Cartulaire de S. Dominique, 1. 1, p
2. Cartulaire de S. Dominique. • Cum enim jure cautum sil quod aliquanta pars decimarum debeat semper pauperibus assignari et
Dans ce texte, Foulques prend les mois pauçres et pauçreté dans leur sens le plus rigoureux. Pour légitimer sa donation il invoque l'article du droit canon qui assigne à des œuvres d'assistance et de charité une partie des dîmes paroissiales. Cela est si vrai qu'il va jusqu'à préciser que si les sommes allouées ainsi à ses missionnaires dépassent leurs besoins, le reliquat reprendra sa destination et fera retour aux pauvres. Les Prêcheurs sont donc assimilés à des indigents assistés par l'Eglise. Si l'ordre naissant s'était composé de chanoines, enrichis par de nombreux dons, l'évêque de Toulouse n'aurait jamais osé donner à son acte des considérants dont la fausseté aurait déterminé de Avives protestations de la part des paroisses lésées, peut-être même des recours en annulation devant la curie romaine.
Ce qui a trompé M. Sabatier ', c'est que plusieurs fois S. Dominique se fit confirmer par le S. Siège des donations de biens. « Un point incontestablement acquis par des documents diplomatiques, c'est qu'en 1218, Dominique, à Rome, se faisait donner des privilèges où les propriétés de son ordre étaient indiquées... La bulle Religiosam vitam (privilège de N. D. de Prouille) du 30 mars 1218, énumère les possessions des Dominicains. » M. Sabatier aurait encore pu citer plusieurs autres actes que le R. P. Balme a réunis dans son Cartulaire de S. Dominique,ei qui nous montrent le bienheureux recevant de Simon de Montfort et de ses croisés de nombreuses
erogari, constat illis pauperibus 7ios teneri partem aliquam décimarum potius assignare qui pro Christo evangelicain paupertatem eligentes, universos et singulos exemple et doctrina donis celeslibus nituntur et élaborant ditare. » 1 . Sabatier, op. cit., p. 245.
largesses. Mais sans manquer à son idéal de pauvreté, S. François lui aussi reçut des donations. Lorsque en 1211, il transporta sa petite communauté de la léproserie de Rivo-Torto à la Portioncule, ce fut après la cession qui lui fut faite de cette église par les bénédictins du Subasio. Malgré leur indigence, les pénitents d'Assise firent en quelque sorte œuvre de propriétaires lorsqu'ils clôturèrent d'une haie le petit emplacement qu'ils venaient de recevoir et y élevèrent leurs huttes. Sans doute, cette possession était bien misérable; mais était-elle plus riche cette église délabrée de Prouille * avec son territoire contigu de trente pas, où les premiers Prêcheurs s'établirent en 1206? Lorsque S. François parcourait l'Ombrie, la Toscane et la Sabine, fondant sur sa route des ermitages et des couvents, il recevait encore des donations du même genre. Nous le savons d'une manière certaine pour les solitudes de l'Alverne, et même si aucun document ne nous le disait, nous pourrions nous en douter; car enfin S. François n'était ni un anarchiste ni un communiste ; il respectait le bien d'autrui et il ne s'établissait que sur les terres qui lui avaient été régulièrement abandonnées. S. Dominique n'agissait pas autrement lorsqu'il recevait de ses protecteurs les champs et les biens nécessaires à sa subsistance.
Remarquons d'ailleurs que presque toutes les donations que mentionne le Cartulaire de S. Dominigue, sont faites non à l'ordre, mais au monastère de Prouille. Ce sont encore les biens de Prouille que
i. Fanjeaux est le chef-lieu d'un canton de l'arrondissement de Casteinaudary, département de l'Aude. Le couvent de Prouille est au bas de la colline sur laquelle se dressent les constructions de Fanjeaux.
vise cette bulle du 30 mars 1218 que cite M. Sabatier. Or cette maison était avant tout un couvent de femmes; issues de familles pauvres, ne pouvant pas, à cause de la sévérité de leur clôture, demander à l'aumône leur subsistance, elles étaient bien obligées pour vivre de recevoir les biens qui leur étaient donnés. Sans doute, des Prêcheurs vivaient aussi à Prouille, mais ils n'étaient que les administrateurs temporels et les directeurs spirituels du couvent et la vie qu'ils y menaient ne saurait représenter celle de l'Ordre tout entier. En réalité, lorsque S. Dominique prit part au chapitre général des Mineurs, en 1218, ses frères et lui ne possédaient que peu de chose. La bulle de 1216 qui, celle-là, est adressée, non plus à Prouille, mais à l'ordre des Prêcheurs, dont le siège était au couvent de S. Romain de Toulouse, ne mentionne parmi ces biens que la villa de Casseneuil et les revenus bien précaires de deux églises ^ L'acte de Foulques de 1215 nous décrit les compagnons de S. Dominique parcourant les campagnes à pied, sans provisions, sans équipages ; à ce signalement, nous voyons que les Prêcheurs de 1215 ressemblaient tout à fait à ceux qui, dès 1205, s'étaient groupés autour de Diego. La pauvreté évangélique était restée leur idéal, et pour l'introduire dans son ordre, S. Dominique n'avait pas eu besoin de copier S. François.
D'ailleurs pour expliquer les ressemblances de ces deux fondations religieuses est-il si nécessaire de recourir à l'hypothèse du plagiat? Ce qui avait rendu si inefficace la mission cistercienne en Langue-
\. Balme, Cart.de S. Dominique, \.. H, p. 272.
doc, c'était le luxe des moines : à l'austérité des Parfaits, les Prêcheurs devaient opposer la pauvreté évangélique. D'autre part, ce qui pouvait rendre vraiment humble et méprisée la vie que les pénitents d'Assise voulaient mener, c'était le détachement absolu des biens de ce monde. Pour atteindre le but qu'ils s'étaient proposé, chacun de son côté, S. François et S, Dominique n'avaient qu'à copier l'Evangile.
Johannes Baplista de Rossi Romanus. — Culture classique et archéologie profane. — Les origines de l'archéologie chrétienne. — Méthode féconde de M. de Rossi. — Ses premières fouilles aux Catacombes. — Ses principales découvertes. — L'épigraphie chrétienne et de Rossi. — L'art chrétien primitif interprété par M. de Rossi. — Le Bulletin d'archéologie chrétienne. — Études archéologiques sur Rome au moyen âge. — Chrétien solide, savant indépendant. — Son caractère.
Le 20 septembre 1894, dans le palais pontifical de Castel-Gandolfo, s'est éteint le commandeur Jean- Baptiste de Rossi, et dans la tombe il a emporté les regrets unanimes de l'Église, dont il était le serviteur, de la science, dont il était la gloire; et, maintenant qu'il dort son dernier sommeil, le moment est venu de jeter un regard d'ensemble sur son œuvre, d'en mesurer la grandeur et d'en peser les résultats. Tout entière consacrée à l'étude, depuis l'adolescence jusqu'à la vieillesse, sa vie a été féconde, et l'on est pénétré d'étonnement lorsqu'on parcourt la liste de ses œuvres. Dressée par M. Gatti \ le fidèle collaborateur du maître, elle mentionne plus de deux cents articles,
\. Elle a été publiée dans YAlbum J.-B. de Rossi, 189-2, Rome, Cuggiani.
outre les grandes entreprises telles que la Roma sotterranea, les Inscriptions chrétiennes, le Bulletin d'archéologie chrétienne, les Mosaïques des églises de Rome. Publiées dans une foule de revues italiennes, françaises et allemandes, traitant des sujets les plus variés, ces études semblent former un fouillis inextricable, et l'on serait presque tenté de reprocher au grand savant d'avoir répandu sa science sans ordre et sans méthode... Il nen est rien : l'œuvre de M. de Rossi est aussi simple que sa vie, et il est facile d'en réduire la multiplicité apparente en une puissante unité.
Lorsque, entête de ses Inscriptions chrétiennes, il voulut mettre, à côte de son nom, le titre auquel il tenait le plus, il ne s'arrêta à aucune des nombreuses dignités dont l'avaient comblé tous les gouvernements de l'Europe; il se contenta de signer : Johannes-Baptista de Rossi, Romanus. Voilà le trait dominant de son caractère! Romain! il l'a été par ses affections, par son patriotisme, par sa foi en l'Église catholique, par ses œuvres toutes consacrées à Rome. Sa vie entière s'est passée à Rome et lui a été vouée. C'est au Champ dé Mars, dans l'un des quartiers de la Ville éternelle qui a le mieux conservé sa physionomie propre, à côté du Panthéon d'Agrippa et de l'église de la Minerve, que naquit, le 23 février 1822, celui qui devait unir en lui-même la science de l'antiquité et celle du christianisme; c'est au Collège romain qu'il étudia les lettres et la philosophie, sous l'habile direction des Jésuites; c'est à la Sapience qu'il suivit les cours de droit et reçut, en 1844, le diplôme ad honorent de àociQxxY juris utriusque. Devenu maître de ses des-
tinées, il s'attacha de plus en plus à sa ville natale. Si ses études le forçaient à parcourir les bibliothèques de l'Europe, s'il allait consulter de précieux manuscrits à Paris, Londres, Einsiedeln et Aix-la- Chapelle, c'était pour retrouver avec plus de plaisir les ruines du Forum et la coupole de Saint-Pierre. C'est au pied du Capitole, dans sa maison de l'Ara- Cœli, qu'il a passé les années les plus fécondes de sa vie, et c'est non loin de là, sur ces collines de Castel-Gandolfo, d'où le regard s'étend sur Rome, que la mort est venue le prendre. La langue des anciens Romains lui était aussi familière que l'italienne : il la parlait et l'écrivait avec la plus grande pureté; il se piquait d'être un latiniste, et, sur ce point, il n'admettait d'autre supériorité que celle d'un autre maître, le pape Léon XIII.
Je ne sais s'il avait vraiment un patriotisme italien ; mais on n'avait pas besoin de pénétrer profondément dans son intimité pour sentir l'intensité de son patriotisme romain. Le 29 juin, il ne manquait jamais d'aller saluer, dans la basilique du Vatican, le protecteur de Rome, saint Pierre, orné, ce jour-là, de la chape et de la tiare pontificale. A l'une de ces fêtes, je l'y rencontrai, pendant que sur la confession, richement décorée, on chantait les vêpres solennelles. Tout en prêtant l'oreille aux chants, il se plaisait à célébrer avec émotion les apôtres, « ces pères de la Rome chrétienne, nouveaux conquérants des nations, Romse parentes arbitrique gentimn ». Il m'expliquait avec bonheur les rites et les usages populaires de ce grand jour ; il me parlait des Grégoire, des Léon et de tous ces grands papes, dont les tombeaux se pressent à côté de celui de l'Apôtre ;
enfin, il énumérait avec complaisance les graves événements qui étaient venus se dérouler ou s'achever sous les voûtes de la basilique. C'était là, dans la chambre de la confession, que Charlemagne avait eu avec le pape Hadrien ce mystérieux entretien d'où étaient sortis sa donation et le pouvoir temporel; c'était sur cette rota de porphyre que s'agenouillaient les empereurs le jour de leur couronnement ; et ainsi sa savante imagination évoquait les scènes les plus grandioses..., lorsque tout à coup il s'arrêta, et avec le recueillement le plus profond, l'enthousiasme du Romain persuadé des glorieuses destinées de la Ville éternelle, il me fit signe d'écouter la fameuse strophe :
0 felix Roma, quœ duorum principum
Es consecrata glorioso sanguine, ''
Horum cruore purpurata, ceteras
Excellis orbis una pulchritudines!
Son amour pour la Rome chrétienne s'avivait à chaque parole de l'hymne, et c'est alors que j'ai vraiment compris le caractère profondément romain de sa vie et de son œuvre ^ .
\. Sur la vie et l'œuvre de M. de Rossi on pourra voir les notices nécrologiques qui lui ont été consacrées par son collaborateur et ami, W Duchesne, dans la iîeiiMe de Paris, du \" novembre 1894, par M. Paul AUard, dans le Correspondant; par M. Le Blant, dans la Revue archéologique, et par l'auteur d'une brochure parue à Marseille, en ■1894, sous le titre : Jean-Baptiste de Rossi. Sous le voile de l'anonyme se cachait un vieil ami du commandeur de Rossi, un prélat très versé dans la science des antiquités chrétiennes, le savant évêque de Marseille, M^"^ Robert. On pourra aussi consulter l'ouvrage de M. Baumgarten (Rome, Cuggiani, 1892) sur J.B. de Rossi, fondateur de la science de l'archéologie sacrée; c'est un recueil d'anecdotes plutôt qu'une étude sérieuse et approfondie.
Dès ses plus jeunes années, il étudia l'antiquité profane; ses maîtres, les Jésuites du Collège romain, étaient des humanistes, et leur enseignement le familiarisa de bonne heure avec la langue et la littérature latines. S'il parlait facilement le latin, s'il l'écrivait souvent et avec la plus grande élégance, c'est qu'il connaissait à merveille les écrivains de l'ancienne Rome et qu'à chaque instant d'heureuses réminiscences se présentaient d'elles-mêmes à son esprit. La vie antique, avec ses usages, ses mœurs et ses institutions, n'avait pour lui aucun secret, et ces nombreuses connaissances lui furent de la plus grande utilité pour ses recherches archéologiques. Plusieurs de ses découvertes dans les catacombes ou dans les basiliques chrétiennes ont été dues à sa science de l'antiquité profane. Les lettres à Atticus le mettaient sur les traces des cryptes de Lucine et de sainte Cécile, les textes de Dion Cassius et de Suétone lui démontraient le christianisme des Flavii et des Acilii à la cour de Domitien; pour faire remonter jusqu'aux temps apostoliques la crypte de Lucine, il se servait des lignes énigmatiques que Tacite a consacrées à Pomponia Graecina. Dans sa dissertation sur les Philosophoiimena et le pape Calixte, il prouvait qu'il avait obtenu avec honneur le diplôme de docteur in utroque; car il mettait à profit sa connaissance du droit romain pour étudier la condition des martyrs condamnés aux mines, confessores metallici, et les relations des chrétiens avec les païens. Enfin, la topographie
de l'ancienne Rome lui était aussi familière que celle des catacombes, et c'est avec autant de vérité que de modestie que M. Lanciani lui-même a pu le saluer comme son maître et son guide. Il nous suffit de rappeler ses nombreuses études sur les temples de la Paix et de Romulus, sur la basilique de Saint- Clément, qu'il nous montre s'élevant à côté d'une caverne mithriaque, au-dessus de ruines du i*"" siècle; sur les stations des sept cohortes des vigiles, sur le Marais de la Chèvre, depuis l'époque royale jusqu'aux premiers siècles du christianisme, enfin, sur les représentations figurées du Forum et d'autres monuments anciens disparus.
Dès 1854, M. de Rossi passait pour le vrai continuateur de l'illustre Borghesi et l'un des maîtres, en Italie, de l'archéologie profane. Pour mener à bonne fin l'œuvre immense du Corjjus Jnscriptionum Latinarum, l'Académie de Berlin sentait le besoin de s'assurer sa collaboration et de l'associer, pour la direction de cette grande œuvre scientifique, à Henzen et à Mommsen. Plus tard, çn 1860, lorsque l'empereur Napoléon III nomma une commission pour la publication des œuvres de Borghesi, la France, elle aussi, demanda et obtint son concours. Enfin, il n'a jamais abandonné ces études sur l'antiquité profane : au milieu de ses grands travaux sur les catacombes, il trouvait toujours moyen d'envoyer au Bulletin de l'Institut archéologique, au Bulletin de la Commission archéologique de Rome, aux Studi e Documenti et à plusieurs autres périodiques de l'Italie ou de l'étranger, des notes et des articles sur un fragment des actes des Arvales, sur l'expression domus
Romula, sur les greniers de l'Aventin et le service de l'annone, sur les collèges funéraires et sur une foule d'autres questions archéologiques ou épigrapliiques, se rattachant parfois à ses études des catacombes, souvent aussi soulevées par le hasard des découvertes. 11 aimait à raconter lui-même qu'à peine âgé de quatorze ans, il fut surpris par le célèbre cardinal-bibliothécaire, Angelo Mai, copiant des inscriptions grecques dans les galeries du Vatican. Le sens des mots n'avait déjà pour lui aucun mystère, mais il était arrêté par certaines abréviations, par certains sigles, que d'ailleurs Mai lui-même,, malgré toute sa science, ne pouvait pas déchiffrer. Et, quinze ans plus tard, cet enfant, curieux d'épigraphie, était devenu un grand archéologue à la renommée universelle : la science germanique avait besoin de son concours, la France lui demandait ses lumières, une foule de revues sollicitait des bribes de son érudition inépuisable; dès 1850, de Rossi était un des maîtres incontestés de l'archéologie et de l'épigraphie profanes.
C'était là cependant le moindre de ses titres de gloire. S'il n'avait été que cela, il n'aurait pas soulevé cette admiration universelle qui, à deux reprises, lui a valu les hommages unanimes de l'Europe savante. Dans l'épigraphie antique, des noms comme ceux de Henzen, de Mommsen, de Borghesi ou de Léon Renier peuvent lui être comparés, peut-être même préférés ; mais, là où il est sans rival, où sa suprématie a été reconnue même par les plus illustres, c'est dans le domaine de l'archéologie et de l'épigraphie chrétiennes. C'est l'archéologue chrétien que venaient saluer les érudits de tous pays qui prirent
part aux fêtes de 1882 et de 1892 ; c'est dans l'une de ces réunions solennelles qu'au nom du monde savant, Henzen le proclama le fondateur de l'archéologie chrétienne vraiment scientifique, et que l'on grava une médaille en l'honneur de J.-B. de Rossi, constitutori rei antiquariae christianae.
En quoi consiste la grande œuvre qu'il a accomplie dans cet ordre de connaissances?
L'étude des antiquités chrétiennes de Rome date de la fin du xvi'= siècle, du jour où Ciacconio, Philippe de Winghe et Jean L'Heureux commencèrent leurs explorations dans les catacombes. Dès les premières années du xvii® siècle, celui que M. de Rossi saluait comme son premier précurseur, comme « le Christophe Colomb de l'archéologie sacrée », Bosio, préparait cette Roma sotterranea, qui ne parut qu'en 1632, après sa mort; et dans la suite se succédèrent les « Rome souterraine » d'Aringhi, de Boldetti, de Marangoni : au xix'' siècle, d'Agincourt, le P. Marchi et Perret relevaient les fresques et les plans des catacombes. Evidemment, les érudits n'avaient pas manqué : après une telle abondance de recherches, comment a-t-on pu attribuer à de Rossi, deux siècles et demi après Bosio, la création de cette science?
La raison en est simple : tous les prédécesseurs de M. de Rossi, depuis Ciacconio jusqu'au P. Marchi, étaient des érudits, non des savants; ils cherchaient à satisfaire leur curiosité, mais ils ne fondaient rien.
parce que leurs recherches étaient faites sans but et sans méthode, c'est-à-dire sans esprit scientifique. Ce qu'ils cherchaient dans les galeries souterraines, c'étaient des corps saints que Ton exhumait avec respect^ pour les exposer à la vénération des fidèles, lorsqu'on avait découvert sur leur épitaphe la palme, symbole imaginaire du martyre; c'étaient les inscriptions que l'on enlevait pour eu enrichir les collections du Vatican, ou pour en décorer les porches des églises ; c'étaient les peintures représentant les scènes ou les paraboles de l'Ancien et du Nouveau Testament; c'étaient enfin les plans des grandes chambres souterraines où, croyait-on, l'Eglise avait vécu, cachée pendant les persécutions, avant de triompher avec Constantin, dans les splendides basiliques urbaines. Mais, ce qu'ils ne cherchaient pas, soit qu'ils n'y songeassent même pas, comme Marangoni, Aringhi ou Boldetti, soit qu'ils crussent impossible de le trouver, comme Bosio, c'étaient le nom, l'histoire, la destination et l'importance des catacombes qu'ils exploraient; et, cependant, n'était-ce pas l'essentiel? On savait seulement, depuis les études du P. Marchi, que ces galeries n'étaient pas, comme on l'avait cru longtemps, d'antiques carrières (arénaires) abandonnées, mais qu'au contraire les chrétiens les avaient creusées eux-mêmes pour y ensevelir leurs morts.
Aussi, malgré les recherches du xvii" et du xviii^ siècle, la plus grande obscurité continuait à planer sur les antiques cimetières chrétiens. On racontait mystérieusement que tout le sous-sol de la campagne romaine était miné par un réseau de galeries souterraines, qui formaient autour de Rome
QUESTIONS d'HISTOIKE. 12
un labyrinthe inextricable ; au cours de ses investigations, Bosio s'y était perdu et, sans la protection divine, y serait mort de faim, martyr de la science; plusieurs fois, des promeneurs avaient senti le sol se dérober sous leurs pas, et ils étaient tombés dans des profondeurs d'où l'on n'avait pu les retirer ; et, lorsque, tout jeune encore, de Rossi se sentait attiré par un attrait invincible vers les catacombes, son père lui défendait formellement d'y aller, craignant pour son fds les plus terribles dangers. Et, cependant, c'était ce même enfant qui, quelques années plus tard, devait trouver l'explication de cette énigme séculaire et découvrir le fd d'Ariane, qui allait guider dans ces obscurs dédales les savants et les chrétiens!
Avant de commencer les fouilles, il fallait savoir au juste ce qu'on allait leur demander et, tout d'abord, ce qu'étaient les catacombes qu'on se proposait d'explorer. De Rossi interrogea les textes liturgiques et hagiographiques [Sacramentaires , Passions des martyrs), les textes historiques tels que le Liber pontificalis, enfin les textes topographiques tels que les Mirabilia Urbis, les Itinéraires et les recueils d'inscriptions composés pour les pèlerins du vii° et du viii'' siècle. Ces études patientes, ces recherches poursuivies dans les différentes bibliothèques de France, de Suisse, d'Angleterre et d'Allemagne lui donnèrent une idée beaucoup plus précise des catacombes : elles lui apparurent, à la fois, comme des cimetières et des sanctuaires. C'était là, dans les parois de ces galeries superposées les unes aux autres, que, dès les origines apostoliques, l'Eglise romaine avait réuni ses enfants dans un
même repos [cœmeterium) ; c'était là aussi qu'après le triomphe, les pèlerins étaient venus de tous pays vénérer les tombeaux des martyrs. Dès le IV® siècle, lorsque, sous le pape Damase, elles cessèrent peu à peu d'être des cimetières pour devenir des sanctuaires, elles furent transformées : les escaliers étroits des premiers temps ne suffisaient plus à la foule qui s'y pressait ; aux jours de fêtes, quand on célébrait le Natale d'un martyr, la petite crypte où le saint avait été déposé n'était plus assez large pour contenir les fidèles venus de Rome et de tout le monde chrétien ; il fallait donc l'agrandir, ainsi que les galeries avoisinantes et les lucernaires qui l'éclairaient et l'aéraient, et créer de nouveaux escaliers pour éviter le dédale du réseau souterrain aux pèlerins inexpérimentés et les conduire directement au but de leur pieux pèlerinage. Ainsi, le peuple chrétien abandonna les galej-ies anonymesy où l'on n'enterrait plus, pour se concentrer dans les galeries historiques^ décorées de peintures, de mosaïques et d'inscriptions, où reposaient les martyrs. C'est là que le pèlerin s'arrêtait et priait, cest sur les murs voisins de ces cryptes qu'il inscrivait grossièrement son nom et sa prière, pour laisser à jamais quelque chose de lui-môme dans le lieu sacré!
Mais, si ces cryptes furent les mieux ornées, elles furent aussi, dans la suite, les plus dévastées : leurs marbres et leurs revêtements précieux excitèrent la convoitise des barbares et des pillards. Pour mettre à l'abri des profanations les corps saints, les papes ouvrirent leurs tombeaux et en retirèrent les martyrs. Abandonnées par l'Eglise, elles furent envahies par les eaux, comblées par les éboulements; les
ruines des basiliques supérieures et les débris de toutes sortes tombèrent par les grands lucernaires et les escaliers, et ces anciens sanctuaires ne furent bientôt plus qu'un entassement de décombres. Bosio et ses continuateurs les évitèrent avec soin, parce qu'ils étaient un obstacle à leurs explorations souterraines et qu'on n'en connaissait pas l'importance. De Rossi, au contraire, comprit que ces amoncellements informes recelaient le secret des catacombes ; et alors, s'aidant des renseignements fournis par les anciens itinéraires, il aborda ces ruines, les déblaya, en rapprocha avec la plus grande sollicitude les débris épars, reconstitua des inscriptions réduites en mille morceaux, déchiffra les proscynèmes, et finit par reconstituer la plupart des cryptes historiques.
Il aimait à raconter lui-même comment il fit, en 1852, une de ses plus grandes découvertes, celle qui démontra à jamais l'excellence de sa méthode en lui faisant mettre à jour les sépultures des papes du m*' siècle. A l'emplacement que les itinéraires semblaient lui désigner, entre la voie Appienne et l'Ardéatine, la catacombe de saint Calixte était obstruée par un amas de ruines informes. Malgré le scepticisme général, de Rossi les fit déblayer, et bientôt apparurent en nombre infini de petits fragments d'inscriptions. On déblaie un mur couvert d'invocations, on les déchiffre péniblement, et qu'y lit-on? la mention d'une « cité des saints, d'une Jérusalem des martyrs », le nom même du pape saint Sixte ! On rapproche les fragments de marbre, on découvre une inscription du plus beau type damasien, et l'on peut la reconstituer :
Hic coiigesta jacet (quaeris si) turba piorum : Corpora sanctorum retinentvenerandasepulcra, Sublimes animas rapuit sibi regia coeli. Hic comités Xysti, portant qui ex hoste tropaea, Hic numerus procerum servat qui altaria Christi, Hic positus longa vixit qui in pace sacerdos, Hic confessores sancti quos Graocia misit, Hic juvones puerique, senes, castique nepotes, Queis mage virgineum placuit retinere pudorem. Hic fateor, Damasus, volui mea condere membra ; Sed cineres timui sanctos vcxare piorum.
C'était Tinscription que les pèlerins du vu'' siècle avaient vue dans la crypte des papes et qu'ils avaient notée dans leurs itinéraires! Le doute n'était plus possible : on était dans le caveau pontifical du m*' siècle ; et, comme si la preuve n'était pas encore suffisante, voilà que l'on découvrait les épitaphes mêmes d'Anteros, de Lucius, d'Eutychien, de Fabien ^ !
Désireux de répondre triomphalement aux aimables railleries de Pie IX, qui traitait de songes les raisonnements des archéologues, de Rossi l'amena au milieu de ces ruines, lui fit toucher du doigt les tombeaux de ses prédécesseurs, et, comme le pape était émerveillé et enthousiasmé, l'archéologue lui dit, avec l'ironie permise au triomphe ; « Ce sont des songes, très saint Père, ce sont des songes I » Et depuis, preuve incontestable de l'excellence de la méthode, les découvertes se multiplièrent : dans ce même cimetière de Calixte, on trouvait bientôt les cryptes de sainte Cécile, de saint Corneille, de saint Eusèbe et de saint Miltiade; à la catacombe de Domitille, celle de sainte Pétronille et des saints Nérée et Achil- .