Trentième proposition condamnée
4. Historia Bohemica, cap. XXV. Qui mortalis cul2)se reus sil, eum neque seculari neque ecclesiastica dignitate poliri neque parendum
hérétiques des perturbateurs de la société. Pour rendre plus odieuses les mesures de répression que prirent contre eux l'Église et, à son instigation, le pouvoir civil, ils nous les représentent comme de pieux illuminés aux doctrines utopiques, des fanatiques inoffensifs que la cruauté des gens d'Eglise est venue arracher brutalement à leurs illusions pour les faire passer de leurs rêves au bûcher ! Voyez en quels termes attendris Michelet parle des fraticelli ' : « Us mettaient en commun les biens et les femmes. A l'aurore de l'âge de charité, disaient-ils, on ne pouvait rien garder pour soi. Dans l'Italie, où l'imagination est impatiente, au Piémont, pays d'énergie, ils entreprirent de fonder sur une montagne la première cité vraiment fraternelle ; ils y soutinrent un siège sous leur chef, le brave et éloquent Dolcino. » Quand il parle des papes qui les condamnèrent, il s'élève contre eux avec la plus vive indignation : « Chose dure et odieuse à dire, combien plus choquante encore quand la condamnation partait de la bouche d'un Clément V ou d'un Jean XXII! Quelque morte que fût la conscience de ces papes, ne devaientils pas souffrir en eux-mêmes quand il leur fallait juger, proscrire ces malheureux sectaires, cette folle sainteté, dont tout le crime était de vouloir être pauvres, de jeûner, de pleurer d'amour et de s'en aller pieds nus dans le monde, de jouer, innocents comédiens, le drame suranné de Jésus... L'idéal devait être condamné, l'idéal de toutes les vertus chrétiennes! » Ainsi, Michelet reconnaît que les fraticelli « mettaient en commun les biens et les femmes » ; en note, il mentionne l'anarchisme des bégards; et cependant ces coopératives de la luxure,
qu'étaient les communautés fraticelli, représentent pour lui l'idéal, « l'idéal de toutes les vertus chrétiennes » ! Ces anarchistes qui s'arment, sous la conduite de Dolcino, sous l'inspiration de Wicklef, sont « les innocents comédiens du drame suranné de Jésus » ! et quand une condamnation intervient contre ces sectes dangereuses et immorales, c'est le juge qui a tort ! On saisit là sur le vif la partialité révoltante d'un écrivain que l'on veut présenter à la jeunesse universitaire comme le modèle des historiens! Les Vaudois inspirent à Michelet des déclamations aussi contraires à la vérité : « Le mot Vaudois, au moyen âge, veut dire libre chrétien, dégageant le christianisme de toute fausse poésie légendaire, de tout culte superstitieux... Ils eurent influence au xii*^ et au xm'' siècles... comme exemple, comme type du christianisme le plus pur et le moins loin de la raison. » Leur doctrine était « une critique voulue et raisonnée ». Enfin, dans un développement qui tient à la fois de l'idylle et de l'apocalypse, il nous vante la douceur des barbets, parle des fées vaudoises, et tout cela se mêle au ciel de l'Italie, à la neige des Alpes, aux vallées du Piémont, de manière à former un tout incompréhensible. Proclamées par un écrivain aussi sonore que Michelet, ces appréciations se retrouvent même chez les historiens plus consciencieux, plus habitués à sacrifier aux exigences de la vérité les emportements de l'imagination ou de la passion. Dans son ouvrage'^ sur la
1. Histoire de France (édition définitive), t. ni, pp. 153 et 15i.
2. Le Soulèvement des travailleurs d'Angleterre eni381, par M. A. RÉVILLE. Études et documents, publiés par M. Ch. Petit-Dutaillis; Picard, 1898, p. lxv.
révolution sociale que fomentèrent, en 1381, en Angleterre, les doctrines des lollards et de Wicklef, M. Petit-Dutaillis prétend que Wicklef a été sans influence sur ce mouvement parce que « ses théories ne sortaient pas de ses livres », et après avoir raconté les excès auxquels se livrèrent les lollards, il décerne un brevet d'honnêteté à leur fanatisme !
En réalité, aucune de ces grandes hérésies ne s'est confinée dans le domaine théorique ; toutes ont voulu faire passer leurs doctrines dans la pratique, souvent par la force, quand elles avaient pour elles la complicité de l'autorité civile. Lorsque saint Bernard alla prêcher dans le Midi de la France contre les Manichéens et les Vaudois, il dut affronter leurs injures ^ . Saint Dominique, au cours de ses prédications, fut de leur part l'objet de plusieurs tentatives d'assassinat ^. Le clergé catholique était opprimé, spolié de ses biens et même de ses églises. Quand la croisade des Albigeois fut décidée, les chanoines de Saint-Nazaire de Béziers avaient dû fortifier leur cathédrale pour y trouver un abri contre les violences des Cathares ^. Les hérétiques avaient transformé en temples manichéens les églises de Castelnaudary. Lorsqu'il prit possession de son siège de Toulouse, Foulques trouva la mense épiscopale complètement dilapidée par les Cathares; enfin, Pierre de Castelnau tomba frappé à mort sous leurs coups. Avant d'être persécutés par les Croisés du Nord, les Albigeois avaient commencé par être eux-mêmes persécuteurs.