homa sotterranea, t. II, p
lée; dans le cimetière de Prétextât, celle de saint Janvier; sur la voie Salaria, la basilique de saint Sylvestre et peut-être même la sépulture des Acilii Glabriones.
Ces découvertes étaient précieuses; car elles introduisaient la science dans les centres les plus intéressants du réseau souterrain, puisqu'ils remontaient sûrement à l'époque des persécutions et qu'ils n'avaient jamais cessé, jusqu'aux temps de Charlemagne, d'attirer dans leurs cryptes les pèlerins des pays les plus lointains : les sanctuaires étaient donc mis à jour. Ce n'était pas tout: bien constatés par les recherches archéologiques, bien connus grâce à la littérature sacrée, ces noyaux de catacombes, ces nuclei allaient servir de points de repère pour de nouvelles explorations; ils étaient le gage de nouvelles conquêtes scientifiques.
Datée de la manière la plus précise par la mort du martyr dont elle conservait les reliques, la crypte historique indiquait, avec une grande approximation, la date du réseau au milieu duquel elle était enclavée, des inscriptions qui s'y trouvaient, des symboles chrétiens qui étaient représentés sur ses loculi, ses arcosolia et les murs de ses hypogées. Mais, en étudiant les galeries une à une, en notant leurs relations et leurs dépendances, en constatant que, par des raisons architectoniques, telle d'entre elles n'avait pas pu être tracée avant telle autre, on finissait par retrouver, en partant d'une crypte historique, le développement de toute une catacombe, de même qu'un habile naturaliste n'a besoin parfois que d'une vertèbre pour reconstituer une espèce disparue.
Mais à quelle époque au juste remontaient les
plus anciennes catacombes? quelles galeries vraiment archaïques pouvait-on opposer aux galeries plus récentes qui s'étaient ramifiées à l'infini sous les pontificats de Libère et de Damase? en un mot, quel était le point de départ de cette évolution dont M. de Rossi voulait jalonner les étapes? Certaines passions apocryphes ou d'une authenticité douteuse racontaient que, dès la persécution de Néron, de pieuses dames romaines rendaient, dans leurs domaines privés, les honneurs de la sépulture aux martyrs. Quelle parcelle de vérité se cachait dans ces légendes? y avait-il vraiment des cimetières chrétiens de l'âge apostolique? Malgré sa foi en l'Eglise romaine et dans ses origines apostoliques, M. de Rossi se garda de tout entraînement et, sans idée préconçue, il aborda Tétude de l'ornementation, de l'épigraphie et des représeiïtations figurées de ces cimetières ; et c'est ici que lui servit à merveille sa connaissance approfondie de l'antiquité classique. Sur la voie Ardéatine, par exemple, il trouvait à la surface du sol des inscriptions profanes, mentionnant de la manière la plus formelle une propriété rustique {praedium) de Flavia Domitilla, petite-nièce de Vespasien; et au même endroit, sous terre, se trouvait dans des chambres et des galeries une ornementation du style classique le plus pur, des génies ailés jouant au milieu de pampres et de vignes, tels qu'on en voit sur les murs de Pompéi; il découvrait des épitaphes chrétiennes àeFlaçii, à^Ulpiiy dCAelii, d'Aïu^elii; les no mina du i^"" et du ii« siècle revenaient souvent dans l'épigraphie de ces galeries ; une colonne du vi* siècle, trouvée dans la basilique cimitériale, portait le nom d'Achillée (Acilleus),
l'esclave et le compagnon de martyre de Flavia Domitilla; enfin, rapprochés les uns des autres, les nombreux fragments épars d'une inscription damasienne racontaient les martyres des saints Nérée et Achillée. Cet ensemble de découvertes confirmait à merveille la légende : évidemment l'on était dans la catacombe du 11*= siècle qui s'était développée dans le domaine de Domitille, nièce de Vespasien, et devant des tombeaux de l'âge apostolique. C'est en confrontant ainsi les textes des historiens anciens avec les légendaires chrétiens, l'épigraphie profane avec l'épigraphie chrétienne, l'art classique avec l'art chrétien que M. de Rossi reporta au i^"' siècle de l'Église l'origine de la crypte de Lucine au cimetière de Calixte, de la crypte de saint Janvier au cimetière de Prétextât, et de certaines parties de la catacombe de Priscille,
Ainsi, le cycle était complet : Ton avait des spécimens authentiques des différents âges de l'Eglise primitive. Si, dans la catacombe de Domitille, on touchait au i^"" siècle; dans celle de sainte Cécile, on était au 11°; dans la crypte des papes au iii'^; au IV® enfin, dans les parties libériennes et damasiennes du cimetière de Calixte. La chronologie des catacombes était donc solidement établie dans ses grandes lignes et dans ses détails. La science était fixée, puisqu'elle s'appuyait désormais sur des dates précises et qu'elle était intimement unie à l'histoire, soit pour lui demander des renseignements, soit pour lui en fournir.
Il en fut de même de l'épigraphie. Les inscriptions chrétiennes ne se contentaient pas de donner le nom, l'âge du défunt, la date de sa mort et de sa
mise au tombeau {depositio) ; quelque laconiques qu'elles fussent, surtout au i'^'' et au ii^ siècles, elles n'en portaient pas moins des représentations de la plus grande importance, la palme, la colombe avec le rameau d'olivier, l'ancre souvent renversée, le poisson, la coupe oîi des oiseaux se désaltéraient, le bon pasteur portant sur ses épaules la brebis égarée, l'orante revêtue de la dalmatique, enfin, le chrisme'. Souvent aussi, à côté du nom du défunt, étaient inscrits les souhaits ou même les invocations que lui adressaient, pour l'autre vie, ses parents ou ses amis : Vives in Deo, disait un mari affligé à la femme qu'il pleurait; inDomino, disaient des parents à la fille qu'ils avaient perdue ; ailleurs, on demandait pour le mort la paix en Dieu [pax in Deo), ou bien, on lui souhaitait de vivre au milieu de saints [inter sanctos), de jouir de l'éternel rafraîchissement [refrigeret tibî), on le suppliait aussi d'intercéder auprès du Christ pour les vivants ( Vincentia in Christo, petcis pro Phoebe et pro Virginia suo ^).
Il ne sufiisait pas de collectionner ces inscriptions, comme avaient fait les chercheurs des derniers siècles, il fallait surtout en dresser un classement chronologique et scientifique : ce fut l'œuvre de M. de Rossi. 11 nota avec soin le lieu précis de la catacombe où elles avaient été découvertes : la date de la galerie souterraine datait le plus souvent l'inscription. Il remarqua aussi que, selon les siècles, le caractère des lettres, la langue, le symbolisme va-
1. Voir, dansla Roma sotterranea,t. II, p. 309, le chapitre intitulé Dei simboli incisi sugli epitafft délie trc arce sopra descrilte.
2, Roma solterranea, t. II, p. 30i.
riaient; il s'attacha à déterminer la loi de ces variations. Parmi les acclamations, il en distingua qui pouvaient remontera l'époque apostolique et d'autres beaucoup plus récentes ; il fit le tableau de ces changements. Et ainsi, grâce à ces études minutieuses, il put établir d'une manière précise la chronologie et les lois de l'épigraphie cimitériale. L'épigraphie chrétienne était née, et, pour ses étrennes, M. de Rossi lui éleva un monument impérissable dans son Corpus des inscriptions chrétiennes antérieures au vu" siècle. A peine fondée, cette science rendit les plus grands services : à son tour, elle précisa encore davantage la chronologie des catacombes; mais surtout elle jeta de vives lumières sur l'organisation, la vie et les doctrines de l'Eglise romaine primitive. Elle nous la montra, sous l'autorité suprême du pape, administrée au spirituel par les prêtres des tituliy au temporel par les diacres, avec ses clercs inférieurs, ses veuves et ses assistés. Elle témoigna de l'antiquité apostolique de ses dogmes et de ses traditions, nous faisant voir sur les inscriptions, les plus anciennes traces évidentes de ses croyances à la Trinité, à la Rédemption, à la vie future, heureuse ou malheureuse, selon les mérites ou les démérites, au culte et à la communion des saints.
Les sarcophages des catacombes et surtout les murs et les voûtes des arcosolia, des chambres sépulcrales et des lucernaires sont ornés d'un grand nombre de dessins. Plusieurs sont purement décoratifs; ce sont des motifs géométriques, des rinceaux de feuillage, des guirlandes de fleurs, des génies ailés et des monstres marins semblables à ceux de l'art profane ou n'ayant qu'une signification symbo-
lique tout à fait vague, comme la représentation des Saisons au cimetière de Calixte et dans la crypte de saint Janvier. Mais la plupart de ces dessins sont plus précis : ce sont des sujets tirés de l'Ecriture sainte. Les chambres dites des sacrements, non loin de la crypte de sainte Cécile, présentent une série très importante de peintures de ce genre : c'est Moïse frappant le rocher pour en faire jaillir l'eau qui désaltère les Hébreux dans le désert; c'est l'histoire de Jonas ; c'est le bon Pasteur ; le Paralytique guéri emportant son grabat; la résurrection de Lazare; ce sont les douze Apôtres assis autour d'une table et prenant en commun leur repas de pain, de vin et de poissons * .
Ailleurs, aux cimetières de Priscille et de Domitille, c'est l'Adoration des mages ; la Vierge allaitant l'enfant Jésus ; Suzanne entre les deux vieillards qui l'accusent injustement ; Daniel dans la fosse aux lions ; les trois Israélites dans la fournaise ; Noé dans l'arche; Abraham immolant Isaac. M. de Rossi a soigneusement relevé toutes ces peintures et toutes ces sculptures, et souvent il a pu rectifier les erreurs de dessin ou d'interprétation commises par ses prédécesseurs, depuis Ciacconio jusqu'à Paul Perret et Garrucci.
Ainsi, tout Târt chrétien primitif se déroule à nos yeux. Nous le voyons d'abord si intimement uni à l'art païen qu'il est parfois impossible de l'en dis-
i. Roma sotterranea. Cf., t. II, p. 3:28-3a0, les trois chapitres intitules : Dei cinque cubicoli adorni di pilture simboliche alludenli principalmente albattesimo ed aW eucharistia. Interpretazione délie pitture alludenli principalmente al battesimo ed alV eucharistia, enfin Le altre pitture e sculture dei cubiroli e sepolcri del cimitero di Call^sto.
cerner. Dans les plus anciennes cryptes chrétiennes, que ce soit dans celle d'Ampliatus, au cimetière de Domitille, ou dans celle de saint Janvier, au cimetière de Prétextât, Ton trouve les mêmes motifs de décoration et les mêmes représentations que sur les murs des antiques maisons païennes de Rome ou de Pompéi. « L'art chrétien à ses débuts, dit M. Pératé \ ne se distingue guère de l'art païen environnant; il n'a pas de moyens d'expression particuliers, c'est un système ornemental des plus simples qui continue la tradition païenne, avec choix et mesure, se bornant aux motifs de pure décoration, bannissant la mythologie et les nudités indécentes, » Mais, peu à peu, il se précise et se distingue de l'art païen par des caractères de plus en plus marqués : les chrétiens ont, peu à peu, leurs artistes, leurs peintres, leurs décorateurs, leui's sculpteurs; ils bannissent les sujets d'origine païenne qu'ils avaient tout d'abord acceptés, en les adaptant aux nouvelles croyances, comme Orphée, Ulysse et les Sirènes. Bientôt, certains types fixes apparaissent, comme l'Orante; on représente avec la même ordonnance, les mêmes poses et les mêmes mouvements, certaines scènes, telles que Daniel au milieu des lions, ou l'Adoration des mages. Enfin, à mesure que l'art chrétien se fixe et se précise, il perd de plus en plus son caractère classique et spontané jusqu'au jour où, vers le commencement du v* siècle, il devient hiératique et traditionnel. Grâce aux découvertes de M. de Rossi, grâce surtout à la chronologie scientifique qu'il a pu dresser des peintures
1. Cf. l'excellent article consacré par M. Pératé aux Catacombes dans la Grande Encyclopédie, t. IX, p. 788-791.
et des sculptures cimitériales, nous pouvons suivre cette évolution de trois siècles, qui sert de transition entre l'art romain et l'art byzantin.
L'archéologie chrétienne fut aussi du plus grand secours à l'histoire des dogmes. A mesure qu'ils donnèrent à leur art un caractère particulier, les chrétiens eurent l'idée toute naturelle de lui faire représenter certains mystères de leur religion ; l'ornementation devenait ainsi un enseignement. Il ne faudrait pas sans doute exagérer l'importance dogmatique de ces représentations figurées : tirant le plus souvent leur origine de l'initiative privée, elles n'ont pas la valeur d'une définition de concile; de plus, les sujets étaient choisis, non pas selon les besoins de l'enseignement, mais selon les convenances de ce qu'ils devaient décorer ou de la personne qui en commandait l'exécution ; il était naturel que dans des cimetières on évoquât de préférence les idées de la mort chrétienne et du salut, de la Rédemption et de la Résurrection. Il ne faut donc pas tirer du silence des catacombes un argument négatif contre l'antiquité de tel ou tel dogme. Si les peintures des cryptes ou les sculptures des sarcophages ne le représentent pas, c'est qu'apparemment il n'y a pas eu lieu de le faire, ces représentations étant des motifs de décoration plutôt que les pages complètes et méthodiques d'un catéchisme officiel.
Mais, si ces lacunes ne prouvent rien contre l'antiquité des dogmes, la présence de tel ou tel sujet peut être d'une réelle utilité pour leur histoire. Si telle peinture du m* ou du n*' siècle fait une allusion évidente à l'Eucharistie, n'est-on pas en droit de conclure qu'au m'' et au ii*' siècle, la communauté
chrétienne croyait à ce mystère? On voit dès lors de quelle importance fut, pour l'histoire des dogmes, la chronologie des décorations figurées des catacombes. M. de Rossi a consacré à cette grave question plusieurs chapitres de la Rome souterraine et de savantes dissertations parues soit dans son Bulletin d'archéologie chrétienne, soit dans différents recueils scientifiques. C'est ainsi que, dans ses études sur la crypte de Lucine ^ , il montra l'antiquité presque apostolique des symboles eucharistiques et que, dans sa dissertation intitulée : Imagines selectae Deiparae Virginis in coenieteriis suhterraneis udo depictae (Rome, 1863), il fit remonter jusqu'à la première moitié du u*^ siècle la madone de Priscille et le culte de la Vierge Marie.
Il ne suffisait pas de décrire et de dater les peintures et les sculptures chrétiennes ; il fallait encore les interpréter. Ne voulant pas livrer aux profanes la pure substance de sa doctrine, l'Eglise primitive enveloppait d'un savant symbolisme la représentation ou la prédication publiques de ses dogmes; seuls, les initiés recevaient sans voiles l'enseignement divin, seuls, ils possédaient la clef du symbolisme chrétien. Nombreux sont les textes patristiques qui parlent de cette discipline du secret. Ainsi, la palme, la colombe, l'ancre et tous les signes mystérieux gravés sur les inscriptions, les sculptures de sarcophages, les verres, les lampes et beaucoup d'objets trouvés dans les hypogées, les peintures des cryptes, tout cela était indéchiffrable pour les profanes, mais avait un sens profond pour les initiés.