‹ Questions d'histoire et d' archéologie chrétienneChapitre 20 sur 94 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

nation contre ceux qui ajoutaient ainsi au crime d'hérésie le crime de suicide.

Elle n'en resta pas moins une exception ; dans le cataloo'ue des erreurs cathares dressé dans les Sommes contre les hérétiques, la pratique du suicide n'est pas même mentionnée. D'autre part, elle est rarement signalée dans les dépositions reçues par l'Inquisition et nous devons conclure de tout cela que les docteurs cathares, tout en reconnaissant la beauté du suicide, n'osaient pas en prêcher à tous l'usage. L'instinct de la conservation et peutêtre aussi une certaine conception fataliste de la vie tempéraient chez la plupart de leurs adeptes la brutale logique qui les aurait portés à la mort.

Le nirvana. — Si tous ne se tuaient pas, ils n'en croyaient pas moins de leur devoir de tarir le plus possible en eux les sources et les manifestations de la vie. Le fakir de l'Inde qui par l'intensité de sa contemplation tombe dans le nirvana, perd tout à fait la notion de sa propre existence. Il ne sait plus s'il a un corps et s'il vit dans la nature : il est sans mouvement, sa sensibilité émoussée ne le met plus en communication avec le monde extérieur, et il n'est plus soumis aux nécessités de la matière. Si son âme est encore unie à un corps, du moins elle n'en a pas conscience. Elle a un avant-goût des jouissances qu'elle goûtera lorsque, redevenue pur esprit, elle sera à jamais séparée de lui. Les Cathares ne raisonnaient pas autrement : s'abstraire de la vie corporelle au point d'en perdre la notion, et ainsi consommer déjà sur cette terre le divorce de l'âme et du corps, pousser jusqu'à l'insensibilité l'abstention prêchée déjà par les Stoïciens, arrêter en

quelque sorte la vie physique, voilà le dernier terme de la doctrine cathare, doctrine de mort, s'il en fût ; car si elle s'était généralisée, le principe même de l'activité humaine aurait été détruit.

Assurément, tous les Albigeois n'en arrivaient pas à un si haut degré de perfection manichéenne : ils vivaient et même s'agitaient. Mais c'était par une contradiction due à leur faiblesse. Ils n'en regardaient pas moins comme leurs modèles et leurs saints ceux d'entre eux qui avaient atteint les profondeurs du nirvana. Il s'en trouvait en Languedoc : Berbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, alla voir par curiosité l'un de ces Parfaits. « Il lui apparut, racontait-elle, comme la merveille la plus étrange. Depuis fort longtemps il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc darbre, insensible à ce qui l'entourait ' . » Un pareil état était la preuve évidente que ce cathare était mûr pour l'éternité bienheureuse, puisque déjà sur terre il vivait comme un pur esprit.

Mais la masse des hommes n'en était pas à ce point de perfection. Chez eux, le corps dominait l'âme et l'asservissait à ses désirs grossiers, à ses passions brutales. L'âme elle-même se matérialisait en quelque sorte dans son commerce quotidien avec le corps, à tel point qu'à l'heure de la mort, il lui était douloureux de s'en séparer. Oublieuse de son origine divine, elle regrettait la captivité et la corrruption au milieu de laquelle elle avait vécu. Et c'était là la preuve qu'elle était devenue corporelle, qu'elle était souillée et que sans une régénération, qui la dé-

Page 1