D'ARflENTRK : Nova CoKectio judiciorum
vers de tous les hérétiques ^ ». En effet, ils ne semblent pas avoir adopté la théologie manichéenne et le pessimisme farouche qui en découlait. Il n'en est pas moins vrai que leurs théories ruinaient les notions primordiales de la patrie et de la société et conduisaient directement à l'anarchie.
Je ne parle pas de leurs invectives contre les seigneuries ecclésiastiques et de leurs appels à la révolte contre ceux qui les détenaient. Le triomphe de leurs idées aurait amené les pires bouleversements dans cette société du Moyen Age où l'Église avait des propriétés si étendues et exerçait une si grande autorité politique. Mais l'on peut concevoir une société où les puissances temporelle et spirituelle seraient rigoureusement distinctes : en attaquant la domination de l'Eglise, les Vaudois pouvaient passer, en leur temps, pour des révolutionnaires, sans être anarchistes. Je ne parle pas non plus de la réprobation absolue dans laquelle ils tenaient le serment, enseignant qu'en aucun cas on ne devait en prêter. ?iulla ratione jurandum. Cela aussi pouvait bouleverser une société dont tout l'organisme reposait sur la foi jurée; mais il est possible d'admettre, à la rigueur, qu'une société puisse entièrement se passer des garanties du serment.
Les doctrines vaudoises allaient beaucoup plus loin dans leurs négations antisociales. Le concile de Tarragone, tenu en 1242, les condamne formellement, parce que, dit-il, « ils enseignent qu'en aucun cas on ne doit prêter serment, qu'il ne faut obéir ni à l'autorité ecclésiastique ni à la puissance sécu-
4. Hi quidem mali eranl sed comparatione aliorum hsereticorum longe minus perversi.
Hère, que personne n'a le droit de répression corporelle ' ». D'autres témoignages aussi formels nous disent que les Vaudois refusaient à la société tout droit de punir ses perturbateurs, quelque criminels qu'ils fussent. D'après eux, dit Raynier Capocci, « personne ne peut infliger de châtiment corporel » ; ils disent, déclare Etienne de Bourbon, « que quiconque exécute un jugement ou verse le sang, en vertu de la loi, commet un péché ». Naturellement la peine de mort n'était pour eux qu'un assassinat légal : « toute condamnation à mort est illicite 2 ». Nous reconnaissons là avec tous leurs excès les théories de nos libertaires et de nos anarchistes modernes. Comme eux, les Vaudois rendaient la société impossible, en lui déniant toute sanction et tout moyen de défense.
Comme eux aussi, ils niaient la Patrie et refusaient de la servir. Puisqu'il n'était jamais licite de tuer, c'était commettre un crime d'homicide que de prendre part à la défense du pays dans des combats. L'invasion de l'ennemi, il fallait la subir; on n'avait pas le droit de la repousser par la force. « Ils considèrent comme des assassins, dit Etienne de Bourbon, ceux qui prêchent la guerre contre les Sarrasins, les Albigeois, ou toute autre catégorie de personnes, vel alios homines K » Ce sont les théories qu'a développées Tolstoï dans la Guerre et la Paix; ce sont celles que le gouvernement russe a dû réprimer dans certaines sectes d'illuminés, celles que mettent en circulation nos internationalistes lorsqu'ils déclarent que la guerre est un legs des temps barbares, que le
\. Ladbf. : Concilia, t. W,pars II, p. 593. 2, D'Argentré : Op. cit., pp. 88 et 89.
soldat est l'ennemi de toute civilisation et que chacun doit, par l'abstention, la désertion, la trahison même, travailler à la destruction des armées.
La grande hérésie du xiv" siècle a été celle des fraticelli ou spirituels. Elle fit les plus terribles ravages dans l'Italie du Nord dès 1308, avec Dolcino de Novare, dans l'Italie centrale avec Dominique Savi d'Ascoli ; alliée à l'empereur Louis de Bavière et à l'antipape Nicolas V, elle détermina un schisme dans l'ordre des Mineurs et dans l'Eglise, et déchaîna la guerre civile sur presque toute l'Italie. Comme les grandes erreurs du siècle précédent, elle présente de nombreuses variétés : les spirituels, les bizocchi, les fraticelli delV opinione, en Italie; les bégards en Allemagne; les lollards en Angleterre. Partant d'un mysticisme déréglé, elle s'attaquait aux dogmes fondamentaux du christianisme. La répression matérielle de ces diverses sectes fut énergique et radicale. Pris le jeudi-saint 1308, Dolcino de Novare fut mis à mort avec quatre cents de ses compagnons ; Dominique Savi monta sur le bûcher à Ascoli, en 1337, et dans plusieurs villes, les inquisiteurs livrèrent au bras séculier, c'est-à-dire le plus souvent à la mort, de nombreux hérétiques. C'est que ces doctrines ne portaient pas seulement atteinte aux dogmes de la théologie catholique; elles aussi, elles avaient un caractère immoral et antisocial; et par là, elles menaçaient l'existence de la société autant que celle de l'Église.
Après avoir longuement énuméré les erreurs des fraticelli, dans sa bulle du 23 janvier 1317, Jean XXII