Martène : Thésaurus novus anecdotorum, t. V, col
du Rhin comme sur les rives de la Garonne, en Languedoc comme en Lombardie, regardait le mariage, la paternité, la famille comme des institutions diaboliques et faisait de leur suppression la condition sine qua non du salut et de la vie éternelle. Supprimer la vie en ce monde pour la gagner dans l'autre, c'était la conséquence logique de la théologie manichéenne. Et que l'on ne s'imagine pas que ces doctrines aient été particulières à quelques intransigeants, sectaires à l'imagination ardente, que leurs propres exagérations rendaient inoffensifs. Bien au contraire, c'était l'enseignement commun, et quiconque voulait recevoir l'initiation complète des Parfaits devait quitter à jamais sa femme ou son mari ; la désertion de la famille était obligatoire. Les registres de l'Inquisition nous en signalent de nombreux cas. D'autre part, lorsqu'un nouveau converti voulait montrer la sincérité de son retour à l'Eglise, il n'en pouvait pas donner de meilleure preuve qu'en se mariant ; et nous voyons que, dans les interrogatoires, plusieurs personnes suspectes d'hérésie ne manquent pas, pour se disculper, de mentionner le mariage qu'elles ont contracté au sortir de la secte. Les hérétiques favorisaient de toutes manières ceux qui s'évadaient ainsi de la famille pour entrer dans la secte : les femmes qui voulaient échapper aux recherches d'un mari délaissé, d'enfants abandonnés, trouvaient asile dans ces communautés secrètes qui avaient été instituées, multipliées, à l'instar des monastères catholiques, et si leur retraite était découverte, on les faisait passer de couvent en couvent jusqu'à ce que leur trace fût complètement perdue. En 1206, une femme de Fanjeaux (entre Castelnaudary et Carcassonne)
quitta son mari, Pierre Fabre, pour entrée dans la société des Parfaits : elle fut aussitôt reçue au village voisin de Villeneuve chez Gailharde et ses compagnes ; elle ne s'y trouva pas sans doute en sûreté ; car, presque immédiatement, Gailharde l'envoya à Castelnaudary, dans la maison de Blanche. Au bout d'un an, elle se rendit à Laurac, dans une nouvelle communauté que dirigeait une certaine Brunissende, et ce fut là, après une longue initiation, qu'elle reçut le consolamentum '.
En même temps que la famille, certains Cathares semblent avoir nié la propriété individuelle. Etienne de Bourbon- nous dit qu'une de leurs sectes s'appelait les Communiati OM Communistes « parce qu'elle enseigne que tous les biens doivent être mis en commun, quia communia omnia dicunt esse debere ».
Les Vaudois ou Pauvres de Lyon répandirent, vers la même époque, des doctrines aussi dangereuses pour l'organisme social. Sur plusieurs points, elles avaient de telles affinités avec celles des Cathares que l'on a pu les confondre. C'est ainsi que, sans aller jusqu'à nier la légitimité du mariage, les Vaudois admettaient la rupture du lien conjugal, lorsque l'un des époux voulait unir ses destinées à celles de la secte. Cependant, les auteurs du xii® siècle qui se sont occupés de ces deux hérésies les distinguent avec soin ; tout en condamnant les Vaudois dans sa Somme, Frère Raynier Capocci croyait leur faire injure en les comparant aux Cathares, « les plus per-
1 . Bihl. com. de Toulouse, ms. 009 passim. Le consolamentum était la cérémonie d'initiation des Parfaits. Cf. dans ce même volume l'article sur le Consolamentum.