Martèle et Durand, Thésaurus novus anecdotorum, V
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bien distinctes : 1° le baptême de l'eau qui, par la vertu de l'eau et des paroles sacramentelles, lave le néophyte de toute souillure et en particulier du péché originel; 2° le baptême de l'Esprit, plus connu sous le nom de consignatio ou confirmation, qui, par la vertu des onctions et de l'imposition des mains, confère le Saint-Esprit à ceux qui le reçoivent. Au baptême solennel de Pâques, qui était donné la nuit du samedi saint, ces deux groupes de rites étaient intimement rattachés l'un à l'autre : aussitôt sortis de la piscine baptismale, les catéchumènes allaient demander à l'évêque la consignatio.
Or de ces deux moitiés du baptême, si l'on peut s'exprimer ainsi, les Cathares n'admettaient pas la première. Niant l'existence de la faute originelle, ils ne sentaient pas le besoin de la laver, par le baptême de l'eau, qui par là même devenait inutile. Il leur était même odieux, parce qu'il avait été inventé, disaient-ils, par saint Jean pour supplanter d'avance le baptême de l'Esprit apporté par le Christ. Et puis, opérant par l'eau, c'est-à-dire par la matière, il empruntait à Satan, le maître de la matière, ses moyens d'action : il était satanique lui-même. Ils le rejetaient donc avec horreur, s'en tenant au baptême de l'Esprit, qui conférait le Paraclet.
Trois cérémonies composaient, dans la primitive Eglise, le baptême de l'Esprit : l'onction avec de l'huile parfumée, la marque sur le front du signe de la croix ou consignatio proprement dite, enfin l'imposition des mains. Mais il est à remarquer que de ces trois cérémonies distinctes, la plus ancienne était l'imposition des mains et que les deux autres ne paraissent guère qu'à la fin du second siècle et au
commencement du troisième. Soit que leurs rites remontassent à cette antiquité si reculée qu'elle se confond presque avec l'âge apostolique, soit que là encore ils aient obéi à la répulsion qu'ils avaient pour la matière et le signe de la croix, les Cathares n'ont pas admis, dans les cérémonies du coiisolamentunif les onctions et la consignatio proprement dite et les ont réduites à la simple imposition des mains.
L'allocution préliminaire. — Ils la faisaient précéder d'une longue exhortation par laquelle l'Ancien racontait au néophyte l'institution du baptême spirituel par Jésus-Christ et sa transmission d'âge en âge par les bons hommes, lui en démontrant la supériorité surlebaplîme de l'eau ^
« Pierre, vous voulez recevoir le baptême spirituel par lequel est donné le Saint-Esprit dans l'Église de Dieu avec la sainte oraison, par l'imposition des mains des « bons hommes ». De ce baptême Notre- Seigneur Jésus-Christ dit, dans l'Évangile de saint Matthieu, à ses disciples : « Allez et instruisez toutes les nations et baptise\-les au nom du Père, du Fils et du Sai/it-Esprit. Et enseignez-leur à garder toutes les choses que je vous ai commandées. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la consommation du siècle. » Et dans l'Évangile de saint Marc, il dit : « Allez par tout le monde, prêchez l'Évangile à toute créature. Et qui croira et sera baptisé sera sauvé, mais qui ne croira pas sera condamné. » Et dans l'Évangile de saint Jean, il dit à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te dis qu'aucun homme n'entrera dans le royaume de
\. Rituel cathare, pp. xvi et suiv.
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Dieu s'il n'a été régénéré par l'eau et le Saint- Esprit. » Et Jean-Baptiste ^ a parlé de ce baptême quand il a dit : « Il est vrai que je baptise d'eau. Mais celui qui doit venir après moi est plus fort que moi; je ne suis pas digne de lier la courroie de ses souliers. Il vous baptisera du Saint-Esprit et du feu. » Et Jésus-Christ dit, dans les Actes des Apôtres : « Jean a baptisé d'eau, mais vous serez baptisés du Saint-Esprit. » Ce Saint-Esprit, par l'imposition des mains, a été institué par Jésus- Christ, selon ce que rapporte saint Luc, et il dit que ses amis le feraient, comme le rapporte saint Marc. « Ils imposeront les mains sur les malades et les malades seront guéris. » Et Ananias fit ce baptême à saint Paul, quand il fut converti. Et ensuite Paul et Barnabe le firent en beaucoup de lieux. Et saint Pierre et saint Jean le firent sur les Samaritains. Car saint Luc le dit ainsi dans les Actes des Apôtres : « Les apôtres qui étaient à Jérusalem, ayant appris que ceux de Samarie avaient reçu la parole de Dieu, envoyèrent à eux Pierre et Jean, lesquels, y étant venus, prièrent pour eux pour qu'ils reçussent le Saint-Esprit : car il n'était encore descendu en aucun d'eux. » Alors ils posaient les mains sur eux et ils recevaient le Saint-Esprit. Ce saint baptême par lequel le Saint-Esprit est donné, l'Eglise de Dieu l'a gardé depuis les apôtres jusqu'à maintenant et il est venu de bons hommes en bons hommes jusqu'ici, et elle le fera jusqu'à la fin du monde. » L'Ancien démontrait ensuite au néophyte que le
i. 11 est curieux de voir les Cathares invoquer ici le témoignage de saint Jean-Baptiste, qu'ils considéraient comme le plus grand des démons.
Consolante ntum effaçait tous les péchés et que c'était à lui (et non au sacrement catholique de pénitence) que Jésus-Christ avait pensé quand il avait donné à son Église le pouvoir de lier et de délier.
« Et vous devez entendre que le pouvoir est donné à l'Eglise de Dieu délier et de délier et de pardonner les péchés et de les retenir, comme le Christ le dit dans l'Evangile de saint Jean : « Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie aussi. Lorsqu'il eut dit ces choses, il souffla et leur dit : Recevez le Saint- Esprit; ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnes; à ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus. » Et dans l'Evangile de saint Matthieu, il dit à Simon Pierre : « Je te dis que tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer n'auront point de force contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des deux. Et quelque chose que tu lies sur terre, elle sera liée dans les deux; et quelque chose que tu délies sur la terre, elle sera déliée dans les deux. « Et dans un autre endroit, il dit à ses disciples : « En vérité, je vous dis que quelque chose que vous liiez sur la terre, elle sera liée dans les deux, et quelque chose que vous déliiez sur terre, elle sera déliée dans les deux. Et derechef, en vérité, je vous dis : Si deux de vous se réunissent sur terre, toute chose, quoi qu'ils demandent, leur sera accordée par mon Père qui est dans le ciel. Car où sont deux ou trois personnes réunies en mon nom, j'y suis au milieu d'elles. »
Avec la rémission de tous ses péchés, le néophyte allait recevoir, par le Consolamentum, le pouvoir de renouveler toutes les merveilles accomplies par Jésus-
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Christ et, sur son ordre, par ses disciples. C'est ce que, continuant son exhortation, l'Ancien annonçait en ces termes :
« Et dans un autre endroit, il dit : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. » Et en l'Evangile de saint Jean, il dit : « Qui croit en moi, fera les œuvres que Je fais. » Et en l'Evangile de saint Marc, il dit : « Mais ceux qui croiront, ces signes les suivront en mon nom : ils chasseront les démons et ils parleront de nouvelles langues, et ils enlèveront des serpents, et s'ils boivent quelque chose de mortel^ cela ne leur fera pas de mal. Ils poseront les mains sur les malades et ils seront guéris. » Et en l'Evangile de saint Luc, il dit : « Voici que je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions et sur toutes les forces de l'ennemi, et rien ne vous nuira. »
Mais pour parvenir à une si grande pureté, à une si haute puissance, il faut imiter aussi les vertus sublimes du Christ, renoncer à jamais à toute souillure de l'âme et du corps, aimer ses ennemis et surtout haïr ce monde dont Satan est le prince. Aussi, l'Ancien termine-t-il son allocution, en exhortant vivement le néophyte à rester à jamais fidèle aux commandements de Jésus et aux engagements qu'il a pris pendant le noviciat cathare, Vabstinentia.
« Et si vous voulez recevoir ce pouvoir et cette puissance, il vous faut tenir tous les commandements du Christ et du Nouveau Testament, selon votre pouvoir. Et sachez qu'il a commandé que l'homme ne commette ni adultère, ni homicide, ni mensonge, qu'il ne jure aucun serment, qu'il ne prenne, ni
dérobe, ni ne fasse aux autres ce qu'il ne veut pas qu'on lui fasse à lui-même, et que l'homme pardonne à qui lui fait du mal et qu'il aime ses ennemis, et qu'il prie pour ses calomniateurs et pour ses accusateurs et les bénisse; et si on le frappe sur une joue, qu'il tende l'autre, et si on lui enlève la « gonelle », qu'il laisse le manteau; et qu'il ne juge ni ne condamne, et beaucoup d'autres commandements qui sont donnés par le Seigneur à son Eglise. Et il faut également que vous haïssiez ce monde et ses œuvres et les choses qui sont de lui. Car saint Jean dit dans l'Épître : « 0 mes très chers, n'aimez pas le monde ni ces choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde est convoitise de la chair et convoitise des yeux et orgueil de la vie, laquelle n'est pas du Père, mais est du monde; et le monde passera, ainsi que sa convoitise, mais qui fait la volonté de Dieu demeure éter'nellement. » Et le Christ dit aux nations : « Le monde ne peut vous haïr, mais il me hait parce que je porte témoignage de lui que ses œuvres sont mauvaises. » Et dans le livre de Salomon^ il est écrit : « J'ai vu toutes les choses qui se font sous le soleil, et voilà que toutes sont vanités et tourments d'esprit. » Et Jude, frère de Jacques, dit pour notre enseignement, dans l'Epître :
1. Cette citation de Salomon est aussi étrange que celle qui a été faite, quelques lignes plus haut, de S. Jean-Baptiste. Les Cathares rejetaient en effet toutl'Ancien Testament; l'Ancien, dans cette même allocution, recommande au néophyte de n'observer que les commandements du Christ et du Nouveau Testament; les saints et les patriarches de l'ancienne Loi étaient considérés par la secte cathare comme des suppôts de Satan et de Jéhovah, son ministre.
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« Haïssez ce vêtement souillé qui est charnel. » Et par ces témoignages et par beaucoup d'autres, il vous faut tenir les commandements de Dieu et haïr le monde. Et si vous le faites bien, jusqu'à la fin, nous avons l'espérance que votre âme aura la vie éternelle. »
Cette allocution nous suggère deux remarques. Tout d'abord, comme la précédente, elle procède d'une inspiration si nettement chrétienne qu'elle aurait pu être prononcée par un inquisiteur aussi bien que par un hérétique. Le pouvoir des clefs y est affirmé avec une rigueur que les canonistes catholiques n'ont jamais dépassée. Le monde et ses frivolités y sont flétris avec la même force que chez les grands sermonnaires. Enfin, elle réunit, comme un vrai traité de théologie orthodoxe, tous les textes évangéliques qui prouvent la divinité de l'Église et de sa mission et la nécessité du baptême. Bien plus, sur un point elle est tellement catholique qu'elle semble réprouver Tune des doctrines les plus chères aux Cathares sur le consolamentum lui-même. Ils proscrivaient comme une pratique diabolique le baptême de l'eau ; or elle ne craint pas de citer le texte du quatrième évangile où Jésus proclame, devant Nicodème, la nécessité pour tout homme d'être régénéré par Y eau et le Saint-Esprit. Aussi serions-nous tentés, une fois de plus, de voir dans ces allocutions des vestiges des instructions prononcées jadis devant les catéchumènes, plutôt que des textes d'origine et d'inspiration hérétique. En second lieu, ce texte nous prouve que, pour les Cathares, le Consolamentum répondait au sacrement de pénitence autant qu'à celui du baptême.
Le Consolamentum et le sacrement de pénitence. — C'est d'ailleurs ce que déclare de son côté Bernard Gui lorsque, dans sa Practica, il affirme que les hérétiques prétendaient substituer le Consolamentum à la pénitence ' . « Ils déclarent que la vraie pénitence consiste à entrer dans leur secte et leur ordre ; à ceux qui le font dans la maladie ou en pleine santé, ils prétendent remettre tous les péchés, et ils affirment que, sur ce point, ils ont le même pouvoir que S. Pierre et S. Paul et les autres disciples de Jésus-Christ. » Il est donc tout naturel que les rites d'initiation qui faisaient ressembler le Consolamentum au baptême, aient été accompagnés de rites pénitentiels lui donnant une certaine analogie avec la pénitence et la réconciliation des pécheurs. Or, sur ce point encore, nous allons trouver une parenté évidente entre les rites cathares et ceux de l'Eglise catholique.
C'était le jeudi saint dans certaines églises, le vendredi saint dans d'autres, que les pénitents étaient réconciliés. Nous allons suivre point par point les diverses phases de cette cérémonie, pour les retrouver immédiatement avant le Consolamentum cathare.
« Nous sommes au jeudi saint^. La messe commence sans psalmodie, c'est-à-dire sans que l'on exécute le chant de l'/nï/'oï? et sans que le pape salue l'assistance par le Dominus çobiscum. Il récite une prière d'ouverture, puis un diacre lui amène les pénitents qui se prosternent tout du long au milieu de l'église. Le diacre prend alors la parole, » et par un discours que nous a conservé le sacramentaire