‹ Questions d'histoire et d' archéologie chrétienneChapitre 77 sur 94 · L'Antéchrist, p · texte numérisé non relu

L'Antéchrist, p

en style oratoire les « trophées » des apôtres. C'étaient probablement des cellx ou des mémorise consacrés aux deux saints. » Ainsi nous serions en face d'une phrase « oratoire » qui désignerait deux « cénotaphes », deux illusions de tombeaux! On ne saurait dégrader plus habilement un texte pour lui enlever toute valeur !

En le faisant, M. Renan va, sans la moindre preuve, sur une simple impression, à l'encontre de l'auteur même qui , ayant en main le livre de Caius , en extrait cette citation. Eusèbe allègue Caius précisément pour prouver que les corps authentiques des apôtres étaient réellement conservés dans leurs tombeaux du Vatican et de la voie d'Ostie, Tiepi twv tokwv £v9a TWV £[pv)u,£vwv àîToaxôXwv xà tepà (JXT)vttj[j(.aTa xatarsOîi- Tai. D'ailleurs, pour que l'argumentation de Caius contre le chef des Cataphryges eût une réelle force, il fallait que dans ces tombeaux on crût vraiment posséder les corps des apôtres. Ce qui devait prouver, dans sa pensée, la tradition indiscutable de l'Eglise romaine, c'étaient non des monuments commémoratifs et vides, mais bien des tombeaux possédant réellement les corps de ses fondateurs, twv TauTYiv îopuffafxévwv Trjv ÈxxXrjaiav, Enfin, pour prouver que ces TpoTvaîa « pouvaient » être des cénotaphes, Renan allègue Eusèbe, Vie de Constantin^ II, 40, et de Rossi, Borna sotterranea, I, pp. 209-210. Or, dans le texte d'Eusèbe il est question des lieux « que sanctifient les corps des martyrs ^ » et dans sa Rome souterraine, I, pp. 209 et 210, M. de Rossi parle, à la suite de Tertullien, des monuments qui gardent soi-

1. Eusèbe, Vita Constantini, II , 40 : « toùç xôitou; aÙToù; oî xoï; a(d|ia<Ti xôiv iiapxupwv xsxt(j.r,vxai ».

gneusement « les corps des chrétiens et spécialement des martyrs », si parla non dei cadaveri in génère, sia degli infedeliy sia de' credentij ma di qiielli di cristiani e specificaniente de' martiri. S'il savait dégrader les textes pour leur imposer silence, M. Renan savait encore mieux « les solliciter » pour leur faire dire tout le contraire de leur pensée! Malgré toutes ces arguties, ce passage du prêtre Caius nous prouve qu'en l'an 200, on était persuadé que les tombeaux du Vatican et de la voie d'Ostie gardaient les reliques de saint Pierre et de saint Paul, « fondateurs de l'église romaine », et martyrs à Rome sous Néron, et on en faisait découler Téminente dignité de cette Eglise sur toutes les autres.

Tertullien ne raisonnait pas autrement, vers le même temps, lorsque, dans son traité contre Marcion, il établissait sur ces mômes faits l'autorité de l'Eglise romaine \

Ailleurs, il déclarait la Ville Éternelle heureuse entre toutes, parce que les deux apôtres lui ont prodigué leur prédication et leur sang ^, parce qu'elle a vu saint Pierre mourir glorieusement du supplice du Sauveur, et saint Paul de celui du Précurseur! Enfin, discutant contre les gnostiques, il rappelait une fois de plus le martyre que, sous Néron, saint Pierre et saint Paul ont subi à Rome, le premier sur la croix, le second sous le glaive du bourreau ^.

1. Tertullien, Adv. Marcionem, IV, ch. 5, «.... Quod etiam Romani (le proxirao sonent quibus evangelium et Petrus et Paulus sanguine quoque suo signatum reliquerunt. »

2. De praescriplionibus, chap. 36. « Si autem Ualiœ adjaces, habes Romam unde nobis quoque auctoritas piœsto est. Ista quam felix ecclesia! Cui tolam doctrinam Apostoli cum sanguine suo fuderunl; ubi Petrus passioni dominicae adaequatur, ubi Paulus Joannis exitu coronatur. »

3. Adversus gnoslicos Scorpiace. « Vitas Cxsarutn legimus, orien-

Faisant écho au prêtre Caius et à Tertullien, saint Irénée répétait en Gaule ce qu'ils écrivaient à Rome et en Afrique : « Ce sont les apôtres Pierre et Paul qui ont fondé et évangélisé l'Église romaine ^.. et c'est pour cela qu'entre toutes, elle est la plus antique, la plus grande, la plus connue, tenant des apôtres sa tradition; c'est pour cela que chaque église doit se tourner vers elle et reconnaître sa supériorité. » Ce témoignage si précis est de la plus haute importance. Outre qu'il remonte à la fin du second siècle, il nous est donné par un écrivain qui a fait des recherches historiques considérables et s'est trouvé en relations directes avec un grand nombre de personnages illustres , ses aînés. Il a connu le grand apologiste romain saint Justin, auquel il a fait, dans ses récits, maints emprunts. Or, saint Justin a pu lui transmettre sur les apôtres la tradition admise par l'Église romaine, dès la première moitié du ii* siècle. C'est, en effet, entre 150 et 156 que se placent la plupart de ses écrits, et nous savons par le Martyrium Polycarpi, qu'à la mort de saint Polycarpe, en 155, saint Irénée se trouvait précisément à Rome pour y étudier la tradition apostolique. Saint Irénée, d'autre part, se rattachait par ses origines à l'Église de Smyrne; il avait été le disciple

tem fidem Romœ primus Xero cruentavit. Tune Petius ab altero cingitur cum cruci adstringitur. Tune Paulus eivitatis Romanae consequitur nativitatem, eum illic martyrii renascitur generositate. •

1. Contra hsereses ,\\\, l : • ... toO Tlé-cpou xat toO Ilaij).ou èv Pûiiv] £ÙaYY£'"?5f-s^wv xal ôcjicXtoûvTuv ty)v è>ix).yi(jcav • ; m, 3 : « Sed quoniam valde longum est in lioe tali volumine, omnium eeclesiarum enumerare suceessiones, maximse et antiquissimae et omnibus cognitœ, a gloriosissimis duobus apos toits Petro et Paulo Romse fundatx et constttutse ecclesiœ, eam quam habet ab apostolis traditionem... Ad hane enim ecelesiam, propter poliorem principalitatem necesse est omnem convenire ecelesiam... »

de saint Polycarpe ' qui, lui-même, avait reçu de saint Jean les enseignements évangéliques et ainsi, par le seul intermédiaire de son maître, saint Irénée rejoignait les apôtres. Envoyé à Lyon par saint Polycarpe, il y apporta la tradition apostolique des Églises d'Asie. Son témoignage nous prouve donc qu'à Smyrne, comme à Rome, la seconde génération chrétienne admettait universellement que l'Eglise romaine avait été fondée et organisée par les deux glorieux Apôtres Pierre et Paul, a gloi-iosissimis duobiis apostolis Petro et Paulo Romœ fundatœ et constitutee ecclesiae.

Denys de Corinthe apporte, vers le même temps, de Grèce, un témoignage identique. Ecrivant aux Romains en 170, il leur disait ; « Venus tous deux à Corinthe, les deux apôtres Pierre et Paul nous ont élevés dans la doctrine évangélique ; partis ensuite ensemble pour l'Italie, ils nous ont transmis les mêmes enseignements, puis ont subi en même temps le martyre ^. » Ce qui donne du poids à cette affirmation, ce sont les relations étroites qui ont uni, au premier et au second siècle, les Eglises de Corinthe et de Rome. Plusieurs fois alors, les évêques de l'une ont écrit aux fidèles de l'autre et, depuis le temps où saint Pierre et saint Paul les avaient fondées toutes deux, leurs chefs avaient vécu dans la plus grande intimité. Il est donc probable que représen-

1. Il le déclare lui-même dans ceUe leUre à Florinus que nous a conservée Eusèbe, Hist.ecct.,\, 20; il y parle aussi de l'intimité qui avait uni Polycarpe « à Jean et aux autres qui avaient vu le Seigneur en personne ».

2. Eusèbe, Hist. eccl., 11,24. « Kaî yàp «(xcpto v.cd ei; Tr,v r,\Ltxéçi(x.y Kôpivôov çoiTrjffavTei; y;|jiàç, ô(xoîwi; ôà xal et; tyiv 'IfaXiav, ô(i6cf£ 5iSi|avTe;, èixapTÛpiQiTav xaià tov aOxbv xaipôv. »

tant en &a qualité d'évêque la tradition corinthienne, Denys était aussi lécho de la tradition romaine, et s'il en fallait une nouvelle preuve, nous la trouverions dans cette circonstance : écrivant aux Romains, il leur parle de ces faits comme de faits incontestés parmi eux.

Soixante ans plus tôt, au seuil de l'âge apostolique, c'est l'un des successeurs de saint Pierre à Antioche qui fait allusion à son voyage et à son martyre à Rome. C'était en 110, sous Trajan; saint Ignace, évêque d' Antioche, venait d'être condamné au dernier supplice et il était envoyé dans la capitale de l'empire pour être livré en pâture aux fauves, dans les jeux du cirque. Ayant appris que la communauté chrétienne de Rome avait commencé des démarches pour le sauver, il lui écrivait pour la supplier de ne rien faire qui pût retarder son martyre ; car il avait hâte « d'être broyé par les dents des bêtes, pour devenir le pain immaculé du Christ ». Et il terminait par cette dernière adjuration : « Ce n'est pas comme Pierre et Paul que je vous commande ; eux, ils étaient apôtres et moi je ne suis qu'un condamné; ils étaient libres, et je ne suis encore qu'un esclave! » ^ « Ces paroles, dit M^'' Duchesne, ne sont pas l'équivalent littéral de la proposition : « Saint Pierre est venu à Rome ». Mais supposé qu'il y soit venu, saint Ignace n'aurait pas parlé autrement; supposé qu'il n'y soit pas venu, la phrase manque de sens. »

Protestants, vieux-catholiques et libres penseurs

1. Saint Ignace, Ep.ad Roman. • Oùx («>; Illxpo; xal IlayXo; 5ta- Tâff<70(iat ûfiïv. 'ExEîvoi àuôaToXot, if(ùy.v.'zâ.%ç\'^oç èxEîvoi èXe-jÔepot, e^iù Se (lÉXP' ^'''^ ôovXoç. »

l'ont bien compris ainsi et pour se débarrasser d'un aussi grave témoignage, ils ont soutenu que la lettre de saint Ignace aux Romains est apocryphe. Ce n'est pas le lieu d'instituer une discussion à ce sujet. Dans ses « Origines chrétiennes », M^'' Duchesne * a excellemment prouvé l'authenticité de la lettre aux Romains. Admise par des protestants tels que Zahn et Lightfoot-, des libres penseurs tels que Renan lui-même ^, elle ne fait maintenant doute pour personne. Dès lors, la personne même d'Ignace donne à cette phrase une valeur considérable. Né en 45, contemporain des premiers jours de l'Eglise, il avait dû être en relations assez étroites avec les apôtres, puisque dans cette chrétienté d'Antioche qui avait été fondée par saint Pierre lui-même, il avait été choisi pour être après Evodius, le successeur du prince des apôtres. N'était-il pas tout particulièrement bien placé pour avoir des détails certains sur les actes importants de la vie du saint V Comment, par exemple, aurait-il ignoré quelle Eglise saint Pierre était allé fonder le jour où il avait abandonné le gouvernement de celle d'Antioche ^ ?

Le troisième successeur de saint Pierre à Rome, le pape saint Clément, nous apporte une affirmation encore plus ancienne, puisqu'elle remonte au règne

i. Les Origines chrétiennes. Appendice au chap. VI, pp. 63-69. Voir aussi Batiffol, Les anciennes littératures chrétiennes. La littérature grecque.

2. Zalin, Ignatius von Antiochien (Gotha, 1873). Lettres de saint Ignace et de saint Polycarpe éditées par Ligiitfoot (Londres, 1885).

3. Renan, Histoire des Origines du Christianisitie. Les Evangiles. Préface.

4. Eusèbe, Hist. ecc, III, 12. « 'A>.Xà xal xàiv eu' 'AvTto-/£Îai; Eùo- 6Î0U TipwTou xatdcffTavTo;, ôeOrspo; èv toÏç ôïiXoyjjievoiç 'lyvâtio; èyvwpîÇeTo... »

de Domitien (80-96). Écrivant à l'église de Corinthe pour blâmer et extirper certains abus, saint Clément cite les belles actions dont il a été témoin, « Laissons, dit-il, les exemples tirés du passé, voyons les généreux athlètes qui ont vécu avec nous, et les traits d'héroïsme de notre temps », et il décrit la persécution de Néron. La manière dont il le fait donne tout à fait l'impression qu'il en avait vu les scènes tragiques. Il met en relief les souffrances des deux apôtres Pierre et Paul « qui restent che^ nous le plus beau des exemples, Gito'SeiyiJLa xàXXiaTov eyévovto ev

Ce texte suffirait à lui seul pour prouver le martyre de saint Pierre ; mais afiîrme-t-il avec la même netteté que ce martyre a eu lieu à Rome? Remarquons que saint Clément est Romain et qu'il envoie cette lettre en sa qualité d'évéque de Rome. Or il insiste beaucoup sur cette circonstance que les actes d'héroïsme qu'il décrit se sont passés sous ses yeux, que les généreux athlètes du Christ étaient ses proches, Toiç sYYiff'ot ^t^oii.iMo\i^ àôXYjTai;, c'est-à-dire vivaient dans la même ville que lui ; que le martyre de saint Pierre et de saint Paul a été d'un grand exemple « chez nous » £v ^jtxïv, c'est-à-dire toujours à Rome. Enfin, les supplices qu'il décrit sont précisément ceux qu'au cours de sa persécution, Néron fit subir aux chrétiens de Rome^. Dans ces passages, il est donc tout le temps question de faits qui se sont déroulés à Rome, et comme, dans leur nombre. Clément cite le martyre des apôtres, force nous est de conclure que dans sa pensée c'est à Rome qu'avait eu lieu, sous Néron, le

d. Clément, Ep. I. ad. Corinth., chap. 5 et G. 2. Renan, L'Antéchrist, p. 167 et suiv.

martyre de saint Pierre et de saint Paul. « Cette interprétation si naturelle de ce texte, dit M^'' Duchesne. s'est imposée à la plupart des critiques auxquels des préjugés protestants ne jettent pas un voile sur les yeux ^ . »

Enfin, saint Pierre lui-même témoigne de sa mission à Rome lorsqu'il date de Babylone sa première épître^. « En ce passage, dit Renan, Babylone désigne évidemment Rome. C'est ainsi qu'on appelait, dans les chrétientés primitives, la capitale de l'Empire. Il est invraisemblable, d'autre part, qu'il s'agisse, dans la I^ Pétri, de Babylone sur l'Euphrate. Le christianisme, au i*^"" siècle, ne s'étendit nullement vers la Babylonie... Au iii*^ siècle, il n'y a pas encore de minim (chrétiens) à Nehardia (Talmud de Babylone)^. »

La question d'authenticité ne se pose pas pour la 7'' Pétri; Renan lui-même reconnaît qu'elle est « l'un des écrits du Nouveau Testament qui sont le plus anciennement et le plus unanimement cités comme authentiques ». Même apocryphe, elle garderait une grande importance dans le débat qui nous occupe. Si un faussaire avait cru nécessaire de dater de Babylone une lettre qu'il aurait voulu attribuer à saint Pierre, ne serait-ce pas une preuve que de son temps la venue de saint Pierre à Rome ne faisait doute pour personne? Or si lai* Pe/n était apocryphe, elle n'aurait pu être fabriquée qu'à une date très ancienne, se rapprochant le plus possible de l'âge apostolique.

\. Duchesne, Les Origines chrétiennes, p. 79.

2. p Pétri, V, 13. « Salutat vos ecclesia quœ est in Babylone collecta etMarcus fllius meus. •

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