Renan, L'Antéchrist, p. 122, note
puisque l'auteur de la //* Pétri la connaissait déjà, et, par conséquent, authentique ou apocryphe, elle est la démonstration de l'apostolat de saint Pierre à Rome.
Si un fait historique se présente avec un faisceau de preuves irréfutables, c'est bien celui-là. Il s'appuie sur une tradition constante qui, de génération en génération, nous fait remonter du iv"' siècle à l'âge apostolique. Dès la seconde génération chrétienne, nous le trouvons universellement admis dans les plus illustres chrétientés, celles de Rome, de Corinthe, de Smyrne, d'Antioche, toutes fondées par les apôtres et gardant plus particulièrement leur souvenir. Admis de nos jours par les savants les plus autorisés, il n'est plus contesté que par quelques retardataires du protestantisme et du vieux-catholicisme. Aussi, pouvons-nous affirmer sur ce point la solidité de nos traditions et croire, au nom de la science, que si l'Eglise de Rome est vraiment la mère et la tête de toutes les églises, c'est parce qu'elle a été fondée par le Prince des Apôtres et consacrée par sa mort.
Rome réserve inépuisable de reliques. — Vif désir dans les monastères de posséder des reliques. — Charlemagne. — Attachement du peuple romain à ses saints. — Hilduin et les reliques de S. Sébastien. — Le diacre romain Deusdona. — Abandon des Catacombes au ix" siècle. — Deusdona les exploite. — Ses voyages. — Deusdona, Eginhard et Raban ]Maur. — Les associés de Deusdona. — Impression religieuse produite par Rome sur le monde du l\« siècle.
Grâce aux nombreux pèlerinages qui, pendant plusieurs siècles, s'étaient succédé auprès des tombeaux des Apôtres et des martyrs, Rome était devenue pour les âmes pieuses du ix° siècle une ville sainte, une nouvelle Jérusalem. Malgré les ruines qu'y avaient accumulées les barbares, malgré la misère où venaient de la plonger les incursions répétées des Lombards, elle était toujours la Ville Éternelle, la Ville d'Or « Aurea Roma » ^ C'était surtout la ville des saints. De retour dans leurs lointains pays, les pèlerins racontaient qu'ils avaient vu dans ces lieux privilégiés une infinité de corps saints. Les légendes qui s'étaient formées peu à peu, avaient
d. C'est ainsi qu'est appelée Rome dans la Chronique du Mont- Cassiu du iV siècle. Jiuratori, Rerum Italicarum scriptores, II, p. 3ul .
singulièrement grossi la réalité : c'est par centaines et par centaines que les martyrologes d'Adon et d'Usuard comptent les martyrs romains ^ Aussi, les Catacombes devaient-elles apparaître aux imaginations de cette époque comme d'immenses nécropoles de martyrs, des réserves inépuisables de reliques.
D'autre part, les pèlerins emportaient avec eux des souvenirs de leur pieux voyage; ils faisaient toucher les tombeaux des martyrs à des objets qui devenaient ainsi sacrés, et qu'une fois revenus chez eux, ils vénéraient et faisaient vénérer comme des reliques. Quelquefois même, ils obtenaient quelque fragment de corps saint, qu'ils emportaient dans leur pays, et qui devenait pour les personnes de leur connaissance un objet d'envie. Plus on avance dans le vn'' et le viii*^ siècle, plus on voit grandir le désir qu'avaient les chrétiens de tous les pays de posséder dans leurs églises, leurs couvents ou même leurs demeures, des reliques romaines. Tel monastère se piquait d'en avoir plus que le monastère voisin, et d'acquérir ainsi aux yeux du peuple un plus grand renom de piété et de sainteté. Lorsqu'un grand personnage fondait une abbaye, il se montrait aussi soucieux de la doter de nombreuses reliques que d'immenses étendues de terres ; et c'était juste. La possession de ces ossements sacrés sanctifiait ces nouvelles demeures. Le lieu que choisit Eginhard, sur les bords du Mein, pour y fonder un monas-
i. Romae sanctorum martyrum ducentorum sexaginta. Usuard, 1 mars. Migne, t. CXXIiI,p. 806.
Romae, Via Appia, sanctorum martyrum nongentorum qui sunt positi in cemeterio ad S. Caeciliam. Usuard, 4 mars. Ibid., p. 381.
tère s'appelait Mulinheim; mais, après les nombreuses translations qui s'y firent, et que nous allons raconter dans le cours de cette étude, il prit le nom de Seligunstadt \ la ville des saints. Ce changement de nom n'est-il pas significatif?
La présence de ces saints objets attirait dans la nouvelle église les foules qui ne pouvaient pas aller à Rome et désiraient cependant vénérer les martyrs; de plus, elle procurait aux moines, en même temps que le respect des fidèles, leurs riches ofTrandes. Une église pauvre en reliques ne se distinguait en rien des autres ; si au contraire on avait eu soin de l'en doter, elle devenait un sanctuaire, souvent.même un lieu de pèlerinage. En 790, Angilbert restaura le monastère de S.-Riquier, et il n'oublia pas de le sanctifier par de nombreuses reliques. Il a eu soin d'en dresser lui-même la liste ^ ; elle est bien plus longue que les litanies mêmes des Saints. Il les a choisies parmi les plus vénérables : on y trouve des vêtements de Notre-Seigneur, des instruments de la Passion, des reliques de la Sainte Vierge, de S. Pierre, de S. Paul et de tous les autres Apôtres. Les martyrs romains ne sont pas négligés : le gril de S. Laurent se trouve avec les reliques des grands saints de Rome, Cécile, Félicité, Sixte, Clément, Corneille, Sébastien, Hippolyte. On reconnaît dans
4. Parlant des translations à Mulinheim des s. Marcellin et Pierre, Prote et Hyacinthe, un élève de Kaban Maur nous dit en 838 : « in villa quae prias Mulinheim, nunc autem Seligunstadt dicitur, digna celebratione a lidelibus venerantur ». Monumenta Germaniae. Scriptorum XVi, p. 3-29.
2. Elle se trouve dans le Libellus Angilberti abbatis de ecclesia Centulensi, publié dans la Collection des Monumenta Germaniae historica, tom. XY, pars I scriptorum, p. I7i. L'énumération est à la page
cette liste la plupart des saints nommésdans le Canon.
Nous voyons la même préoccupation au Mans. En 835, Aldric consacra sa cathédrale et entassa dans les divers autels qu'elle renfermait une infinité de saints ossements. Les Gesta Aldrici ' les énumèrent avec complaisance ; la longueur de la liste doit prouver, aux yeux du compilateur des Gesta, rémittente dignité et la sainteté de cette église qui lui était si chère, et pour laquelle il semble avoirtant travaillé^. En 1872, on a trouvé à Grado, sous l'autel majeur de la cathédrale, deux cassettes d'argent renfermant un assez grand nombre de reliques avec les noms des martyrs à qui elles appartenaient ^. La liste en est longue, et, là aussi, nous trouvons quatre saints romains des plus illustres, S. Hippolyte, S. Sébastien, S'" Agnès et S. Pancrace.
Le célèbre Hilduin •* de Soissons revint un jour de R.ome sans en rapporter des reliques à son monastère de S.-Médard. Soit à cause des nombreuses occupations qui avaient rempli son séjour, soit peut-être par indifférence, il avait oublié de s'en munir. Ses moines furent déçus dans leurs plus chères espérances ^ ; l'un d'eux, Rodoinus, osa le lui dire et exprimer ouvertement ce que chacun pensait. Hilduin dut
i. Les Gesta Aldrici sont publiés dans la même Collection des Monumenta Germaniae historica. Scriptorum t. XV, pars I, p. 30i. Voir page 312.
2. C'est à l'auteur des Gesta Aldrici que M. Paul Fournier rapporte la fabrication des fausses décrétales destinées à appuyer certaines lirélentions de l'église du Mans. Voir la savante dissertation de !\I. Fournier dans le Congrès international des catholiques, t. II, p. 403.
3. De Rossi, Bullettino d'archeologia cristiana, 1872, p. 42.
4. Voir Monumenta Germaniae historica. Scriptorum XV, pars I, p. 380.