Ibidem
Vaudois et les Manichéens avaient, eux aussi, lancé le pouvoir civil sur les biens ecclésiastiques en Languedoc, en Lombardie, en Allemagne; les fraticelli avaient excité le glaive temporel contre le spirituel et n'avaient pas craint, en haine de la papauté, de s'allier, malgré leurs doctrines, à la toute-puissance impériale.
Est-il étonnant que parfois les princes aient été inclinés vers des sectes qui favorisaient et légitimaient si bien leurs plus ardentes convoitises? Ils estimaient chimériques les opinions antisociales de Ihérésie ; il leur semblait que leur action tarderait encore longtemps à s'exercer et qu'il n'y avait à s'en alarmer que pour les siècles futurs; en revanche, l'occupation des biens ecclésiastiques pouvait être immédiate. Il fallait soutenir des doctrines dont le danger était lointain, et les profits si proches! Et ainsi s'explique que l'on voie apparaître, la main dans la main, les prédicants albigeois et les comtes de Foix et de Toulouse, Pierre de Corbière et Louis de Bavière, Wicklef et Richard II, Jean Huss et Wenceslas!
En résumé, l'hérésie du moyen âge s'est presque toujours doublée de systèmes antisociaux. En un temps où la pensée humaine s'exprimait le plus souvent sous une forme théologique, les doctrines socialistes, communistes et anarchistes se sont montrées sous forme d'hérésies. Dès lors, par la force même des choses, la cause de l'Église et celle de la société étaient étroitement unies et pour ainsi dire confondues ; et ainsi s'explique et se précise la question de la répression de l'hérésie du moyen âge. Sans examiner si, en droit, l'Église peut punir ses
contradicteurs en usant du glaive, nous répondrons qu'en fait elle a réprimé l'hérésie et qu'en la réprimant elle a accompli une œuvre de salut social. Sans doute, sa main a été parfois pesante; les pénalités édictées par ses conciles ou, à son instigation, par le pouvoir civil, ont été draconiennes ; la peine de mort apparaît trop souvent dans ce code pénal ; dans certains cas, la cruauté du fanatisme a pu s'exercer; peut-être même quelques penseurs inoffensifs ont-ils été englobés dans ces exécutions générales... le moyen âge usait de procédés parfois brutaux que notre civilisation moderne a peine à comprendre. Mais, malgré toutes ces réserves, il nous semble que la répression de l'hérésie s'imposait, sinon au point de vue religieux, du moins au point de vue social.
Aux apologistes timides de l'Église qui craignent d'avouer sa rigueur et qui, malgré tous les textes, s'obstinent à nier l'appel au bras séculier et les supplices de l'Inquisition, nous disons qu'ils s'obstinent à nier l'évidence, et qu'au lieu de s'attarder dans une tactique surannée, qui a contre elle la ^vérité scientifique, ils feraient mieux d'étudier de près l'hérésie et de voir quels adversaires l'Église a eu à combattre et comment elle l'a fait. Aux défenseurs de l'hérésie qui voient en elle la protestation permanente de la raison contre le despotisme doctrinal, de la liberté contre la tyrannie, nous répondons qu'ils la font plus intéressante qu'elle n'était et qu'il faudrait désespérer de la raison si elle devait s'abîmer dans les folies manichéennes et vaudoises, de la liberté, si elle devait conduire au communisme, à l'immoralité et à l'anarchie. Nous leur rappelons que si la
législation moderne a supprimé le supplice du feu, elle n'en a pas moins conservé de graves pénalités contre les violateurs du mariage, les fauteurs de pillage et de révolte, les contempteurs de la patrie, surtout lorsqu'ils se livrent à la « propagande par le fait ». Bien plus, sans obéir le moins du monde à des conceptions d'ordre religieux, la société moderne a cru devoir prendre des mesures spéciales contre des « associations de malfaiteurs », dont les doctrines sociales renouvellent celles des hérésies du moyen âge. A ces disciples attardés de Michelet, nous disons simplement que, même de nos jours, dans notre société laïque, un pur Vaudois. un Manichéen convaincu, un disciple militant des //vz^/ce///, Wicklef et Jean Huss lui-même, en raison de leurs doctrines immorales et antisociales, seraient justiciables du tribunal correctionnel et de la cour d'assises. Cette simple constatation fera comprendre le rôle de l'Eglise dans la répression de l'hérésie au moyen âge.
Le problème de la vie et de la destinée. — Le suicide et l'Endura. — Le nirvana. — Négation de l'enfer et du purgatoire. — La métempsycose. — Négation de la résurrection des corps. — Morale chrétienne et morale cathare. — Morale individuclli'. — L'abstinence cathare. — Fidélité absolue à la secte. — Morale sociale. — Négation du mariage. — Libertinage prélérable au mariage. — Chasteté rigoureuse des Parfaits. — La saignée. — Suppression de la famille. — Doctrines anarchistes. — Prohibition du serment. — Supj)ression des sanctions sociales. — Catharisme, crime social.
Le problème de la vie et de la destinée. — Quelles que soient les manières différentes dont les chrétiens ont essayé de mettre en pratique leur idéal, selon la diversité des tempéraments, des vocations et des circonstances, on peut cependant résumer en quelques propositions la théorie que l'Église nous présente de la vie, de sa valeur et du but auquel elle doit tendre. A ses yeux, l'homme est de passage sur cette terre ; il n'y habite pas une cité permanente mais tout au plus une tente de berger qu'au premier signal, venu d'en-haut, il devra replier'. Le temps qu'il y vit est une épreuve. Incliné vers
I. • Generatio mea aljlata est et convoluta est a me, quasi tabernaculum paslorum. • Cantique d'Ezéchias.
le mal par les mauvais instincts de sa nature viciée, les séductions et les infirmités de la chair, les tentations du démon, il est appelé au bien par la loi divine, les bons instincts que la chute originelle n'a pas pu faire entièrement disparaître en lui, et surtout par ce secours divin qu'il suffit de demander pour l'avoir, qui décuple les forces de la volonté humaine sans détruire sa liberté et sa responsabilité, et que l'on appelle la grâce. La perfection consiste v à triompher des mauvais instincts de la chair de telle manière que le corps demeure ce qu'il doit être, le serviteur de Tâme; à subordonner tous les mouvements de l'âme à la charité, c'est-à-dire à l'amour de Dieu, de telle manière que Dieu soit à la fois le principe et la fin de Ihomme, de toutes ses énergies et de toutes ses actions. Pour cela, il faut accepter avec résignation les épreuves de la vie, les traverser avec courage et faire de toutes les circonstances au milieu desquelles on se trouve, des occasions de sanctification et de salut. Qui ne "voit, dès lors, que pour le chrétien, la vie a un prix infini puisqu'elle lui fournit le moyen d'acquérir la sainteté et la béatitude éternelle qui en est la conséquence? Qui ne voit que pour lui les actions les plus vulgaires prennent une noblesse surnaturelle lorsque, faites en vue de Dieu, elles apparaissent avec un reflet de l'éternité « sub specie Beternitatis » ?
Tout autre était l'idée de la vie que le Manichéen tirait de sa conception de Dieu et de l'univers. Procédant à la fois du Bien et du Mal par une double création, l'homme était une contradiction vivante; l'âme et le corps qui le formaient ne pouvaient
jamais se concilier; prétendre les mettre en harmonie était aussi absurde que de vouloir unir des contraires, la nuit et le jour, le Bien et le Mal, Dieu et Satan. Dans le corps, l'âme n'était qu'une captive, et son supplice était aussi grand que celui de ces malheureux qu'on attachait jadis à des cadavres. Elle ne pouvait retrouver la paix qu'en reprenant possession de sa vie spirituelle et elle ne pouvait le faire que par sa séparation d'avec le corps. Le divorce de ces deux éléments inconciliables, c'està-dire la mort — la mort non seulement subie mais embrassée comme une délivrance — était le premier pas vers le bonheur. Tout ce qui la précédait et la retardait n'était que misère et tyrannie. Ce monde n'était qu'une prison sans d'autre délivrance que la mort et les actions humaines des actes méprisables, parce que s'exerçant par un corps corrompu, elles portaient avec elles le stigmate de sa corruption.
Le suicide et l'Endura. — Avançant l'heure de la liberté et faisant disparaître au plus tôt le cauchemar aussi vide qu'odieux de l'existence, le suicide était la conséquence directe de pareils principes, l'unique devoir de la vie étant de se détruire. Chez les Cathares, « le suicide était, pour ainsi dire, à l'ordre du jour. On en vit qui se faisaient ouvrir les veines et se mouraient dans un bain; d'autres prenaient des potions empoisonnées; ceux-ci se frappaient eux-mêmes ' ». L'Endura semble avoir été le mode de suicide le plus répandu chez les Albigeois. Il consistait à se laisser mourir de faim. Dœllinger en a relevé plusieurs cas dans des dépositions faites