Ms. 609, 1° 54 V
Au temps où Bonmacip de Toulouse était baile d'Avignonet, plusieurs hérétiques furent pris dans la cabane de Partes; parmi eux était Adhémar, notaire d'Avignonet, qui se trouvant malade, venait de recevoir le consolamentum du diacre B. de Mairevilla. Pour détruire l'effet de cette initiation et soigner son âme encore plus que son corps, l'évêque de Toulouse accourut auprès de lui et lui fit prendre du bouillon de poule, « dédit ei horodium gallinae ad bibenduin ^ «. Guillaume de Malhorgas avait, lui aussi, reçu l'initiation des Parfaits, au cours d'une maladie qu'il avait crue mortelle. Se sentant mieux, il regretta ce qu'il avait fait et le prouva en mangeant de nouveau de la viande. Vers 1220, Pierre Amiel avait fréquenté les hérétiques et en particulier l'un des plus influents, Isarn de Castres ; il déclara cependant aux inquisiteurs de 1245 que jamais il n'avait été vraiment hérétique et il en donna une preuve qui lui semblait péremptoire : il n'avait jamais observé les abstinences de la secte ^.
Ces textes concordent et montrent tous que les vrais Albigeois, les Parfaits, suivaient un régime végétarien, tempéré seulement par l'usage du poisson.
Cela provenait de deux dogmes fondamentaux de leur théologie. Nous avons vu plus haut l'horreur qu'ils professaient pour l'acte générateur; c'était pour eux l'impureté même, par conséquent tout ce qui en provenait était essentiellement impur. Ils re-
\. Ibidem, f» 8.
2. Ms. 609, f° 13. « Et tune ipse teslis ivit cum eis apud Laurac, et fuit cum hereticis ibi per duos menses, set non fuit liereticus indutus ; nec jejunavit, ncc oravit, nec fecit illas abstinentias quas ipsi faciunt. •
prenaient donc l'antique distinction que faisaient les juifs entre les aliments purs, et par conséquent licites, et les aliments impurs, et par conséquent rigoureusement défendus. Mais tandis que la loi mosaïque limitait ses prohibitions à certaines viandes déterminées, la loi cathare retendait à tout ce qui provient de l'accouplement « quod nascatar per viain gènerationis seu cohitas » ; et par là ils entendaient non seulement l'animal lui-même, avec sa viande et sa graisse, mais ce qu'il produisait à la suite de l'acte générateur, le lait et les œufs. Il est probable que si, parmi les êtres vivants, on exceptait les poissons, c'était qu'on se faisait une idée particulière et fausse sur le mode de propagation des animaux à sang froid.
La croyance à la métempsycose explique aussi cette aversion des Cathares pour l'usage de la viande. Les historiens anciens ont décrit, avec beaucoup de détails, la vénération qu'avaient les Egyptiens pour certains animaux sacrés, tels que le bœuf Apis, les éperviers, les chats, les crocodiles. « On raconte, dit Diodore \ que les habitants de l'Egypte étant un jour en proie à la disette, se dévorèrent entre eux, sans touclier aucunement aux animaux sacrés... Lorsqu'ils voyagent en pays étranger, ils ont pitié des chats, des éperviers et les ramènent avec eux en Egypte, même en se privant des choses les plus nécessaires. » Avant Diodore, Hérodote ^ avait insisté sur ce trait de mœurs, qui lui paraissait bien étrange : « On voit en Egypte peu d'animaux et ceux qu'on y rencontre, -sauvages ou domestiques, on les regarde
]. Diodore, I, 83.
•2. Hehodote, h, 55.
comme sacrés... La loi ordonne aux habitants de nourrir les bêtes et parmi eux, il y a un certain nombre de personnes, tant hommes que femmes, destinés à prendre soin de chaque espèce en particulier. » L'Inde contemporaine nous présente le même spectacle et dans les famines périodiques qui la déciment ses habitants aiment mieux attendre la mort, couchés le long des chemins, que de se nourrir de certaines bêtes. « Entre tous les animaux ', la vache et le serpent obtiennent, à des titres divers, le premier rang : la vache nourricière est sainte et sacrée; sa vie est une bénédiction, son contact purifie, ses excréments lavent toutes les souillures. Elle est inviolable : un poil de vache avalé par malheur ruine tout espoir de salut prochain. Les Sikhs ont sur ce point dépassé même la commune piété des autres sectes et n'ont pas craint de verser le sang humain pour sauver la vie à ces animaux divins... Le culte du serpent est partout en honneur; ses sanctuaires couvrent l'Inde, et ses fêtes se renouvellent fréquemment. Le singe s'est élevé à la dignité de personnage épique, et l'Inde n'a pas de dieu plus populaire que Ilanoumat. Le poisson, la tortue, l'ours ont eu le privilège glorieux d'incarner un avatar de Vichnou. » C'est en effet la théorie des avatars, c'est-à-dire des incarnations divines dans le corps des animaux, ou simplement celle de la métempsycose, c'est-à-dire des migrations des âmes à travers les corps de tous les êtres vivants, qui explique ce culte des Egyptiens et des Hindous pour les animaux. A travers leur enveloppe matérielle, ils discernent en eux