‹ Questions d'histoire et d' archéologie chrétienneChapitre 88 sur 94 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

que cette abbaye aurait pu se passer des services de Deusdona ; elle possédait, elle aussi, des corps de martyrs bien vénérables, ceux des premiers apôtres de la Germanie, Boniface et ses compagnons. C'était de son sein qu'un siècle auparavant, le christianisme s'était répandu dans ces régions. Pour ces deux raisons, cette abbaye était devenue à juste titre un lieu saint pour les Germains. Et cependant au ix" siècle, les reliques romaines exerçaient un tel prestige, que même à Fulda, on se préoccupait d'en avoir *. Aussi, sachant qu'un moine de ce couvent, Théotmar, traitait quelque affaire de la communauté avec l'archevêque Otgarius de Mayence, Deusdona s'empressa d'aller le trouver et d'entrer en relations avec lui. 11 ne tarda pas à lui dévoiler qu'il avait emporté dans son voyage des ossements sacrés et naturellement le moine lui en demanda pour son abbé, Théotmar n'avait pas pour ce genre de négociations l'habile discrétion d'Eginhard. Il aborda franchement, brutalement même, la question du prix, assurant à son interlocuteur que son abbé ferait bien les choses, et saurait bien payer la possession de ces reliques « se procul diihio oh id ah eofore remunerandum »-. Plus loin, l'auteur du récit nous dit qu'à son arrivée à Fulda, le moine exposa à son abbé les conditions du marché conclu avec le diacre romain. On voit donc que dans ces négociations, la question d'argent n'est pas laissée dans l'ombre, et que nous sommes en présence de

\. Raban avait déjà envoyé un de ses moines en Italie pour y rechercher des reliques. Son disciple, Rudolfus, nous dit qu'il était très désireux d'en avoir: « talium rerumdesideriononparummovebalur •. M. G. Scriptorum XVi, p. 330.

2, Jbid., p. 33-2.

vraies opérations commerciales^. L'abbé de Fulda, Raban, apprit ces nouvelles avec le plus grand plaisir, et aussitôt, pour ne pas laisser passer une occasion si belle, il envoya à Deusdona le même moine et deux prêtres avec les présents qui lui avaient été promis. A la suite de ces démarches, le monastère de Fulda reçut du diacre une infinité de reliques romaines. Elles appartenaient aux saints les plus illustres de Rome : il y en avait d'Alexandre, le thaumaturge vénéré de la voie Nomentane, de S. Sébastien, un des protecteurs de la voie Appienne, des papes Fabien et Urbain, dont les corps avaient reposé dans la crypte des papes, du diacre Felicissimus, un des compagnons de martyre de S. Sixte II, enfin des plus illustres parmi les martyres. Félicité et Emérentienne. L'abbé Raban les reçut avec joie, et combla de présents Deusdona et son frère, qui lui promirent de revenir avec d'autres provisions de reliques. On ne sait si Deusdona tint sa promesse et revint ; après son voyage à Fulda, on ne le retrouve qu'une fois. C'est toujours à Mulinheim : en 834, il porta à à son ami Eginhard des reliques de S. Hermès, qui dailleurs lui furent bien payées^; dès lors, on perd tout à fait ses traces.

Ses frères prirent sa succession. En effet, le diacre

1. Le récit de ces translations, écrit par Rudolfus, disciple de Raban Maur, se trouve dans les Monumenta Germaniae. Scriptorum XVI, pp. 328-341.

2. . Cum intérim, circa niensem Augustuni, Deusdona diaconus... Roma veniens, unum arliculum digiti beati Hermetis martyris pro magno nobis munere attulil. » M. G. Scrii^torum XV i, p. 2(j3.

n'opérait pas seul ; il était à la tête d'une vraie association, organisée pour le commerce des corps saints. Nous voyons agir sous sa direction au moins trois personnages bien distincts. Lorsque, après son premier voyage en Germanie, il arriva à Rome avec Ratleicus, notaire d'Eginhard, il déclara qu'il ne pouvait pas lui remettre les reliques promises, parce que son frère, à qui il les avait confiées, s'était absenté *. De même, lorsque les Francs emportèrent de son tombeau le corps de S. Marcellin, Deusdona leur proposa de le garder, et le confia à son frère Luniso^. Ces deux détails nous éclairent sur la manière dont procédait Deusdona. Sans doute à cause de sa dignité et de ses fonctions, il ne pouvait pas cacher aux regards du public ce qui se passait chez lui ; sa maison ne pouvait receler aucun mystère étant fréquentée par les hauts dignitaires de l'Eglise romaine et toutes les personnes qui avaient recours au ministère du diacre. Le butin qu'il faisait dans les Catacombes n'était donc pas en sûreté chez lui; aussi le faisait-il garder par ses frères, qui étaient en même temps ses associés. 11 avait dit à Eginhard qu'il possédait beaucoup de reliques chez lui [domi] ; en réalité, elles étaient chez ses frères.

Quand Deusdona revint d'Allemagne, il ne put pas remettre au notaire d'Eginhard les reliques promises : Luniso, son frère, en avait la garde et il était absent; il était allé à Bénévent, dit le diacre lui-même, pour affaires commerciales « ne gotiandi causa ». A

1. • Quod fraler suus, cui et domum et cuncta quae habebat, inde abiens commendaveiat, negotiaudi causa, Beneventum esset profectus. • Ibid., p. 341.

2. • Se servare velte ac posse afCrinans, fratii suo, noiuine Lunisoni, comtnisit. • Ibid., p. 241.

quel genre de commerce se livrait-il? Deusdona se garda bien de le dire à ses hôtes ; il employa un mot vague. On peut croire qu'il s'agit toujours du commerce des reliques, puisque ce sont les opérations auxquelles se livrait toute la famille. Au même moment, les deux frères s'occupaient de la même manière, l'un au Nord, l'autre au Midi. Ce qui nous le fait soupçonner, c'est que, par suite de l'absence de Luniso, Deusdona ne peut pas livrer les reliques promises à Eginhard; ne peut-on pas supposer que son frère les avait emportées avec lui à Bénévent? Ce qui accroît encore le soupçon, c'est que, quelques années plus tard, nous voyons un autre frère de Deusdona exercer le même commerce. Lorsque, dans son second voyage en Allemagne, notre diacre alla à Fulda, il emmena avec lui son frère Théodore; Raban Maur les renvoya tous deux chargés de présents \ Deux ans après ce premier voyage, en 836, ils firent parvenir à l'abbé de Fulda les corps saints qu'il leur avait demandés. Ce fut d'abord par l'entremise d'un certain Sabbatinus, le quatrième memlove de l'association^. Comme on le voit, ce genre d'exportation prend de plus en plus de l'importance ; d'abord, Deusdona vient seul, et offre timidement les reliques qu'il n'a pas osé emporter avec lui ; dans son second voyage, comme il sait que sa marchandise trouvera des débouchés certains, il se charge de provisions ; enfin, en 836, nous voyons s'abattre

i. « Remuneralum diaconum et fratrem ejus remisit in patriam. » M. G. Script. XVi, 331.

•2. Il nous est représenté comme l'ami de Deusdona : « quemdam familiarem suum, cui Sabbatino cognomen erat ». M. G. ibid., p. 263.

sur la Germanie et ses pieux monastères toute une nuée de négociants ^

Sabbatinus partit de Rome avec Théodore, frère de Deusdona; ils emmenèrent avec eux plusieurs compagnons : c'est une vraie caravane qui passe les Alpes. Soit que le chef de la société fût allé explorer d'autres terrains, soit qu'il eût mieux aimé se faire annoncer par son associé, Sabbatinus précéda Théodore à Fulda ; il y arriva le 24 avril avec des reliques vénérables. Il offrit à Raban des ossements de ce saint évêque de Sissia en Pannonie, Quirinus, dont le corps avait été transporté à Rome, et honoré par les pèlerins de plusieurs siècles dans le cimetière de Calliste. Il lui donna en outre des reliques de S. Corneille, de S. Calliste et des Ss. Nérée et Achillée^. Théodore arriva peu de temps après Sabbatinus; le 1" juin, veille delà Pentecôte, il était à Fulda. Aux ossements déjà donnés par son associé, il en ajouta de S'"^ Cécile et de ses compagnons de martyre, Valérien et Tiburce; il apportait en outre de précieux restes de S. Hippolyte, de S. Zenon, des trois diacres de Sixte qui furent tués avec ce pape dans le cimetière de Prétextât, enfin des saints amis du grand apôtre Paul, Aquila et Prisca ^. Raban Maur reçut ces reliques avec la plus grande s^olennité '*,

Il ne les garda pas toutes à Fulda. Autour de son monastère, il érigea plusieurs oratoires pour

1. « Quidam laicus ab urbe Roma, Sabbatinus nomine, cum sociis suis, in Franciam ferens rcliquias. » M. G. ibid., p. 333. ■i. Ibidem, p. 383.

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