toutes les convoitises, toutes les spoliations peuvent être ainsi légitimées. A une dénonciation intéressée qui lui était faite contre un fonctionnaire accusé de carlisme, Louis-Philippe répondit finement que le fonctionnaire carliste était celui dont quelqu'un convoitait la place. Ne pourrait-on pas dire, avec beaucoup plus de raison, que le jour où le système de Wicklef aurait force de loi, les propriétaires dont on convoiterait les biens — c'est-à-dire tous — seraient immédiatement réputés en état de péché mortel : ce serait l'anarchie dans la propriété. Et que signifie ce droit à la propriété conféré par la grâce, sinon le droit de chacun à la propriété? car enfin, si les consciences sont plus fortement inclinées au mal qu'au bien, il n'est interdit à personne d'atteindre pour un temps

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plus OU moins long l'état de grâce, c'est-à-dire la propriété, et pour ménager ainsi à chacun l'accès de la propriété, le jour où la pureté de sa conscience le voudra, il n'y a qu'un seul moyen, l'établissement du communisme. Wicklef, d'ailleurs, n'a pas reculé devant ces conclusions et, dans son traité sur le pouvoir civil \ il a formulé ce théorème collectiviste : « Tous les biens de Dieu doivent être communs ; je le prouve ainsi : tout homme doit être en état de grâce et, s'il y est, il est le maître de la terre et de tout ce qu'elle contient. Or, cela ne pourrait pas s'accorder avec la multiplicité de la race humaine si les biens ne devaient pas être communs : donc ils doivent l'être, c. q. f. d. »

Enfin, l'idée de patrie était rejetée par Wicklef et par ses disciples; car recommander une attitude toujours passive devant les attaques de l'ennemi, condamner le défenseur du pays, voir en lui un coupable, n'est-ce pas rendre toute patrie impossible? N'est-ce pas nier tous les devoirs que la notion de patrie nous impose, n'est-ce pas même les transformer en crimes? Et voilà comment nous retrouvons dans l'âme mystique de ce prédicateur anglais du xiv^ siècle les idées utopiques et antipatriotiques que, de nos jours, Tolstoï a développées dans l'un de ses romans les plus célèbres et que propagent les internationalistes modernes. Et ainsi, anarchiste, communiste, « sans patrie », le système de Wicklef apparaissait à la société de son temps comme une menace perpétuelle.

Jean Huss semble l'avoir adopté presque tout en-

^. De civili dominio [ap. d'Argentré, op, cit.).

QLEùTIONS d'histoire. 3

tier. L'hérésiarque de Prague, en effet, s'est toujours réclamé de Wicklef comme d'un maître, et leur temps n'a fait aucune différence entre l'un et l'autre'. D'autre part, si le concile de Constance et Martin V, dans leurs bulles de condamnation, ont surtout mis en relief les erreurs théologiques de Jean Huss, certains indices nous permettent cependant de découvrir ses théories antisociales. Les Pères de Constance déclarèrent solennellement qu'elles étaient « séditieuses » - et qu'elles prêchaient la révolte au nom de la grâce et ils formulèrent en cette phrase ce qu'elles enseignaient sur l'autorité : « Tout homme en état de péché mortel n'est ni prince temporel, ni prélat, ni évoque. Nullus est dominus civilis, nulliis est prselatus, nullus est episcopus^. » Cette doctrine était bien celle que Jean Huss enseignait; car lorsque plus tard Eneas Silvius Piccolomini raconta la guerre des Hussites, il rapporta que, d'après eux, quiconque était coupable de péché mortel, devenait incapable d'exercer n'importe quelle fonction ecclésiastique ou séculière et que, dans ce cas, la révolte était le plus sacré des devoirs^.

Plusieurs historiens ont refusé de voir dans ces

4. » Un des faits qui résultent de la publication de Flayshans {Magistri Joannis Hus super IV senteutiarum, Prague 1905) c'est que l'action de Wicklef a été très forte sur Hus, beaucoup plus forte que Je ne l'avais cru jadis. » (Article bibliogr. de M. E. Denis dans la Revue historique du l-^'' janvier 1906.)

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