‹ Questions d'histoire et d'enseignementChapitre 7 sur 14 · I. — 'La fongtion de l'ecolk · texte numérisé non relu

I. — 'La fongtion de l'ecolk

Soit un enfant bien n6 et bien portant, comme ils seront tous dans la Nouvelle R^publique, grslce k des

* Comparez aux idees de Wells cellcs de M. P. Lacombe, Eaquisse [d^un enseignement fonde sur la psychologie de Venfant (1S99), qui concordent sur plusieurs points.

mesures prealables dont nous n'avons pas k nous orciiper ici. S'arranger pour qu'il se developpe en radulte le plus parfait qu'il est susceptible de devenir, lol est le butde leduCation.

Or, renfant se developpe sous deux influences qu'il est essentiel de distinguer, le milieu et I'ecole. Le milieu, c'est la famille, parents et serviteurs (home) ; mais ce sent aussi les relations, r^gulieres ou passagcres ; cest ce que Ton entend, c'est ce que Ton lit. Les etablissements d'instructionourinternatest pratique sont a la fois des ^coles et des homes. II arrive en Angleterre que le m^me etablissement soit k la fois estimable comme home et tout a fait insuffisant comme ecole ; et le contraire se voit, comme on sait, dans plus dun lyc^efran^ais.

Gette distinction est d'autant plus n^cessaire a poser que Ton tend aujourd'hui a exagerer prodigieusement Ic role de I'ecole, en r^clamant d'elle, non seulement sa fonction propre, qui est le d^veloppement syst^maiiquc de rintelligence, mais, par surcroit, une foule de fonctions etrangeres. — Qu'est-ce que Ton ne demande pas k I'ecole, de nos jours ? Partout ou une religion sacerdotale est fortement etablie, elle a essay6 d'utiliser Tecole pour sa propagande .doctrinale. L'Etat moderne, tons les Etats modernes se servent de I'ecole 6l6mentaire pour r6pandre dans les masses certaines conceptions politiques, telles que le loyalisme dynastique ou le patriotisme republicain. Et maintenant. I'opinion publique demande volontiers a I'ecole la « formation ducaracterc », I'^ducation morale, la cul-

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ture du goM, sans parler de la preparation h la vie en general et au succes commercial en particulier. On s'etonne qu'elle ne reussisse pas mieux h enrayer I'alcoolisme et k diminuer le nombre des delits. On la rend responsable de la malproprete et de la vulgarity populaires et de la decadence 6conomique de la nation. Avantde dire comment T^cole doitcontribuer aud^veloppement du citoyen, il importe do'nc d'enum^rer tout ce qui ne la regarde pas, d'abord parce qu'il ne lui appartient point d'empieter surles devoirs des parents, du clergyman, du journalisle, etc. ; ensuite, parce que rimmense majorite des maitres et des mattresses sera toujours incapable de s'acquitter convenablement de t^ches si varices ; enfin parce que, si le personnel enseignant s'essaie tant bien que mal a ces taches 6trangeres, il est fatal qu'il soit amene a negliger la sienne.

En ce qui concerne I'instruction religieuse, la cause de la neutralite ou, pour mieux dire, de I'abstention est deja gagn^e dans plusieurs pays democratiques, par exemple aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis, I'instruction religieuse est scverement bannie de I'ecole publique 6lementaire et rcscrv6c aux Eglises : la multiplicity et la rivaiite des sectes, dont aucune n'a ete assez puissante pour pretendre k dominer r^cole publique, a valu ce bienfait a la societe am6ricaine.

A I'inverse, on s'imagine encore, k pcu pros partout, que Tecole pent et doit agir pour « former le carac- I6re », c'est-^-dire pour augmcnter Tencrgie de la

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volenti et Torienter vers le bien, au moyen d'allocutions appropri^es. Mais c'est surtout dans les pays de tradition protestante que sevit ce genre d'61oquence de la chaire. « Une demi-heure de « franche causerie avecles enfants », vagues sentimentalit6s impromptues sur le Zb\c, la Perfection, le Vrai Patriotisme, et ainsi de suite, parait compenser, mieux que n'importe quoi, des semaines d'enseignemerit mal congu et mal prepare, et des ann6es de preoccupations exclusives a I'endroit du canotage et du cricket. Les exemplaires extremes de ce type sont ceux qui disent sur un ton de virile apologie : « Cela fait du bien aux enfants de m'entendre leur dire siniplement ce que je pense sur les choses serieuses », alors que trop souvent I'orateur en question s'cvertue d'ordinaire k ne penser k rien du tout, si ce n'est au cricket et a Tavancement. De leur c6t6, les maitresses d'ecole ne se montrent souvent pas peu fieres, en parlant aux parents, de ce qu'elles appellent « notre heure de morale » (ethical hour)', mais, renseignements pris, ce n'est qu'une heure pendant laquelle une pauvre dme illogique patauge, avec une inconvenance naive, k propos de rid6al, du Bien, de la Purete, et de beaucoup de choses secretes et sacr^es qui embarrassent les hommes sages, devant des enfants incr6dules ou imitatifs. Pour reussir dans ces exercices,.il n'est requis qu'un certain degr6 de vanite agressive, une dose de sottise, de bonnes intentions et I'ignorance totale des conditions et des limites de I'^ducation. » Ce n'est pas k dire, bien entendu, que' I'^cole soit radicalement irhpuis-

sante k influencer le developpement moral. Loin de la. L'6ducation de I'intelligence, bien conduite, est riche en sous-produits d'excellente quality morale : I'habitude de Tobservation (rien de tel, pour bien agir, que d'ouvrir sur la vie des yeux attentifs), I'habitude de raisonnement (qui permet de mieux pressentir les cons6quences de ses actes), Tesprit critique (qui, en mettant rhomme en garde contre la pr6vention, tarit en lui une source abondante d'in justices), le goM des plaisirs intellectuels (qui fait heureusement concurrence aux passions naturelles pour les plaisirs bas), Texp^riencedu travail et, par consequent, le sentiment de la n6cessit6 de lefTort pour obtenir des r^sultats convenables. Un bon maitre, droit, juste, sincere, indulgent, pers6verant, consciencieux, agira aussi tres fortement, par son exemple, sur les enfants qui lui sont confi^s, sans precher. L'6cole peut encode contribuer k Tenrichissement de la vie morale des ^coliers en les invitant a lire des livres, quelques-uns de ces beaux livrqs d'histoire ou de fiction qui sont de nature k 61argir leur connaissance du monde et de la nature humaine en ce quelle a d'heroique. L'admiration et I'enthousiasme que suscitent ces livres, qui Equivalent k des exemples, sont les plus durables des antiseptiques. Rien ne s'Evente, au contraire, comme un sermon au premier contact de la vie.

L'Ecole sort-elle de ses attributions en se chargeant d'6veiller le sentiment et la comprehension de la beauts ? — U y a des gens qui pensent, ou qui agissent comme s'ils pensaient, que la nature ne dirait rien aux

enfants si le maitre d'ecole n'etait pas 1^ pour servir dc truchenient. Or, certaincs personnes ont, en efTet, ie don royal (ie scntir tres vivement, de traduire et d'exprimer la beauts des choses ; on les appelle artistes ; il sen trouve dans toutes les conditions, mais pas particulierement parmi les maitres d'ecole. L'homme du commun, s'il sen m6le, aboutit vite h reduire la « Nature » aux aspects de I'univers qui ont ete consacr^s par les artistes d'autrefois : c'est ainsi que los arbres, lesfleurs, les oiseaux, les 6toiles, les champs cultiv6s, les moulins k vent au ras de Phorizon, voire (depuis le siecle dernier) les montagnes et les volcans, appartiennefnt incontestablementau canon scolaire des beautes naturelles, tandis que le flamboicment des hauts fourneaux dans les nuits du Lancashire en est exclu . A quoi bon interposer entre les choses naturelles et les esprits, dont chacun les refletc spontan^ment a sa maniere, I'^cran d'une interpretation litt^raire, historique et d^sormais conventionnelle, ou de la mediocre interpretation personnelle du premier venu ? — Quant h I'art, on ne peut penser sans souffrance au traitement que des maitres et des maitresses k demi cultiv^s, qui se croient obliges d' (( expliquer aux enfants » les sombres splendours de Vinci ou la grace de Botticelli, font subir aux plus purs chefs-d'oeuvre, et aux plus mysterieux. — Dans la future Republique, I'ecole n'cnlreprendra pas de former systematiquement le goiH des generations nouvelles. EUe se contentera : 1** d'enseigner a regarder (tres peu d'individus savent instinctivement voir, ce

qui est pourtant la premiere des qualit6s artistiques et la condition des autres) ; 2° d'offrir aiix yeux de Tecolier de belles choses qu'il n'aurait peut-elre pas I'occasion de rencontrer ailleuns : il est parfaitcment 16gitime que les bAtiments d'6colc soient transformes, comme ils le sont d6]k ^a et 1^, en musses de photographies et de moulages, oii les grandes a}uvres de tous les temps rayonnent silencieusement et frappent au passage ceux qui sont n6s pour les aimer.

Les 6coles anglaises sont-elles responsables de la decadence 6conomique et du relachcment g6n6ral d6 I'activit^ en Angleterre ? On le pretend. Mais, quoique lesdites 6coles soient assur^ment k transformer de fond en comble, ce n'est pas vrai. En Angleterre, comme partout, I'influencc de I'c^cole est bien moins profondeque cefle du milieu ambiant. Si lejcunc Anglais delaclasse moyenne est aujourd'hui, sous son vernis d'6legante reserve, profond^ment ignorant et verse surtout dans Thistorique des matches interscol aires de son temps, c'est, jusqu'a un certain point, la faute de scs maitres. Mais s'il n'a ni I'habitude, ni le desir, ni le respect du travail, s'il m6prise le travail et la science comme des choses qui ne payent pas et qui ne sont n6ccssaires ni au succes ni au bonheur, c'est dans son milieu extrascolairequil a, pour ainsi dire, respir6 ces convictions, des son enfance. « 11 a vecu dans un pays oii les honneurs sontprodigucs aux brasseurs d'affaires, ou le ( louvernemont est automatiquement confie aux pairs ou h leurfamille, ou quiconque reussitn'a rien de plus presse que de se retirer de la vie active pour devenir un ge7i-

tleman, ou le soup^on et le ridicule sont le lot de quiconque peine pour une lin gui d^passe la comprehension d'un cocher ; — ... et il a tir6 ses conclusions. » Le schoolmaster, dont on fait le bouc 6missaire, n'y est pour rien . Et cet ^tat de choses ne pent 6tre modif ie que par des forces exterieures a T^cole, qui d6passent infiniment la port^e des r6formes pedagogiques.

En r6sum6, I'^cole n'est qu'un element parmi tous ceux qui concourent k la formation du citoyen. 11 faut main tenant d6fmir cet 616ment, et dire comment on en tirera le maximum d'efficacit6.

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