‹ Questions d'histoire et d' archéologie chrétienneChapitre 4 sur 94 · Ibidem, p · texte numérisé non relu

Ibidem, p

.3. C.j. c, Sexte : V. 11.19.

étaient alors confisqués à ses héritiers; ainsi l'ordonne une décrétale d'Alexandre IV *.

Il est inutile de chercher ailleurs d'autres textes : ceux que nous avons allégués ont un caractère ofïiciel ; la plupart sont extraits de la législation canonique, leurs prescriptions avaient force de loi dans l'Eglise universelle, et étaient enseignées dans les écoles de droit canon. iVprès les avoir lus, il est impossible de nier que l'Eglise ait voulu réduire l'hérésie parla force : loin de subir toujours l'impulsion de l'autorité civile, elle la lui a parfois imprimée. L'Inquisition n'agissait pas comme un expert ou un juré donnant son avis, à la réquisition du prince ou du magistrat, encore moins comme un médiateur entre le condamné et son juge; bien au contraire, elle nous • apparaît comme un juge souverain tranchant dans une cause qui relève tout particulièrement de sa juridiction, d'après une législation purement canonique, et imposant à l'autorité civile, sous les peines les plus graves, l'obligation d'exécuter, sans discussion et sans retard, la sentence, comme le gendarme ou le bourreau qui obéit aveuglément aux ordres du tribunal.

Tels sont les faits : au lieu de les nier, de les dénaturer, de les atténuer, ne vaut-il pas mieux les prendre tels qu'ils sont, avec toute la portée que leur donnent les textes juridiques et historiques, et essayer ensuite de les expliquer et de les comprendre?

Ce qui étonne tout d'abord, c'est la dureté de la répression : la mort pour les relaps et les obstinés,

^. Ibidem, n" 9.

la prison perpétuelle même après l'abjuration. Ceux qui viendront après nous en seront encore plus étonnés, si le Code continue à adoucir ses pénalités. Cependant il ne faut pas oublier qu'au moyen âge la vindicte publique était plus sévère et que le bras de la justice s'appesantissait plus lourdement que de nos jours, non seulement sur le coupable, mais encore sur le prévenu, qu'elle soumettait aux terribles épreuves de la torture. D'autre part, les historiens les plus ennemis de l'Eglise ne font aucune difficulté de reconnaître que la procédure inquisitoriale marquait un réel progrès sur les usages des juridictions civiles et que les accusés trouvaient auprès des juges ecclésiastiques des garanties que les tribunaux ordinaires ne devaient adopter que plusieurs siècles plus tard. C'est ce qu'a parfaitement mis en lumière M""" Douais, évêque de Beauvais, dans ses savantes études sur l'Inquisition ^

Quels que soient les progrès que l'Eglise ait fait faire à la procédure criminelle, il n'en est pas moins vrai qu'elle a ajouté à la longue série des délits et des crimes un crime qui n'y figurait pas avant elle et qui, depuis le triomphe des idées nouvelles, en a été rayé, l'hérésie ; et l'on se demande comment une religion dont les martyrs affirment l'inviolabilité de la conscience et de la pensée, a été amenée à réprimer avec tant d'ardeur des délits d'opinion et de croyance. N'est-elle pas tombée dans une vraie con-

I.Cf. Douais. La formule Communicato bonorum virorum consilio (les sentences inquisitoriales. {Le. Moyen Age, t. XI, pp. 137 et suiv.)

Il est aussi à remarquer que les conciles d'Avignon, de Béziers et de Narbonne, dans les canons qu'ils édictaient contre l'hérésie albigeoise, tempéraient la rigueur de la justice séculière contre les emmurés.

tradiction, lorsque, tout en honorant ses martyrs, elle a envoyé à la mort un grand nombre de ses adversaires y Grave objection qui a été souvent faite à l'Église et qu'on a parfois de la peine à résoudre.

On a essayé d'y répondre en montrant que la civilisation du moyen âge reposait sur l'unité de foi et sur la suprématie incontestable de l'orthodoxie catholique. Les institutions politiques et sociales de ce temps s'inspirant directement du christianisme, combattre ou diminuer l'action de la religion sur les âmes, c'était porter atteinte aux lois et aux coutumes; propager des doctrines hétérodoxes, c'était jeter dans le monde des ferments de dissolution et de discorde, enlever à la société sa principale force, l'unité de croyance.

Cette réponse n'est certes pas à dédaigner; l'anarchie intellectuelle et morale de notre temps en souligne la valeur. N'est-il pas certain que la division des esprits, qui semble devoir s'accentuer encore, a porté gravement atteinte à l'unité de la patrie et de la société? Ne peut-on pas se demander si la licence intellectuelle qui expose les idées les plus nécessaires et les plus sacrées aux négations, parfois les moins qualifiées, n'est pas un mal social au moins aussi grand que la contrainte de la pensée? L'expérience qui en a été faite pendant moins d'un siècle paraît déjà concluante, puisque les esprits les plus libéraux sont effrayés par les abus de la presse et que l'on a dû faire des lois pour arrêter la propagation de certaines idées dangereuses.

Cependant, n'oublions pas que le christianisme lui-même a été traité de secte révolutionnaire à son apparition, parce que, en niant le polythéisme, ses

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adeptes semblaient rejeter les fondements surlesquels reposait la civilisation antique. Les formes sociales sont sujettes à des renouveaux d'autant plus nécessaires qu'elles sont anciennes, et souvent les révolutionnaires de la veille sont les artisans de la civilisation du lendemain ; tels les martyrs qui prodiguèrent leur sang pour faire éclore au sein du paganisme la civilisation chrétienne. Si Thérésie du moyen âge avait apporté les germes d'un ordre social nouveau, en progrès sur l'ancien, il serait à déplorer que, sous prétexte d'unité de foi, on l'eût si durement comprimée et qu'on eût étouffé par la force le progrès intellectuel, social et moral qu'elle devait promouvoir. Mais en était-il ainsi?

11 est inutile de parler des doctrines particulières qui, donnant une explication condamnable d'un article particulier du dogme, n'ont guère été agitées que dans l'enceinte des écoles. Outre que leurs auteurs n'ont le plus souvent subi que des peines disciplinaires ou spirituelles, parce qu'ils voulaient rester dans le sein de l'Église et de leur monastère, elles n'ont eu qu'une faible influence sur la société et l'esprit du temps. Telles, sous Cliarlemagne, la controverse de Félix d'Urgel, sur l'adoptianisme ; au temps de Grégoire VII, celle de Bérenger de Tours sur l'Eucharistie, et même au xii^ siècle, celle qu'Abélard engagea avec saint Bernard sur le nominalisme et le réalisme. Aussi bien n'est-ce pas à propos de ces doctrines que les bûchers s'allumèrent et que la procédure inquisitoriale fut imaginée. Il convient plutôt d'étudier les hérésies qui eurent la plus grande vogue, celles que l'Eglise crut devoir réprimer avec le plus d'énergie : les hérésies des Bogomiles et des

néo-manichéens au xi^ siècle, de Pierre de Bruys et d'Arnaud de Brescia au xii®, des Albigeois, des Cathares, des Vaudois au xiii% de Dolcino, de Marsile et des fraticelli auxiV^, de Wicklef et de Jean Huss à la fin du xiv" et au commencement du xv^.

La plupart se sont inspirées plus ou moins directement du manichéisme. Or, « le principe fondamental du manichéisme provient du dualisme persan. C'est l'affirmation de l'éternelle coexistence de deux puissances souveraines, de deux dieux essentiellement adverses, l'un qui est la source et l'essence de tout bien et qui ne peut produire que le bien ; il constitue la lumière et il est représenté par elle; l'autre est l'auteur, la cause et camme la substance du mal : c'est le prince des ténèbres, formant la matière, régnant sur elle, et agissant par elle au moyen de ses attractions et de ses tumultes. Les manichéens l'appelaient aussi matière, prince du monde, Satan * ». Or le monde est l'œuvre de l'esprit du mal, et malgré les efforts d'un ange de lumière, le Christ, qui, une première fois sous la forme du serpent du paradis, et une autre fois sous la forme du Crucifié, a enseigné aux hommes la révolte contre le démon créateur, l'œuvre de la création n'en reste pas moins essentiellement et fatalement mauvaise.

1. Nouvelle Encyclopédie, article Manichéisme, par M. le pasleur

VOLLET.

Cf. aussi, dans ce même volume, l'article sur la Morale albigeoise.

La Rédemption par le Christ n'a été qu'une apparence, puisqu'un ange de lumière ne peut pas s'être revêtu en réalité de la matière, œuvre de l'ange des ténèbres ; d'ailleurs, elle a été incomplète. Le Paraclet, le Consolateur promis par le Christ, doit enseigner à l'homme les moyens d'échapper à la puissance de Satan. Or Manès se présentait comme le Paraclet et il attribuait à ses enseignements une autorité beaucoup plus grande qu'à ceux de l'Evangile : spiritualisation de l'homme par le nirvana, anéantissement de la création par la suppression de la vie matérielle et par l'extase, horreur pour tous les êtres matériels et en particulier pour la femme qui représente le principe séducteur de la matière, tels étaient les traits généraux de la morale de Manès ; ils découlaient directement de sa théologie.

A la fin du x'' siècle, ces doctrines firent les plus grands progrès en Bulgarie et en Macédoine, sous l'influence du prêtre Bogomili, qui donna son nom à la secte des Bogomiles. Or ces néo-manichéens tiraient de leurs croyances de graves conséquences sociales : ils condamnaient le mariage et la famille, parce que c'était par ce moyen que l'œuvre diabolique de la création se perpétuait; ils abhorraient la vie militaire et défendaient de combattre l'ennemi, la guerre étant par essence l'œuvre du mal. Leur nombre s'accrut rapidement dans l'empire grec; et à la fin du xi'^ siècle, l'empereur Alexis Comnène crut nécessaire d'arrêter leurs progrès. Il demanda la réfutation de leurs doctrines au moine Euthymius qui écrivit la. Panoplie dogmatique; en même temps, il fit arrêter un grand nombre d'initiés et les condamna au bûcher.

HERESIE AU xMOYEN AGE. 17

Dès les premières années du xi" siècle, ces doc trines s'étaient répandues d'Orient en Italie, en Germanie et en France. La chronique d'Adhémar de Chabannes en signale les progrès, vers 1010, dans les pays d'Aquitaine ; en 1017, dix chanoines de l'église Sainte-Croix d'Orléans, qui passaient pour très vertueux, étaient convaincus de ces erreurs, dégradés, excommuniés et brûlés par ordre du roi Robert, venu à Orléans pour la circonstance ; à Toulouse, plusieurs hérétiques subissaient le même sort ; enfin, en 1025, pendant les fêtes de Noël et de l'Epiphanie, Gérard, évêque de Cambrai, faisait le procès des mêmes doctrines, au synode d'x'Vrras, et les réprimait avec sévérité.

Mais qu'étaient ces hérétiques et qu'enseignaientils ? Raoul Glaber nous dit que, lorsque le roi Robert eut été informé des progrès de l'erreur manichéenne à Orléans, il en fut douloureusement ému parce qu'elle était professée par plusieurs de ses amis, chanoines de Sainte-Croix; mais il n'en résolut pas moins de la poursuivre avec énergie « parce qu'il en appréhendait la ruine de la patrie et la mort des âmes, tristis et mœrens nirjiium effectus, quonian et ruinatn patrise rêvera et animaruni tnetuebat interituni ^ ». C'est qu'en effet, si ces néo-manichéens attaquaient les dogmes fondamentaux, les sacrements et les pratiques de l'Eglise, ils attaquaient aussi les bases de toute société, le mariage et la famille. « Ils condamnaient les mariages légitimes, légitima connubia execrari ^. » Et, comme la plupart d'entre eux, tout en restant dans le célibat, ne gardaient

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