L'ESPRIT
Liturgie catliolique peu connue, même des chrétiens. — Quelques travaux récents sur la liturgie. — Le psautier et ses formules de prières. — L'Ancien et le Nouveau Testament. — Les préfaces. — Les hymnes. — Les répons. — Les anciens livres liturgiques. — Sanctification du temps. — La journée liturgique. — L'office et ses heures. — L'année liturgique. — Le cycle férial. — Le cycle des Saints. — Le commun et le propre des Saints. — Sanctification des divers moments de la vie. — Sanctification de la mort. — La liturgie et la nature. — Consécration des églises et des éléments. — La messe, centre de la liturgie.
Dans un article haineux, comme tous ceux qu'elle consacre au catholicisme, la Grande Encyclopédie a taxé de niaiserie les chants de l'Eglise. Si le pasteur qui l'a écrit n'avait visé que ces cantiques d'un mysticisme de mauvais aloi qui se sont glissés dans quelques manuels de piété, il pourrait avoir raison, et son appréciation serait celle de bien des catholiques qui déplorent la mesquinerie de certaines prières et de certaines dévotions. Mais ce n'est pas là qu'il faut chercher l'expression fidèle et authentique de l'âme catholique; c'est dans les chants officiels, dans les rites consacrés de la liturgie, et ici nous nous trouvons dans les hauteurs d'une poésie sublime.
Ce qui est plus à déplorer encore que les attaques injustes des sectaires, c'est que les fidèles eux-mêmes
ne se doutent pas toujours de la beauté des cérémonies auxquelles ils assistent. Si l'on disait à certaines personnes que rien dans la poésie profane ne saurait surpasser l'office des vêpres; que la messe a des prières qu'à elle seule l'inspiration humaine n'eût pu trouver ; que des cérémonies telles que l'ordination sont aussi belles que n'importe quel drame antique, et que certains répons du bréviaire ont pu être comparés avec raison aux chœurs d'Eschyle, elles s'étonneraient et taxeraient d'exagération mystique leur interlocuteur. Ce sentiment s'explique par l'entière ignorance des choses liturgiques dans laquelle se trouvent la plupart des chrétiens même fervents. S'ils aiment mieux assister aux messes basses et aux petits offices qu'aux solennités publiques, s'ils désertent les vêpres, si, pendant les exercices mêmes du culte, ils préfèrent s'abstraire dans leur petite dévotion privée au lieu de suivre le drame liturgique qui se déroule devant le peuple chrétien et auquel les fidèles doivent participer, c'est toujours à cause de cette regrettable ignorance : l'ennui vient, on renonce à écouter ce qu'on ne comprend pas.
Aussi devons-nous remercier les érudits et les artistes qui, par leurs études archéologiques, liturgiques ou musicales, essaient de rendre à l'office divin toute sa beauté primitive. Ces dernières années ont été marquées par des publications qui ont déjà répandu et répandront chaque jour davantage parmi le peuple le goût et l'amour des cérémonies chrétiennes.
Les religieux de Solesmes ont reconnu et remis en honneur les antiques traditions liturgiques. Il suffit de citer les Institutions liturgiques et V Année
liturgique, de Dom Guéranger, dont l'influence s'est fait sentir parmi les fidèles aussi bien qu'au sein du clergé. Ces études ont été précisées encore davantage, sur des points particuliers, par des savants tels que MM. de Rossi, Duchesne et Batiffol, qui ont trouvé dans les anciens sacramentaires la signification parfois oubliée de certains rites, et dans les martyrologes les origines du culte des saints. Des publications telles que celles du Martyrologe hiéronymieii, par MM, de Rossi et Duchesne, des livres tels que les Origines du culte chrétien, par M^"" Duchesne, ou Y Histoire du bréviaire, par M^"^ Batiffol, ont donné aux études liturgiques une réelle rigueur scientifique. De leur côté, fidèles à l'impulsion imprimée parleur premier abbé, les bénédictins de Solesmes ont continué les recherches de Dom Guéranger avec une plus grande précision, une méthode plus rigoureuse. Il ne leur a pas suffi d'avoir rendu aux textes liturgiques leur pureté, aux rites leur vrai symbolisme, ils ont encore voulu retrouver les traditions perdues du chant sacré ; ils ont visité les bibliothèques de l'Europe, dépouillé les antiques manuscrits du haut moyen âge, et dans les neumes, ils ont reconnu le vrai chant grégorien. Dom Pothier, dom Mocquereau et leurs collaborateurs ont publié dans leur Paléographie musicale les résultats de leurs recherches ; ils les ont mis à la portée du public en éditant le Paroissien de Solesmes; enfin, ils sont allés de séminaire en séminaire pour enseigner leur méthode, si bien qu'aujourd'hui, dans plus d'un diocèse, le chant liturgique a retrouvé son antique saveur. Les deux abbayes de Solesmes sont des sanctuaires artistiques d'où la réforme ne tardera pas à
se répandre dans l'Eglise universelle ^ . Il suffit d'avoir entendu la Schola Cantorum de Saint-Pierre et les bénédictines de Sainte-Cécile pour être persuadé que c'est là que se trouve la plus haute expression du chant religieux.
C'est encore à un religieux de Solesmes, dom Cabrol, prieur de Farnborough, que nous devons un ouvrage récent sur la liturgie : le Livre de la prière antique. C'est le fruit de longues études que l'auteur met à la portée de chacun ; et ainsi ce livre de vulgarisation présente toutes les garanties d'une œuvre scientifique. Mais, à chaque page, on voit qu'il est sorti de la plume d'un chrétien, d'un prêtre qui sent vivement tout le charme religieux, toute la grandeur théologique des rites et des textes sacrés.
C'est à Dieu lui-même que l'Église a demandé les formules des louanges et de la prière divine. C'est le Livre inspiré, la Bible, qui fournit à la liturgie son langage. « Le psautier est, par excellence, le livre de la prière liturgique... Les répons, les antiennes, les versets des heures du jour et de la nuit et même delà messe, n'étaient à l'origine que des psaumes^. » Ce sont aussi des psaumes qui composent l'office des
1. Parmi les églises qui ont remis en iionneur le chant grégorien, citons Saint-Joseph de Marseille, Saint-François-Xavier de Paris, la cathédrale et la chapelle du Grand Séminaire de Besançon.
2. Dom Fernand Cabrol : Le Livre de la prière antique, Paris, Oudin, 1000, 1 vol. in-12.
vêpres et des autres heures, et que l'on chante dans les principaux actes de la vie chrétienne. Outre les poésies de David et de ses imitateurs, la Bible renferme treize cantiques d'une merveilleuse beauté ; ils ont pris place dans la liturgie. Enfin, tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, répartis en péricopes, ont été distribués entre les différentes heures du jour, les offices variés de l'année. Dès le IV* siècle, ce travail d'adaptation de la Bible à la liturgie était à peu près terminé, et, dès lors, on distinguait déjà les diverses formes de psalmodie que nous appelons l'antienne, le verset, le répons, le trait. La ferveur de l'Eglise emprunta aux Hébreux ou imagina des acclamations, par lesquelles le peuple chrétien s'associait aux sentiments de joie, d'allégresse , de reconnaissance ou d'adoration qui animaient l'officiant. Telle estl'origine des expressions ^//e//«rt. Amen, Deo grattas, Gloria tihi Domine, Laus tibi Christe, qui reviennent si souvent dans nos cérémonies. On recueillit sur la bouche des saints de l'Ancien Testament ou de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même des locutions telles que Doniinus vobiscum, Pax vobis, par lesquelles le président de l'assemblée saluait le peuple chrétien, avant de prononcer en son nom la prière solennelle. Lorsqu'on administrait le baptême aux catéchumènes, on leur demandait de faire profession de foi chrétienne, et c'est ainsi que furent rédigés les symboles des Apôtres, de Nicée et de saint Athanase, qui prirent place dans quelques cérémonies liturgiques.
Parmi toutes ces formules et ces prières qui, peu à peu, furent combinées en un ordre harmonieux et officiel, il en est une qui était dite avec une ferveur
spéciale, c'était celle que le Christ lui-même avait composée pour ses apôtres, et que l'on appelait tout particulièrement la Prière du Seigneur, le Pater. On en plaça la récitation solennelle à la Messe, entre les paroles de la Consécration et la Communion, et dans quelques parties de l'office. Enfin certaines prières étaient laissées à l'improvisation. Aux moments de plus grande ferveur, lévêque ou le prêtre qui présidait l'assemblée adressait en son nom une prière à Dieu : c'étaient les collectes qui se disaient à la messe, après la prière litanique du Ky7'ie\ sur les oblations (secrète), après la communion (postcommunion), et aux heures de l'office, après la psalmodie.
« Cette prière fut d'abord improvisée sur un thème prévu, puis peu à peu, les prières qui se distinguaient par leur accent plus vrai, plus éloquent ou plus théologique, furent fixées par la plume ; et il se fit ainsi de bonne heure, dès le IV* siècle, sans doute, des recueils d'oraisons dont un bon nombre nous ont été conservées dans les livres de la liturgie officielle. A ce point de vue, la liturgie romaine est d'une incomparable richesse 2. »
C'étaient encore des improvisations ou des compositions originales que ces prières appelées Pî-éfaces, que l'on chantait à la messe avant le Canon et dans certains offices, avant les bénédictions solennelles. Le chant àeV Exultet om prseconium paschale était une préface laissée à la composition du diacre qui la chantait dans la nuit de Pâques.
Ce fut surtout par les hymnes que la libre poésie
\. C'est celle qui, seule, a conservé, de nos jours, le nom de collecte, 2. R. P. Dom Fernaiid Cabrol : Le Livre de la prière antique, \). 53.
pénétra dans la liturgie et s'y fit une place à côté des psaumes et des cantiques bibliques. Le Gloria in excelsis, qui existe déjà avant le iv° siècle, est le plus ancien spécimen que nous possédions de cette inspiration.
» C'est bien rh}-mne antique telle qu'on se la figure clans les premières assemblées chrétiennes; une effusion de piété d'un élan continu, un accent simple et vrai, plein de ferveur et d'humilité. C'est avant tout une prière, un cri de l'àme; l'art se laisse à peine deviner, il est intervenu discrètement pour éliminer tout ornement inutile, pour donner à la pensée son expression qui la met en valeur; c'est une perle liturgique, précieux reste de ces trésors d'un siècle où la poésie dut être si éloquente ' . »
Ces hymnes apparurent très nombreuses dans les premiers siècles ; Clément d'Alexandrie en composa deux justement renommées. Un instant ralentie, l'inspiration prit un nouvel essor au iv^ et au v® siècles, avec le grand poète chrétien Prudence, dont plusieurs hymnes ont trouvé place dans le bréviaire ; avec saint Hilaire et saint Ambroise et les auteurs anonymes du Te Deum.
Pour être moins pures et moins harmonieuses, les hymnes des âges suivants méritent souvent notre admiration par la sincérité et la grandeur de leur inspiration. Qui n'a été ému par les strophes du Vexilla Régis que Fortunat composa au vi* siècle, par celles du Veni Creator, que nous devons à Langton, le grand primat anglais du xin^ siècle, ou par les accents tour à tour suppliants et terribles qu'un chré-