Ibid., p
RELIQUES ROMAINES AU IX^ SIÈCLE. 2'il
dans le monde chrétien, d'autant plus vénérables que de nombreuses légendes les entouraient et qu'ils venaient d'une terre sacrée. D'autre part, les catacombes semblaient renfermer, dans le nombre infini de leurs galeries souterraines, des réserves inépuisables de corps saints. Charlemagne avait envoyé des moines dans toutes les directions à la recherche de reliques; ils avaient parcouru ^ l'Italie, la Germanie, l'Aquitaine, la Bourgogne et la Gaule, mais c'est surtout de Rome que venaient les trésors qu'ils rapportaient.
Il ne semble pas toutefois que les désirs des pieux Francs aient pu toujours s'exaucer aussi facilement que ceux de Charlemagne. Les récits de ces translations nous montrent que, si les étrangers souhaitaient d'emporter les corps saints, les Romains ne désiraient pas moins les conserver. L'Eglise romaine ne voyait pas sans déplaisir cette exportation d'un nouveau genre, qui lui enlevait pièce à pièce ce qui faisait sa gloire aux yeux du monde entier. Quand les empereurs Louis le Pieux et Lothaire l'exigeaient, elle consentait bien à se séparer d'un de ces saints (et encore faudrait-il examiner s'il ne s'est pas commis parfois de pieuses supercheries, et si de simples mortels n'ont pas été transformés pour les besoins des circonstances en martyrs de la foi) ; mais lorsqu'elle était en butte aux sollicitations importunes d'un abbé, d'un évéque ou
i. • 1(1 est imprimis de sancta Romana Ecclesia, largiente bonae memoriae Adriano, summo pontifice, et post eum venerabili Leone, papa Romano ; de Constanlinopoli vel Hierosolimis per legatos illic a domino meo directos, usque delatas, deinde de Italia, Germania, Aquitania, Burgundia atque Gallia a sanctissimis palribus, patriarchis videlicet, archiepiscopis necnon episcopis atque abbatibus nobis directas. » M. G. Scriptorum XVi, p. 175.
QtESTIOJiS d'histoire. 16
d'un simple pèlerin, elle opposait de vives résistances. C'est que le peuple romain tenait aussi à ses saints. Le culte qu'il leur rendait devait ressembler quelque peu à celui que leur rendent aujourd'hui les dévots italiens; or qui oserait dépouiller Naples de S. Janvier? Au ix" siècle, S. Sébastien ^ semble avoir joui de la même popularité à Rome ; c'était le troisième protecteur de la ville « apostolorum Pétri et Pauli tertiiis » ; le peuple l'invoquait après les grands Apôtres ; on entourait son tombeau d'offrandes et de prières. Sur la voie Nomentane, S. Alexandre n'était pas moins vénéré ^ : lorsque le bruit se répandit à Rome qu'on allait l'emporter à Freisingen^, la foule se souleva; elle s'écriait qu'on ne devait pas dépouiller Rome de ses martyrs et surtout de S. Alexandre, le cinquième après S. Pierre dans le classement hiérarchique où le peuple avait rangé ses saints, « quintus post Petrum ». Son tombeau, fort éloigné de Rome, puisqu'il se trouvait au septième mille, était très fréquenté; beaucoup de malades y recouvraient la santé. Comment s'étonner que le peuple se soit révolté à la pensée qu'il allait perdre un si grand protecteur? Le pape et les conseillers de l'Église devaient tenir
i. • Quippequem (Sebastianum) post apostolos quasi tertium magnificis Romana plebs frequcntahat muneribus atque laudibus. • M. G. Scriptorum XVi, p. 383.
2. « Hujus namque memoriam populus soUemniter frequentabat, eo quod, sicut ipsi ferebant, infirmorum plurimae fièrent sanitates. • M. G., XVI, p. ï>8G.
3. Il Fama facli totamconcitaturbem, praecipue propter S. Alexandrum qui quiutus post Fetrum, iu ordine vero septimus, ponlificalem cathedram tenens, martyrio i;oronatus est, etseptimo ab Urbe milliario, Via Kumentana, ubi decoUatus fuerat, erat sepultus. » Plus haut on nous rapporle que certains Romains dirent au pape : « non debere Romam martyribus usquequa.jue destitui ». M. G. Scriptorum XVi, p. 286.
compte de l'opinion, et procéder prudemment à ces aliénations, qui pouvaient causer des troubles dans la ville. Le récit de la translation de S. Sébastien nous fait assister à l'anxiété où se trouvait le haut clergé de Rome, quand il était en butte aux sollicitations de trop g-rands et trop pieux personnages. Hilduin, abbé de Saint-Médard de Soissons, envoyait un de ses moines à Rome demander les reliques de S. Sébastien. Sa requête méritait considération : il était un des conseillers les plus influents de l'empereur. Il l'avait représenté à Rome \ et en cette qualité, il avait jugé le différend entre le pape et l'abbaye de Farfa. Il pouvait servir ou nuire beaucoup à l'Église romaine auprès de Louis le Pieux ou de Lothaire. Il était donc de toute nécessité de se le concilier, même au prix des plus grands sacrifices. Mais, d'autre part, le peuple était turbulent et exalté ; si on lui prenait ses saints, il pouvait se révolter et se livrer aux plus regrettables excès; il ne supporterait pas qu'on lui enlevât celui qu'il mettait dans ses prières et son culte immédiatement après les apôtres Pierre et Paul. Le pape était fort perplexe. Il n'accorda pas aussitôt la demande ; après avoir bien réfléchi lui-même, il réunit son conseil : l'affaire était trop grave pour être résolue sans l'avis « du prudent sénat romain » ^. L'assemblée fut aussi hésitante que son chef; ce ne fut qu'après
i. € Qui (Hilduin) a piissinio Caesare ad quorundam improbitatem compescendam... Komae delegatus, sic judicium omne prudenti examinatione excrcuit... » M. G. Script. XVi, p. 381.
2. Voirie récit de toutes les délibérations: M. G. Scriplorum XVi, p. 383. « Spatium quo liaec nieditaretur, et consiliuin cum prudenti Romanorum senatu, sine cujus consuUu talia moliri nonesse bonum aiebat, praestolari jussit. »
de longues discussions qu'Eugène II se décida à livrer, à l'insu du peuple, les précieuses reliques de S. Sébastien.
11 y avait donc opposition entre la dévotion des Romains et celle des autres peuples ; ceux-ci cherchaient à emporter les martyrs, ceux-là à les garder. Ce conflit rendait de plus en plus difficiles et périlleuses les translations de reliques.
Pour exploiter les pieux désirs des étrangers et surmonter les difficultés qu'ils avaient à se satisfaire, il se créa à Rome tout un groupe de personnes qui vécut de la vente des reliques. Ce nouveau genre de commerce naquit vers le commencement du IX® siècle, et ne tarda pas à prendre les plus grandes proportions. Il était fort lucratif; car la piété naïve des Francs et des Germains ne comptait pas, quand il s'agissait de se procurer des martyrs illustres, et d'autre part, ces marchands de corps saints, vrais ou faux, se faisaient grassement payer cette contrebande d'un nouveau genre.
Le type de ces commerçants est le diacre Deusdona. Nous avons sur ses opérations et sur ses associés les détails les plus précis, qui nous ont été transmis par ses clients. Aussi, faut-il rechercher quel personnage il était et quel rang il occupait dans l'Église romaine. Cette question une fois résolue, nous pourrons peut-être mieux comprendre pourquoi il se livrait à ces occupations.
Tous les documents qui nous le présentent, lui donnent la qualité de diacre de l'Eglise romaine; c'est ainsi que le nomment Eginhard dans sa Translatio Ss. Marcellini et Pétri, et Rudolfus dans ses Mivacula Sanctorum in Fuldenses ecclesias translatorum*. Or, encore au ix^ siècle, les diacres avaient conservé dans l'Eglise romaine leurs anciennes attributions administratives. Nous parlant de Nicolas I, le Liber pontificalis nous dit que, pendant son diaconat, il avait mérité l'affection du clergé, les louanges des grands et la reconnaissance du peuple '-. Le mot dont se sert le biographe pour nous exprimer les sentiments des petites gens à l'égard de Nicolas [a plèbe magnifie abatar]^ fait sans doute allusion aux richesses dont le diacre avait l'administration, et aux secours qu'il devait distribuer aux pauvres ; la « magnificentia » a toujours été la qualité de ceux qui distribuent des aumônes. Deusdona était donc un grand personnage dans l'Eglise romaine.
De plus, sa qualité de diacre pouvait lui donner de plus grandes facilités qu'à tout autre pour pénétrer dans les catacombes et en extraire des corps saints. Les cimetières de Rome n'avaient pas d'administration et de clergé particuliers; ils étaient partagés en sept groupes qui se rattachaient aux sept régions urbaines ^; les prêtres d'une région desservaient les catacombes du groupe cimitérial
\. M. G. Scrtplor., XV, p. aiO. • Diaconus Romanae ecclesiae. » Ibidem, p. 330 : « quidam diaconus Romanae ecclesiae, nomine Deusdona >.
2. Libej- pontip.calis, éd. Duchesne, t. II, p. 151 . • Amabatur autem a clero, a nobilibus laudabatur et a plèbe magniûcabatur. »
3. Pour la desservance et l'administration des cimetières, voir de Rossi, Roma sott., t. III, p. 515.
correspondant, et les diacres de la même région les administraient. Prenons un exemple dans la dissertation que M. de Rossi a consacrée à ce sujet. La première zone cimitériale comprenait les catacombes de la voie Appienne et de la voie d'Ostie et arrivait jusqu'au Tibre; d'autre part, la première région ecclésiastique de la ville embrassait l'Aventin ; or il est démontré par l'épigraphie que les prêtres de l'Aventin, c'est-à-dire de la première région urbaine, desservaient les cimetières de Calliste, de Domitille et de Balbine qui composaient précisément le premier groupe cimitérial. Enfin, le premier diacre de l'Église avait l'administration de cette agglomération de catacombes. Il en était de même des six autres régions urbaines, des six autres zones de sépultures et des six autres diacres. Cette division est ancienne; on la distingue dès le vi" siècle ; mais elle a duré fort tard. Elle existait encore au ix^ siècle, puisque alors le cimetière de S.-Valentin qui se rattachait au cinquième groupe catacombaire, appartenait précisément à l'église Saint-Silvestre in Capite, qui se trouvait dans la cinquième région urbain e .
Revenons maintenant au diacre Deusdona. Il habitait, nous dit toujours Eginhard, à côté de Saint- Pierre-ès-liens m juxta basilicam h. Pétri ad vincula » ^. Cette église se trouvant, avec celle de Saint- Clément, dans la troisième région ecclésiastique, ses prêtres desservaient les sanctuaires de la troisième zone cimitériale, qui comprenait en général les nécropoles des voies Labicane, Prénestine et Ti-