‹ Questions d'histoire et d' archéologie chrétienneChapitre 44 sur 94 · DoAT, 23, pp. 201 et suiv · texte numérisé non relu

DoAT, 23, pp. 201 et suiv

viciât. L'épreuve devait durer de Pâques 1239 à la même fête de l'année suivante ; mais une maladie de Tardieu la fit abréger ; on lui conféra le Consolamentum à la Toussaint^ Raymonde, fille de Raymond Jougla de Saint-Martin-la Lande, fut chassée de chez elle par son père qui la croyait de mauvaise vie. Elle fut recueillie par des femmes hérétiques qui calmèrent son chagrin en lui faisant espérer un sort bien meilleur; elles lui apprirent à aimer les Parfaits et l'engagèrent à se donner à l'hérésie. Elle vécut ainsi chez elles, faisant leurs commissions et écoutant leurs instructions, jusqu'au jour où elle leur promit de recevoir le Consolamentum quand elles le voudraient. Devenue postulante, elle se soumit à l'épreuve de '( l'abstinence » ; c'est pourquoi les Parfaites, ses protectrices, lui déclarèrent qu'elle serait initiée lorsqu'elle aurait été bien instruite de la foi et des mœurs des hérétiques et qu'elle aurait rigoureusement observé les trois carêmes de Tannée cathare'. Lin mois après, ces femmes durent aller se réfugier à Montségur, et elles refusèrent d'emmener Raymonde avec elles, jDarce qu'elle ne leur paraissait pas assez instruite ni assez ferme dans leur foi, pour devenir Parfaite -.

Après une nouvelle année seulement, elle commença le temps d'épreuve qui devait la conduire au

\. Ms. 609, f" il. " Promiserat dictis lierelicabus quocl se redderel quandocunque placeret eis, et stelit cum eis apud Lauracutn et adoravit eas; sed dicte heretice noluerunt eam ipsara heredcare donec bene esset instrucla ûdem et mores hereticoruin et fecisset primo très quadragen;is. » Les Cathares observant trois carêmes par an, la nécessité de ces trois carêmes imposés à Raymonde Jougla nous prouve que Yabstinenlia durait au moins un an.

2. Ibidem. • Doluerunt ipsam secum ducere (juia ipsa testis non erat benc instructa nec bene firma in secta lierelicorum. »

INITIATION CATHARE. 105

Consolamentum. Il dura deux ans, puis on reconnut que la jeunesse de Raymonde Jougla ne lui permettait pas de suivre le régime des Parfaits. Renonçant à son projet, elle renvoya son initiation complète à son lit de mort et resta simple croyante. Cette décision nous explique la durée anormale de cette probatio. Elle se prolongea deux ans, parce que la vocation de Raymonde était incertaine. 11 en fut de cette hérétique comme des ordinands douteux qui sont ajournés, pour un examen plus attentif de leurs dispositions.

Les témoignages que nous venons de citer ne laissent aucun doute sur la nécessité, avant l'initiation cathare, d'une probatio correspondant au catéchuménat primitif. Ils nous en précisent même le caractère, en nous décrivant les exercices qui le remplissaient et le genre de vie qu'on y menait. Comme les catéchumènes, les Croyants étudiaient alors, d'une manière toute particulière, la doctrine théologique et morale qu'ils allaient embrasser : leur instruction religieuse était la principale préoccupation des Parfaits auxquels leur formation spirituelle avait été confiée. Si Raymonde Jougla ne fut pas admise au Consolamentum, c'est qu'elle ne fut pas jugée assez instruite des dogmes de la secte, quia non erat bene instructa. On cherchait, en second lieu, à s'assurer de la solidité des convictions des néophytes. Lorsque la persécution fut déchaînée contre l'hérésie, on ne leur cachait pas les risques qu'ils couraient en l'adoptant, risques qui pouvaient aller jusqu'à la mort par le feu. Quiconque paraissait ne pas avoir assez de solidité dans la foi, assez d'énergie dans le caractère, était renvoyé dans la masse

des simples Croyants : le second motif d'exclusion de Raymonde Jongla fut qu'elle n'était pas assez ferme, quia non erat satis firma in fide hereticorum. On éprouvait cette fermeté en imposant aux novices un régime de vie d'une extrême austérité qui, d'une part, les soumettait entièrement aux chefs de la secte, et de l'autre, les accoutumait, pendant au moins un an, aux conditions toutes particulières d'existence qu'ils adopteraient défmitivement, au jour du Consolamentum . Placés sous la garde, confiés aux soins spirituels {sub cura) des Parfaits, quittant leur famille pour vivre avec eux, les postulants leur devaient une obéissance absolue. Raymonde Jougla faisait toutes les commissions des communautés hérétiques chez lesquelles elle accomplissait son temps de noviciat; son service était celui dune vraie sœur converse. Cette entière subordination se doublait d'un véritable culte, dans l'acception rigoureuse de ce mot, rendu par le novice à son maître. Tant que dura sa prohatio, Guillaume Tardieu adora le Parfait auquel il avait été confié, Guillaume Vidal. Chaque jour, matin et soir, il se prosternait à ses pieds, lui demandant sa bénédiction pour avoir de plus en plus la force de devenir un Pur. Enfin, il est toujours dit de chacun de ces novices qu'il mangeait à la table des Parfaits, et coinedit cuni eis. Cela signifie qu'il était soumis au même régime de nourriture qu'eux et que, comme eux, il pratiquait l'abstinence absolue de toute nourriture animale, viandes, œufs et laitages. C'est pourquoi le Rituel désigne par le mot àHabstinentia ce que d'autres hérétiques appelaient prohatio^ c'està-dire le temps d'épreuve.

INITIATION CATHARE. 107

Il est impossible de ne pas reconnaître de grandes ressemblances entre la manière dont étaient préparés à l'initiation les catéchumènes de l'Eglise primitive et les Croyants des sectes cathares. Or, elles n'étaient pas fortuites. On pourrait, il est vrai, faire remarquer que certaines proviennent de la nature même de ces deux épreuves. L'instruction religieuse des postulants, leur préparation au genre de vie qu'ils devaient embrasser, tout cela s'explique, dans les deux cas, d'une manière fort simple, sans qu'on doive établir entre l'un et l'autre la moindre parenté. Mais ce qui est plus étonnant, c'est que l'on retrouve dans ces deux noviciats certaines particularités, moins nécessaires, et cependant si précises et si semblables qu'il est impossible de ne pas voir un rapport entre elles. Que les postulants, catéchumènes ou Croyants, aient témoigné un profond respect à ceux qui les dirigeaient, on se l'explique. Mais qu'ils l'aient fait de la même manière, les uns en se prosternant devant les prêtres et les exorcistes, les autres en « adorant » par des prostrations les Parfaits qui prononçaient sur eux les formules de la bénédiction, voilà une concordance qu'il est vraiment difficile d'imputer au hasard. Nous la retrouvons d'ailleurs dans une cérémonie fort importante, commune à l'initiation cathare et à l'initiation chrétienne, la tradition du Symbole et du Pater.

La tradition du Symbole et du Pater. — Elle avait lieu dans l'Eglise primitive au troisième scrutin. Ce jour-là, on faisait subir aux catéchumènes un dernier examen sur la formule de la foi, représentée par les Evangiles et le Symbole, et la formule

de la prière, représentée par le Pater. « Les élus * ayant été invités à se tenir debout, attentifs et respectueux, l'un des diacres lisait les premières pages de saint Matthieu. Le prêtre en donnait aussitôt un court commentaire. On recommençait de même pour les trois autres évangélistes. » C'était la tradition des Evangiles et du Symbole. Quand elle était finie, les catéchumènes, qui avaient été admis, étaient capables de lire et de comprendre ces deux textes, qui renfermaient tout ce qu'ils devaient croire.

Puis venait celle du Pater, la prière par excellence que le Seigneur avait voulu apprendre luimême à ses apôtres et par eux à l'humanité tout entière. Le prêtre y procédait en récitant, phrase par phrase, le texte de l'Oraison dominicale et la commentant à mesure. La dernière demande une fois dite et expliquée, il terminait par une allocution suprême la cérémonie de la traditio. Dès lors, les catéchumènes savaient prier comme Dieu le voulait.

Chez les Cathares, la tradition du dogme et de l'oraison se faisait de même, et avec une aussi grande solennité. Les Croyants n'y étaient admis qu'après un an « d'abstinence, » lorsqu'ils en avaient paru dignes aux Parfaits préposés à leur formation ^. Chez eux donc, comme dans la primitive Eglise, un examen ou scrutin et une sorte de vote d'admission, précédaient cette importante démarche. Puis, on préparait soigneusement le lieu où elle devait avoir lieu et les objets qui étaient pour cela nécessaires. Sur tous les murs, étaient disposés des luminaires por-

Page 1