Roma sotterranea, t. H, p
cher, dans les principales bibliothèques de l'Europe, les recueils d'inscriptions chrétiennes copiées par les pèlerins des vu", viii'^ et ix" siècles, et c'est à la poursuite de ces recueils épigraphiques qu'il alla successivement à Turin, à Florence, à Venise, à Paris, à Londres, à Trêves, à Mayence, à Einsiedeln. Quand on parcourt, à la fin du tome II des Inscriptions chrétiennes, l'index des manuscrits qu'il a consultés ou fait consulter dans les principales collections de l'Europe, on ne tarde pas à reconnaître que c'est sur les fondements les plus solides qu'il a appuyé son système scientifique.
Il a exposé dans trois grands ouvrages son œuvre d'archéologue chrétien. En 1861, il faisait paraître le premier volume de sa Roma sotterranea cristiana, qui devait être suivi de deux autres volumes, en 1867 et 1877. C'est la description minutieuse des fouilles qui ont été faites dans les différentes régions du cimetière de Calixte, le relevé des nombreuses inscriptions qui y ont été trouvées, avec une étude sur leurs formules épigraphiques, enfin une savante explication des peintures et des sculptures souterraines. Après avoir décrit d'une manière aussi détaillée le cimetière officiel, \ archicimetière de l'Eglise romaine, il voulait consacrer plusieurs volumes aux autres nécropoles. Depuis plusieurs années, il avait sur le métier un quatrième volume sur la catacombe de Domitille ; un cinquième nous aurait parlé de celle de Priscille et des merveilleuses découvertes qu'il y avait faites pendant ces dernières années; mais la paralysie et la mort sont venues le surprendre en pleine activité scientifique, et l'œuvre est restée interrompue.
Heureusement, M. de Rossi n'a pas attendu l'apparition de ces volumes pour entretenir le monde savant de ses découvertes ; au fur et à mesure qu'il les faisait, il les exposait, les expliquait et les commentait dans son Bulletin d'archéologie chrétienne, précieux recueil dont il commença la publication en 1863, et dans lequel il fit paraître, en trente ans, plus de trois cents dissertations sur toutes les questions intéressant l'archéologie chrétienne et en particulier les catacombes. C'est là qu'il donna ses études sur les Philosophoiunena et le pape Calixte, sur la chaire de saint Pierre au Vatican et le cimetière ostrien, sur la basilique de saint Clément et plusieurs autres monuments de Rome, sur la catacombe de Domitille, les Flavii chrétiens et le tombeau de sainte Pétronille, enfin sur le cimetière de Priscille, la basilique de saint Silvestre et les Acilii Glabriones. Le Bulletin sort même du rayon de la Ville éternelle ; il nous décrit les catacombes d'Albano et de Bolsène, les monuments chrétiens du Latium et de l'Ombrie, et il tient au courant le lecteur des découvertes archéologiques opérées en Italie, en France et en particulier en Algérie et en Tunisie.
Enfin, M. de Rossi a concentré son oeuvre épigraphique dans ses Inscriptions chrétiennes de Rome antérieures au vu*' siècle [Inscriptiones christianae urbis Romae, septimo saeculo antiquiores), dont le premier volume parut en 1861, avec une dédicace au pape Pie IX, et le second (l'"o partie) en 1877. Comme la Rome souterraine, dont elle est le complément indispensable, cette grande œuvre est incomplète, et cependant elle est déjà immense, puisqu'elle nous donne, dans le premier volume, la plupart des inscrip-
tions dont les originaux ont été trouvés aux catacombes, et, dans le deuxième, de nombreux recueils épigraphiques renfermant une foule d'inscriptions perdues, que les pèlerins d'avant le ix^ siècle avaient pieusement copiées dans les sanctuaires urbains et suburbains. De savantes études, écrites dans le latin le plus pur, précèdent ces deux tomes et formulent les principales règles de l'épigraphie chrétienne. Il est à remarquer que, dans son Bulletin comme dans ses Inscriptions chrétiennes, INI. de Rossi a dépassé les limites qu'il semblait s'être d'abord fixées : sortant des quatre premiers siècles de l'Eglise, il a empiété sur la période byzantine, puisque, parmi les dissertations de cette précieuse collection, nous en trouvons sur les sarcophages chrétiens du viii"^ siècle découverts à Saint-Laurent in Lucina, sur l'église cardinalice des Saints-Quatre-Couronnés au Célius, sur le pavement de Sainte-Marie di Castello à Corneto et sur plusieurs autres sujets descendant jusqu'aux xi« et xii" siècles. De même, dans ses Inscriptions chrétiennes, il ne s'est pas contenté de donner les épitaphes des catacombes, il a encore publié celles des papes et des grands personnages politiques ou religieux qui avaient été ensevelis, avant le vi" siècle, dans les églises urbaines ou dans les basiliques cimitériales. Saint Grégoire a régné bien après l'ère des martyrs, et cependant la belle inscription métrique de son tombeau, qui appelle Consul de Dieu ce dernier des Romains, figure dans le recueil de M. de Rossi, et à bon droit. C'est qu'à Rome, encore plus qu'ailleurs, le moyen âge chrétien est sorti tout naturellement de l'antiquité. Les grandes basiliques qui ont persisté jusqu'à la
tourmente de la Renaissance, c'étaient celles qu'avaient fondées Constantin, Libère, Damase, les empereurs du IV* siècle ; les sujets mystiques qui en décoraient les murs et les absides avaient été empruntés aux peintures des catacombes. Au point de vue symbolique, il y a peu de différence entre la mosaïque presque classique de Sainte-Pudentienne et les mosaïques byzantines de Saint-Jean-de-Latran et de Sainte-Marie-Majeure. En un mot, l'art byzantin et la civilisation du moyen âge s'expliquent à Rome par l'arcbéologie chrétienne.
Il est donc naturel qu'après avoir étudié la Rome païenne et celle des martyrs, M. de Rossi ait voulu poursuivre encore plus loin l'histoire de sa chère patrie, et se soit laissé entraîner à l'étudier dans son art et sa civilisation médiévale. C'est à cette troisième période de son activité scientifique qu'il faut rattacher ses recherches sur les Mosaïques des églises de Rome antérieures au XV^ siècle, qu'il garda pendant plus de vingt ans sur le métier (1872- 1894), et auxquelles il travaillait encore dans les derniers jours de sa vie. Il faisait marcher cette œuvre de concert avec la publication de sa Rome souterraine, de ses Inscriptions, de son Rulletin, de sa collaboration au Corpus, et cependant, à elle seule, elle aurait suffi pour remplir la vie d'un savant ordinaire. Il y relève avec la plus scrupuleuse exactitude les antiques mosaïques qui ornent encore de nos jours ces vénérables sanctuaires, dont la plu-
part ne s'ouvrent guère plus que pour le jour de la station ou de la fête patronale, mais qui ont encore conservé comme un parfum de l'Eglise primitive. Elles furent groupées par ordre chronologique depuis le iv*^ siècle, qui nous a valu l'abside de Sainte- Pudentienne, d'un style si classique et si pur, jusqu'à celles deTAra-Gceli etde Saint-Clirysogone, qui ne remontent pas au delà du xiv'' siècle. Elles ont été toutes reproduites, avec le plus grand luxe, en chromolithographies du plus grand format, et les feuilles de texte qui les accompagnent en expliquent l'histoire et le symbolisme.
Au iv*' siècle, nous les voyons sortir des catacombes avec les mosaïques du cimetière de Cyriaque, et de l'art classique avec celles de Sainte-Pudentienne et de Sainte-Constance. Peu à peu, dans le courant des V*, vi*^; VII® et viii'^ siècles, les influences byzantines s'accusent sur l'arc de Galla Placidia à Saint-Paulhors-les-Murs, dans les absides des Saints-Cûmeet-Damien et de Saint-Venance. On tombe dans la plus grande barbarie, au ix*^ siècle, avec les mosaïques qui furent commandées par le pape Pascal V" pour Sainte-Cécile-au-Transtévère, Sainte-Marie in Domnica sur le Célius, Sainte-Praxède sur l'Esquilin. Mais, après une éclipse de plusieurs siècles, l'art reparaît avec la renaissance des xii® et xiii^ siècles , qui nous a valu les belles décorations de Saint- Clément, de Sainte-Marie-]Majeure,de Sainte-Mariedu-Transtévère, de Saint-Paul-hors-les-Murs, de Saint- Jean-de-Latran et les œuvres des Cosmati et de Vasalleto. Voilà une nouvelle page, — et des plus intéressantes, — ajoutée par M. de Rossi à l'histoire de l'art chrétien dans la ville de Rome.
Il ne s'en tint pas là, et dans une série de dissertations parues soit dans son Bulletin, soit dans un grand nombre de périodiques italiens ou étrangers, il illustra plusieurs monuments romains du moyen âge, soit qu'il découvrît les antiques peintures de l'oratoire de Saint-lNicolas au Latran, soit qu'il montrât l'église Saint-Barthélémy s'élevant dans l'île, sur les ruines dun temple d'Esculape, soit qu'il étudiât l'antique monastère de Saint-Erasme au Célius. Bientôt, désireux de connaître de plus en plus sa ville de Rome, il en rechercha les anciennes représentations, et il en découvrait dans les fresques de Cimabue à Assise, de Sodoma à Monte-Oliveto, près de Sienne, et il publiait, en 1879, tout un recueil de vues de Rome antérieures au xvi* siècle." Enfin, il faisait quelques incursions dans la période de la Renaissance; en deux brochures fort curieuses, il montrait le réveil du paganisme dans l'Académie romaine présidée par Pomponius Letus, et l'hostilité des humanistes contre l'Église, éclatant avec la conspiration de Stefano Porcari, sous Nicolas V.
Ainsi, on' ne saurait imaginer une œuvre scientifique plus étendue et plus variée que celle de M. de Rossi; il s'est exercé sur les siècles les plus opposés, depuis les premiers temps de la Rome païenne jusqu'à ceux de la Renaissance. Tour à tour, il a emprunté les secours de la numismatique, de la topographie, de l'épigraphie, de l'archéologie, de l'hagiographie et leur a rendu avec usure, par les progrès qu'il leur a fait faire, les services qu'il leur avait demandés. Il a déchiffré les inscriptions des tombeaux païens et des catacombes chrétiennes, les manuscrits des bibliothèques de l'Europe et de nombreux
actes d'archives. Il a touché aux plus graves questions de l'histoire politique et de l'histoire de l'art, de la liturgie et de la théologie. Si l'on ne regarde que la variété des sujets, la précision des informations, l'abondance des renseignements, son œuvre nous apparaît tout d'abord comme une immense encyclopédie.
Mais elle est bien plus encore ; une encyclopédie n'est, après tout, qu'une compilation impersonnelle sans prétention à l'originalité ; au contraire, rien n'est plus personnel que l'œuvre de M. de Rossi, puisque toujours elle a n transformé les questions qu'elle a traitées et fixé davantage les sciences qu'elle a interrogées. Un dictionnaire n'a d'autre plan que celui que lui fournissent les lettres de l'alphabet; au contraire, une unité nette et précise se dégage des études nombreuses et variées de M. de Rossi. S'il a précisé les règles de l'épigraphie chrétienne au point d'en paraître le fondateur, s'il a fait l'examen le plus minutieux des galeries souterraines, s'il a soigneusement relevé les sculptures des sarcophages, les peintures des catacombes, les mosaïques des églises, s'il a disserté sur l'origine et la paléographie de tel manuscrit, ce n'était, en aucun cas, pour en rester là ni pour se montrer habile épigraphiste, paléographe distingué, archéologue éminent; c'était avant tout pour permettre à ces sciences auxiliaires de fournir à l'histoire des renseignements de plus en plus certains, de plus en plus précis. C'est vers l'histoire que tendait son œuvre multiple : préciser davantage la vie de l'Eglise romaine primitive, de sa doctrine, de sa hiérarchie, de sa liturgie, de son art et en mon-
Irer la continuité et le développement à travers tout le moyen âge, voilà le résultat dernier de ses eiïorts, voilà ce qui lui a valu sa renommée universelle.
En même temps qu'elle se déroule à nos yeux avec la plus belle ordonnance, son œuvre nous apparaît dans sa majestueuse sérénité. C'est un axiome dans certains milieux que l'on ne saurait parler avec impartialité de ce que l'on aime, et que c'est une mauvaise disposition pour faire l'histoire du christianisme que d'être chrétien convaincu. La vie scientifique de M. de Rossi est un éclatant démenti à ces théories singulières qui font une obligation d'ignorer ou d'abhorrer ce qu'on voudrait étudier. Catholique fervent, M. de Rossi a toujours été plein de respect et de soumission pour les dogmes et les préceptes de l'Église. Enfant, il apprenait à lire dans les Actes des martyrs ; âgé et malade, il observait avec un soin scrupuleux les jeûnes liturgiques, et c'est à l'église, au milieu de ses prières, qu'il a été foudroyé par la paralysie. Il était si dévoué à la papauté que le cardinal- vicaire a pu l'appeler catholicum çirum..., ecclesiae et apostolicae sedi addictissimiun, et que, lui adressant ses félicitations à l'occasion de son 70" anniversaire, Léon XllI lui-même n'a pas manqué d'insister sur ce trait de son caractère : Tua nunquam obscura fuit addictissima nohis et Ecclesiae voluntas. . . quo magis possis huic Urbidecori esse, Ecclesiae utilitati et solatio nobis, exem-
plum praebens filii sapientis qui, ut sacris docemur litteris, laetificat patrem. C'est toujours par une invocation religieuse qu'il commença toutes ses grandes entreprises scientifiques. Au début de ses Inscriptions chrétiennes, il « demande à Dieu de lui donner quelques consolations quand paraîtra cet ouvrage, si cela est bon et utile au salut de son âme, sinon qu'il en soit ce qu'il plaira à sa volonté divine, bien disposé d'avance à tout accepter ». Et cependant sa foi si vive n'a jamais gêné la liberté du savant ; c'est qu'elle était en même temps très éclairée. Elle savait ce qui était de son domaine intangible et ce qui « avait été abandonné par Dieu aux libres discussions des hommes » ; elle ne se croyait pas ébranlée par la faible solidité de traditions adventices; le peu d'authenticité de certaines légendes hagiographiques lui importait peu ; mais surtout il lui répugnait comme une lâcheté et une hypocrisie d'être servie par des réticences ou des entorses données à la vérité scientifique.
Aussi, ses convictions religieuses ne gênèrentelles en rien ses recherches archéologiques. Sans que sa foi fût blessée, il put combattre les théories qui faisaient du vase de sang et de la palme les signes infaillibles d'un tombeau de martyr, discuter et parfois rejeter comme apocryphes certaines passions et certaines légendes, en rectifier d'autres et prouver, avec M»"" Duchesne, que le martyrologe dit hiéronymien n'a rien de commun avec saint Jérôme. Il fut prudent dans l'explication du symbolisme chrétien, se gardant bien de vouloir retrouver à tout prix, dans les peintures des catacombes, le symbole tout entier. Enfin, il s'abstenait soigneu-
sèment d'affirmer d'une manière catégorique Tapostolicité d'un cimetière, quand elle ne lui paraissait pas suffisamment démontrée. Quelques traits m'ont montré conibien étaient grands ses scrupules, A Priscille, un graffite du iv'' siècle porte ces paroles énigmatiques : « Venimus ad calicem ». Il eût été « consolant » pour des âmes pieuses de les voir ainsi traduites : « Nous nous sommes approchés du calice, nous avons communié. » Mais M. de Rossi se rappela certain texte de saint Augustin, et il crut plutôt voir dans cette inscription une allusion aux libations que faisaient encore sur les tombeaux les chrétiens du iv" siècle, aimant mieux ainsi enlever à cette inscription ce qui en aurait fait le principal intérêt, aux yeux de beaucoup de gens, et rester dans la vérité scientifique. Une autre fois, au nom de deux savants, M^"" Ducliesne et M. le chanoine Ulysse Chevalier, je lui demandai la date du Vaticanus latin 7172; de sa réponse dépendait une grave question, celle de l'antiquité en Occident de la légende et du culte de saint Alexis. Si le manuscrit datait du ix® siècle, comme le prétendaient les uns, la légende était ancienne ; elle n'était, au contraire, qu'une importation orientale de la fin du x*" siècle, s'il n'était que du xi*^ siècle, comme d'autres l'affirmaient. Ne trouvant pas des raisons paléographiques suffisantes pour incliner dans un sens ou dans l'autre, M. de Rossi ne se prononça pas, et, malgré l'importance religieuse que certains érudits donnaient, bien à tort, à la question, il laissa en suspens son jugement.
Son impartialité était reconnue de tous. Dans leurs polémiques, les savants catholiques recouraient à lui comme au plus éclairé et au plus juste des arbi-
204 QUESTIONS DHISTOfRE ET D'ARCHÉOLOGIE.
très, et les plus illustres représentants de la science protestante n'hésitaient pas à le saluer comme un maître. A Toccasion des fêtes de 1892, Mommsen, au nom du Comité de publication du Corpus, le proclamait le prince de la science italienne, le fondateur de l'archéologie chrétienne, principi eruditorum italorum, archaeologiae christianae fundalorL L'une des lumières de la théologie protestante, M. Harnack, s'associait à cet hommage et adressait à M. de Rossi l'antique salutation vivas, valeas, floreas. Si quelque pasteur évangélique de Hanovre ou d'ailleurs était effrayé par les conclusions que pouvait tirer, en faveur de sa doctrine, l'Eglise catholique des œuvres du maître, ce n'était pas à lui qu'il s'en prenait. 11 essayait plutôt de convaincre d'exagération quelque disciple maladroit; il attaquait en termes généraux et vagues l'école romaine, mais jamais son chef; l'on ne découvrait jamais la couronne! C'est en effet une sorte de souveraineté scientifique qu'a exercée M. de Rossi. Plus heureux que tant d'autres savants, il a vu le succès de son œuvre s'imposer au monde scientifique; il est entré vivant dans l'immortalité.
Les honneurs ne lui ont pas manqué ; dès ses premières découvertes, il put compter sur l'affectueuse protection de Pie IX; à plusieurs reprises, ce pape, à l'âme enthousiaste et communicative, l'invita à sa table et alla le surprendre au milieu de ses fouilles, dans les galeries souterraines. C'est à ses frais que
furent publiées les Inscriptions chrétiennes et la Rome souterraine, et il en accepta la dédicace. C'était avec la plus grande joie qu'il appréciait chaque nouvelle découverte et qu'il se la faisait exposer par l'auteur. De plus en plus fréquents, ces entretiens firent bientôt de M. de Rossi le confident des pensées, des joies et des tristesses de Pie IX. Quoique moins expansif que son prédécesseur, Léon XIII n'en prodigua pas moins à M. de Rossi les marques de son estime; à plusieurs reprises, il lui adressa des brefs élogieux et s'associa aux manifestations de 1882 et de 1892. Scriptor de la Vaticane, où il aimait à se dire le successeur de Galletti ; préfet du musée chrétien du Latran, dont il fut le fondateur; secrétaire général de la Commission d'archéologie sacrée, et, par là, administrateur absolu des catacombes; membre et, le plus souvent, président des Académies pontificales ; décoré de tous les ordres des Etats de l'Eglise, M. de Rossi avait reçu des papes toutes les dignités et tous les honneurs qui peuvent se conférer à des laïques ; il était une manière de cardinal laïque. La plupart des gouvernements étrangers avaient suivi cet exemple, et, ne se laissant distancer par personne, la France élevait, en 1892, l'illustre archéologue à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur.
Pour célébrer le 60® et le 70® anniversaire du maître, des savants du monde entier se réunirent à deux reprises à Rome pour lui apporter leurs éloges et leurs hommages. Les fêtes de 1892 lurent les plus brillantes. Dans l'antique basilique cimitériale de Saint-Sixte, on érigea un buste à M. de Rossi devant une élite d'érudits, et, quelques jours après, ces sa-
vants venus de tout pays, et appartenant à toutes les confessions chrétiennes, s'unissaient, sous la présidence du vicaire du pape, pour remercier Dieu d'avoir donné et conservé un pareil maître à la science; le Te Deum fut chanté comme pour un triomphe, et, fait encore plus extraordinaire! à l'Evangile, revêtu des ornements sacerdotaux, le cardinal Parocchi prononça, inter missarum soleninia, l'éloge de M. de Rossi. Le panégyrique d'un vivant prononcé par le représentant du pontife suprême, n'était-ce pas déjà comme une apothéose, une canonisation? On voulait même avoir de ses reliques : nombreux étaient les Américains et les Anglais qui se procuraient de ses photographies et le priaient d'y apposer sa signature; ri le faisait comme une chose naturelle. On venait même en pèlerinage auprès de lui. Saint Jérôme raconte qu'aux temps d'Auguste, un Espagnol fit le voyage d'Italie pour contempler les traits de Tite-Live; il le vit et s'en retourna satisfait, i>idit et ga\>isus est. Que de fois cet acte de vénération a été de nos jours renouvelé pour M. de Rossi! Que de prêtres français et allemands, que de pieux laïques gravirent, avec ferveur, les pentes raides de son escalier, pour contempler le savant qui leur semblait un Père de l'Eglise ! Il se prêtait avec la plus aimable condescendance à ces manifestations parfois importunes ! C'est qu'il en comprenait la légitimité et qu'au fond de luimême, il se classait parmi les Mirabilia Urbis qui devaient entrer dans le programme de tout pèlerinage à la Ville éternelle.
Il avait pleine conscience de sa valeur. Il n'était pas rare, dans les conférences qu'il faisait aux cata-
combes, de lui entendre tenir ce langage : « Voilà, messieurs, une découverte qui a suffi pour immortaliser Bosio ; après lui, chaque siècle en a fait une de semblable, et moi j'en fais quand je veux! » Vanité ! murmuraient les esprits prévenus ou superficiels; conscience de l'œuvre accomplie et de l'excellence de la méthode, pensaient plutôt ceux qui connaissaient de plus près sa carrière scientifique. ÎNIalgré ces honneurs extraordinaires, il était plein de bonté et même de prévenance. Loin de mettre la lumière sous le boisseau, faiblesse commune à beaucoup d'érudits, il avait un impérieux besoin de la répandre. Sine invidia coinmunico, répondait-il un jour à un savant qui venait le remercier de ses renseignements; la citation ne pouvait pas mieux s'appliquer. C'est à ce désir de communiquer sans cesse la science que l'on a dû ses conférences d'archéologie chrétienne aux catacombes. Une fois par mois, la pieuse association des cultores martyrum, dont il était l'inspirateur, faisait ' célébrer dans un cimetière surburbain une messe solennelle en l'honneur des martyrs et des saints qui y avaient reposé : le 22 novembre c'était à saint Calixte, dans la crypte de sainte Cécile ; le 31 décembre, à Priscille, dans la Capella graeca; le 14 février, à saint Valentin, sur la Flaminia; le 12 mai, à Domitille, dans la basilique des saints Nérée et Achillée. Pour la circonstance, ces anciens sanctuaires se paraient de guirlandes de buis et de lumières ; la foule se pressait au milieu des ruines et des sarcophages, et,
1. Celte pieuse coutume s'est conservée; c'est l'un des élèves du maître, M. Marucchi, qui continue la série de ces intéressantes conférences d'archéologie chrétienne.
après de nombreux siècles de silence, les galeries souterraines se renvoyaient les échos des chants liturgiques. La messe finie, M. de Rossi montait sur un fût de colonne, sur des débris de maçonnerie, et, devant une assemblée variée, il racontait en français l'histoire de la catacombe où on se trouvait, et du martyr dont on fêtait l'anniversaire : « Vous, lui disait dans une circonstance solennelle l'éminent directeur de l'École de Rome, M. Geffroy, c'est sous terre que vous enseignez, au fond de ces catacombes que vous avez ouvertes, à côté des autels, parmi les souvenirs et les reliques sacrées de ceux qui ont combattu le terrible combat de la vie céleste. A peine les chants religieux ont-ils cessé, votre parole s'élève pleine et sûre d'elle-même, faite pour l'enseignement, nourrie de méditation, de science profonde et sincère, d'infinis souvenirs. Et, debout sur une pierre, dans l'ombre souterraine, entouré d'un auditoire d'élite venu de tous pays pour vous entendre, vous avez pour témoins et garants de vos démonstrations lumineuses les inscriptions, les peintures, les sarcophages sculptés qui vous entourent! » Chez lui, dans son salon décoré de peintures des catacombes, M. de Rossi continuait à distribuer à ses auditeurs les résultats de la science. Il recevait avec la plus grande amabilité tous les visiteurs, quel que fût leur âge ou leur condition. Que l'on fût grand-duc, archevêque ou simple étudiant, on était l'objet de toutes ses avances; il était tout à tous. Ses causeries étaient charmantes : grâce à sa prodigieuse mémoire, il donnait un tour original et précis aux sujets que l'on abordait; il évoquait avec une intensité de vie extraordinaire l'histoire de Rome
(même l'histoire contemporaine), et bientôt, cessant de parler, on écoutait, sans en perdre un mot, la merveilleuse conférence archéologique ou historique dont on avait fourni l'occasion.
Il aimait surtout à voir chez lui les jeunes gens envoyés en mission, à Rome, par les différents pays de l'Europe. S'il leur connaissait un certain goût pour ses propres études, il voulait les avoir pour disciples ; pour eux, il multipliait ses coquetteries, il rendait ses causeries plus brillantes, il s'intéressait à leurs recherches, à leur avenir, et, de visiteurs timides, il ne tardait pas à s'en faire des élèves pleins d'ardeur et d'affection pour le maître. Quoiqu'il montrât toujours la plus grande bienveillance aux instituts allemands et autrichiens, les héritiers du Saint-Empire, et que, parmi les prêtres du Campo Santo teutonique, il comptât de brillants disciples tels que MM. Kirsch et Wilpert, néanmoins, il semblait montrer une certaine prédilection pour l'Ecole française. 11 se rappelait que de France lui étaient venus les premiers encouragements, que dom Guéranger, abbé de Solesmes, avait plusieurs fois soutenu son courage, pendant les premières fouilles de Saint-Calixte; que labbé Martigny avait longtemps publié une édition française de son Bulleltino, enfin que, dans cette même École, il avait trouvé dans la personne de M^"" Duchesne un ami sincère et un savant collaborateur. Aussi, il aimait à venir au palais Farnèse, à travailler dans sa bibliothèque, à se sentir entouré de l'affectueuse admiration des membres de cette mission; et lorsque, bien représentés par leur directeur, ils prirent une part active aux fêtes de 1892, il se plut à
proclamer qu'il aimait l'Ecole française comme s'il en était un des fondateurs. Elle lui rendait en affection et en respect l'intérêt qu'il lui portait, et plus d'un de ses membres s'est senti frappé au cœur quand il a appris la mort de l'excellent commandeur, dont la gloire n'avait pas altéré la bonté.
Au milieu de ses succès et de ses honneurs, M. de Rossi avait conservé à l'Eglise romaine la fidélité qu'il lui avait vouée dès ses jeunes années. Lorsque, après la prise de Rome par l'Italie, le 20 septembre 1870, il fallut choisir entre le maître de la veille et celui du lendemain, entre le pape et la Maison de Savoie, il n'hésita pas! il se rangea du côté du roi déchu, dont la souveraineté temporelle était restreinte aux limites du Vatican. Comment pouvait-il oublier les faveurs extraordinaires dont Pie IX l'avait comblé, la protection toute-puissante qu'il avait reçue de lui? Et puis, une raison encore plus intime l'avait décidé : pour lui, la patrie ce n'était pas l'Italie, c'était Rome ; et Rome, c'était le pape. Il fit consister son patriotisme dans l'amour de la Rome pontificale, de la Rome des apôtres et des martyrs, et, tandis que les fidèles du nouveau régime célébraient, avec la Marche royale et V Hymne à Garibaldi, la renaissance de l'Italie, lui, continuait à chanter, mais avec plus d'émotion encore, devant la confession de Saint- Pierre, le vrai chant national de Rome :
0 felix Roma, quae duorum principum Es consecrata glorioso sanguine, Horum cruore purpurata, ceteras Excellis orbis una pulchritudines!
C'est au pape Pie IX qu'il dédiait encore, en 1877, le troisième volume de la Rome souterraine. Elu à diverses reprises conseiller municipal ou conseiller provincial, il siégea toujours dans la minorité hostile au nouveau régime. Plusieurs fois, l'Italie officielle essaya de se le concilier; en 1892, en particulier, elle aurait voulu prendre part aux fêtes qui furent célébrées en l'honneur du grand archéologue et lui décerner de nouvelles distinctions. Mais il ne voulut pas, afin de conserver intacte jusqu'au bout sa fidélité au Vatican ; et, seule de toutes les nations, l'Italie ne figura pas dans cette apothéose de l'une de ses gloires. Et cependant, M. de Rossi n'était pas un intransigeant; peut-être même, au fond de son âme, n avait- il qu'une confiance fort limitée dans le rétablissement du pouvoir temporel ; mais les questions de fidélité ne se discutent pas. Après avoir bien montré son choix, il ne dédaigna pas d'entrer parfois en relations officieuses avec les maîtres du jour : quand il s'agissait de défendre contre le vandalisme moderne les catacombes, ou les monuments chrétiens de Rome contre les exigences du « plan régulateur », il n'hésitait pas à porter ses réclamations aux ministres italiens, et, venant de lui, elles étaient souvent admises. Cependant, il déplorait de n'avoir pas pu sauver de la destruction l'antique cloître des Franciscains de l'Ara-Cœli ; il s'était butté à la statue de Victor-Emmanuel que l'on voulait ériger à cet emplacement, sur le Capitole ! 11 ne pardonnait pas aux Piémontais d'avoir bouleversé la ville de Rome, fait disparaître les villas et les couvents qui lui donnaient un aspect si particulier, transformé les antiques quartiers, et détruit une foule d'antiquités
chrétiennes et médiévales. Leur venue lui déplaisait aussi parce que, sous ce flot étranger, la population romaine avait été profondément modifiée.
Ce dernier trait nous ramène à l'essence même du caractère de M. de Rossi. C'était un Romain : il l'était par ses origines, par sa vie, ses sympathies et même ses haines; il l'était par sa foi et son dévouement au Saint-Siège ; il l'était surtout dans son œuvre scientifique, puisque Rome fut l'objet constant de toutes ses études. Aussi, ce n'est pas seulement sur la première page de ses Inscriptions chrétiennes, c'est sur toutes ses actions, sur tous ses sentiments, sur toute sa vie qu'il aurait pu mettre celte fameuse signature qui donne avec son nom le fond de son âme : Johannes-Bap lista de Rossi, Romanus!