II. — L EcoLE d'autrefois et l ecole d'aujocrd*hui
La premiere en date et la plus universellement reconnue des fonctions de I'ecole est d'initier une plus ou moins grande partie de la population k la lecture, k I'ecriture, au calcul, c'est-^-dire k des disciplines qui augmentent les moyens d'acquisition et d'expression. On en est venu a concevoirde nos jours que la communaut6 doit k tous ses membres cette esp^ce d'instruction.
D'autro part, la seconde des fonctions principales de r^i'ole a 6i6 jusqu'k present d'enseigner la langue, morto ou non, d'une ancienne civilisation dominante. Chez les peuples dont la litterature indigene est encore dans Tenfancc, la langue d'une grande civilisation (''trangiM'C est I'instrument qui seul procure les inestimablos bicnfaits de la culture litt^raire ; en outre, ^tudi6c en m6me temps chez des peuples diff^rents, elle
H.-G. WELLS SUR l'eDUCATION 241
est pour eux un patrimoine commun. Tel fut le grec
pour les Romains,.le latin pour les hommes du moyen
^ge at ceux de la Renaissance, I'arabe pour tous les
barbares converlis a I'islamisme, le Sanscrit pour les
populations de I'lnde, le chinois pour les populations
de I'Extr^me-Orient. Mais il s'est produit a cet 6gard,
depuis deux ou trois siecles, un phenomene singulier
dans la plus grande partie de TEurope. II s'est d6ve-
lopp6 dans ces pays non seulement une civilisation
plus puissante que celle des peuples morts, grec et
latin, dont la tradition avait H^ install^e dans les
6coles, mais des litt^ratures plus riches, varices,
vivantes, et si longtemps nourries des lilt6ratures
classiques qu'il n'y a plus en verity rien dans celles-ci
qui n'ait pass6 dans celles-l^. Gependant, dans ces pays,
I'enseignement des langucs classiques, recommande
par riiabitude et d6fendu par toutes les forces con-
servatrices, notamment par les eglises dont le latin est
la langue sacr^e, a survtku k sa raison d'dtre. Gelanc
s'est pas produit, comme de juste, sans que ledit ensei-
gnement ait perdu de son s^rieux. On apprenait jadis,
conform^ment h Tid^al des anciennes ecoles romainos
de rhetorique, k penscr et a 6criro en latin avec une
elegante aisance, et, par la, h penser et k 6crire de
mc^mc en sa langue maternelle ; mais les professeurs
de langues mortes ont dil renoncer depuis longtemps
a pousser aussi loin leurs pretentions : ils n'enseignent
plus k ^crire le latin (I'ecriraient-ils eux-m6mes avec
aisance ?j ; ils enseignent a le d6cliifTrer tant bien que
mal ; encore n'y reussissent-ils guere. De sorte que
Laxclois. Quest, d'hist. el d'ens. Nouv. sirie. 16
I'efficacit^ des langues mortes pour r^ducation des hautos facultes d'exprcssion a disparu tout comme la raison d'l'^tre historique de Icur presence dans les programmes ; et qu*il n'y a plus, dans la plupart des ^coles, de procede regulier, eprouv6, pour enseigner I'arl de conduire et de disposer ses pensees.
L'enseignement des langues mortes, aujourd'hui dess(^ch6, a laiss(^, d'ailleurs, des traces ind^I^biles (jusqu^ pr(^sent)sur celui de la langue maternelle, qui tend, actuellement, a le remplacer. « En Angleterre, notre m6thode pour enseigner Tanglais n'cst encore qu'une ridicule caricature de la m6thode latine. » On commence par la grammaire la plus abstraite, la plus decharnee, la plus sterile. Des gar^ons et des filles de douze ans, qui ne comprennentpasetnecomprendront jamais que I'anglais vulgaire et ne sauront jamais ponctuer une lettre proprement, sont inform^s qu'il existe huit sortes de nominalif et qu'il y a (ou qu'il n'y a pas) un gerondif dans leur langue. On les force ensuite, pendant des mois et des annees, k accomplir un rite appele parsing (analyse) qu'il faut avoir vu pour le croire. Apres quoi (ou avant, peu importe), lis sont invites k se lancer dans la « composition » ; les r^sultats sont « efTrayants ». — Nul doute que s'il s'6tait d6gage une methode originate et efficace pour I'enseignement de la langue maternelle, les partisans de la survivance des langues mortes comme instrument de culture linguistique n'auraient pas eu aussi beau jeu ; ils triomphent, et c'est bien naturel, que Ton ait 6t6 oblige de leur emprunter leur routine.
H.-G. WELLS SUR L EDDCATION 243
L'6cole d'autrefois avail la pretention de completer son oeuvre en initiant k des connaissances d'agr^ment, les « galanteries » de Tancienne pedagogic allemande: danse, maintien, musique, faire semblant de dessiner, faire semblant de savoir la langue vivante dun pays voisin(par cxempleritalien).llsubsiste encore quelque chose de ces « accomplissements » sous la forme dcsormais comique de la danse et sous celle, d6cid6ment ofFensante, du piano. Mais il en est un auquel les circonstances ontdonn^, auxLX® si^cle, une importance capilale. L'enseignement dune on de plusieurs langues vivantes est devenu une n^cessite par suite des relations multipliees entre les peuples, des voyages, et de Texistence, en plusieurs langues modernes, d'une litterature artistique et scientifique de premier ordre. II n'y a pas h nier que ce soit la, pour Tintelligence, une surcharge fort lourde, et bien propre a faire d6sirer que Tune des grandes langues de Thumaniti^ civilis6e acquiere un jour sur les autres une preeminence decisive*.
Uecole d'aujourdliui add, en outre, prendre en consideration les immenses acquisitions de la science
* Le sentiment personnel de M. Wells est que la preeminence reviendra an fran^ais plut6t qu'a I'anglais, k I'allemand ou au russe. Sa grande raison, c'est que la litteratnre fran^aise est la plus diverse etla plus inlelligente de toutes les litteratures contemporaines : « II suffit de contempler une librairie parisienne, en se souvenant d'une librairie anglaise, pour comprendre que le fran^ais occupe une position exceptionnelle. Les rangs serres des volumes A couverture jaune embrassent lous les domaines de la pensee et de la curiosity humaines... » (Anticipations ^ p. 272.)
moderne. Elle s'est trouv^e, oii crue, dans TobligatiDn do cominuniquer une masse de notions positives sur le passe et le present du monde. De la, les « lemons de I'hosos » et ces 6normes programmes d'histoire naturelle, de physique, de chimie, d'histoire, de geographie, etc. I/opinion de M. Wells est que, en Angleterre, tous ces « sujets », consid^r6s comme des « sujets d'information » {information subjects), sont enseign^s par fragments inorganiques et inassimilables, qui encombrent I'esprit sans I'^clairer. 11 se plait a croire que, dans Tecole d'autrefois, Tarithm^tique,. la g^om^trie et I'astronomie du Quadrivium 6taicnt vraiment presentc^es comme des « sciences », pour le profit m6thodologique ou philosophique que ces disciplines comportent, tandis que, de *nos jours, I'enseignement soi-disant scientifique se r^duit trop souvent, en r6alit6, k une Enumeration de faits bruts, aggrav^e par rinjustifiable pretention que la connaissance de ces faits est pratiquement utile . L'enseignement des mathematiques reste dans une position ambigue, mal d6gag6 de traditions surann6es, quoique Ton commence k comprendre que les nouvelles math^matiques sont une sorte de complement du langage, comme la notation musicale et le dessin, aussi indispensables, a ce titre, que la lecture et Tecriture pour quiconque a besoin de raisonner sur des formes et des quantites.
Voilk le curricidicm que parcourent ordinairement les jeunes Anglais jusqu'au moment ou ils bifurqueat soit vers un apprentissage professionnel (medecine, droit, etc.), soit vers une prolongation detudes
H.-G. WELLS SUR l'kDUCATION 2i5
scolaires en vue des degr^s « es arts » que copferent les Universit6s. Quand on a pass6 par Ik, on ne sait rien : « L'ordinaire B. A. (bachelier es arts) d'Oxford, de Cambridge ou de Londres, a une inutile leinture de grec; il ne pent pas lire le latin couramment; il a dans I'esprit quelques notions insignifiantes sur I'histoire des littcratures classiques ; il ne sait pas assez I'anglais pour I'^crire clairement ; il ne peut pas lire le fran^ais couramment; il ne lit pas du tout I'allemand ; il a appris certains rudiments des mathemathiques d'apr^s des methodes d'un autre £ige, et des nomenclatures de faits historiques ou scientifiques. II ne sait rien des pensees incorporees dans la litt^rature anglaise, ni de la pens6e contemporaine, ni des sciences sociales, ni de la philosophic naturelle. Tout ce qu'il en soup^onne, il I'a puise, au hasard, dans les magazines. L'histoire de Tart est pour lui un livre scell6... »
Ge curriculum irrationnel, qui n'a 6t6 combing par personne, mais ou Tanalyse r^vele des debris de traditions anciennes amalgam6cs tant bien que mal avec des nouveautes introduites par la force des choses, laisse fort k d^sirer. Tout le monde le reconnait et s'en plaint. Mais comment leremplacer? H.-G. Wells n'ignore pas que des projets de roforme ont 6t6 produits par centaines et m^me que quantite d't^coles ont cherche ^ amorcer les panMits, in(|uiels des critiques prodigu6es aux 6coles ordinaires, par Tannonce de plans d'6tudes plus ou moins originau.K. Mais il n'a pas confiance. « Ges 6coles charlatanesques, ou les exer-
cices d6cor6s des noms de « Tenue des livres » et de « Gorrespondance commerciale », et d'autres impostures analogues, sont enseign^s aux fils de gens qui payent deux mille cinq cents francs par an comme Science commerciale », ne lui disent rien qui vaille. II a son systeme a lui, fond6 sur ce principe g6n6ral que le role essentiel de I'ecole est, non pas pr^cisement d'apprendre a penser, comme on I'a dit souvent, mais de perfectionner et de multiplier les facultes d'expression qui permettent de converser avcc soi-meme et avec autrui (to widen the range of intercouse); bref, d'apprendre a manier avec dexterity les instruments usuels de la pens6e.
HI. — L'ecole de l'avemr
Puisquil s'agit d'enseigner, a I'^cole, le maniement des outils usuels de la pens6e,le programme de I'ecole sera : Lecture, Ecriture, Prononciation correcte de la langue maternelle, Etude approfondie de la langue malernelle au point de Vue historique, Apprentissage de Tart d'^crire (en prose et en vers) dans la langue maternelle, autant de Mathematiques que chacun peut s'en assimiler, Dessin, Peinture, Musique (comme moyens d'expression, pour d^velopper le sens 4es formes, des couleurs et des sons);.parler, lire et ecrire pa.ssablement une ou pluaieurs langues 6trangeres, celle ou celles qu'imposent les necessit^s sociales, politiques et intellectuelles du moment. Ajoutez, pour clore le cycle de I'enseignement 61ementaire : acquisi-
H,-G. WELLS SUR l'eDUGATION 247
tion des connaissances (oude Tart de lesacqu^rir dans les livres) qui sont n^cessaires pour prendre part au mouvement de la pens6e et de la vie conlemporaines.
Pas de difficult^ pour les premiers articles de ce programme : on enseigne dej^ tres convenablemenl k lire et k 6crire (sinon k prononcer), et la simplification de I'orthographe se fera tout doucemenl, pourvu que les charlatans entiches de « phon^tique rationnelle » ne s'en melenl point. Quant a « I'^tude approfondie de la langue maternelle », et particulierement de I'anglais dans le monde anglais, c'estune autre affaire. Au sentiment de M. Wells, personne ne saitaujourd'hui enseigner I'anglais ni meme comment I'anglais devrait etre enseign^. Decouvrir ce secret est une a?uvre qui sollicite I'attention des NouveauxR^publicains. Les maitres de nos jours ne sont pas k blamer s'ils Tignorent, car, surcharges comme ils le sont de besognes materielles, ct tenus de satisfaire a tant d'exigences raisonnables et d^raisonnables, comment auraient-ils I'^nergie et la liberie d'esprit n^cessaires pour r^agir efficacement contreles melhodes que les livres, les traditions etles examens leur imposent? Ce n'est pas aux praticiens qui! appartient d'inventer et de fabriquer les instruments d'acier qui servent a faire les operations chirurgicales ; s'il n'y en a pas dans le domainc public, ils s'en passent, et, quelles que soient leurs qualit^s personnelles, sont obliges de son tenir au manuel op6ratoire de leurs confreres les plus mediocres.
Dans Tespece, I'instrument qui manque pour accoucher les esprits, ce sont de bons livres k I'usage d<?s
248 (JUKSTIONS d'hISTOIRE ET d'kNSEIGNEMENT
classes; ct surtout c'est la mdthode qui permettrait de composer de telslivres. Les Nouvcaux R^publicains nc seront pas embarrasses pour si peu. 11 ne leur faudra pas, (Mi elTel, plus de dixans et de cent mille livres sterling pour en venir a bout. Et voici comment. C'est bien simple : un hommc d'action organisera un comit6 de douze experts (qui comprendra des professeurs ^prouv^s, un psychologue de profession , un ou deux 6tudiants intelligents, un philologue, un litterateur, etc.). Au bout d'un an, on aura d6pens6 dix mille livres, et il sortira des deliberations du Comit6 un « Cours de langue el de composition anglaise )> qui sera public. Ge Cours sera naturellement en buUe aUx plaisanteries du public; tous les experts qui n*auront pas ete associes h I'entreprise I'attaqueront avec violence. Mais le Gomite, complete par I'adjonction de scs meilleurs critiques, reviserason ouvragc pour une seconde edition. Et ainsi de suite pendant dix ans. En fm de compte, il existera une methode, des Primers, des Text-books gradu^s, un dictionnaire scolaire, des programmes d'examens rationnels et tout cc qui est n^cessaire pour Tenseignement normal de I'anglais. Gent mille livres, cc n'est guere pour un pareil objet ; et puis, lorsque la Methode aura pris, les' profits seront enormes. — Pour les matbematiques,les difficultes actuelles d'enseignement et les remedes sont les m6mes^
* Mais non pas pour les langues vivantes. M. Wells estime qu'on a dej^ fait le necessaire pour « revolutionner Tenseignement des langues vivantes », et cite k cet egard les noms de Algc, de Holzel et de Gouin.
H.-G. WELLS SUR l'eOUGATION 249
Ici quelques objections se pr6sentent ^I'esprit, dont les R^publicains de Wells auront peut-^tre h tenir compte. Et d'abord, cst-il certain qu'il n'existe point, d^s maintenant, d'excellents livres scolairesPM. Wells croyait qu'il n'y avait pas de Nursery rhymes dignes dc ce nom jusqu'a ce qu'un 6diteur de Boston lui en eOit envoys un recueil qu'il atrouv6 estimable. Apres la premiere Edition de ses essais p6dagogiques, on lui a faitconnaitre un livrepourrenseignementdelag6om6trie 616mentaire (par un maitre dEton College), qu'il declare « lout k fait admirable ». Ges experiences I'ont amen6 k entrevoir que des livres comme il en desire pourraient bien exister, apres tout, quelque part, « en pile dans les magasins », ou, faute d'etre connus, ils ne servent h rien. Et il en est reduit h dire : a Si je ne ' les connais pas, moi qui ai des loisirs et bien des occasions d'etre informe, est-il possible de s'attendrc a ce que les maitres les connaisscnt ? » Mais, en France, les professeurs de lyc6e et de college re^oivent d'office la plupart des livres de classe qui paraissont, par les soins des^diteurs, k titre de publicity ; neanmoins les livres de classe qui ont le plus de succes ne sont pas toujours les meilleurs ; et il en est de remarquables qui ne se sont jamais vendus. Cela s'explique par bien des raisons qui ne cesseraient d'agir que le jour oule clioix des livres classiques ne serait plus, comme maintenant, confix k la discretion des maitres, mais impose d'en haut par une autorit6. Laquelle? 11 ne sauraitelre question, semble-t-il, dans une Republique anglaise, d'une autorite centrale, comme celle dc noire Minis-
250 Ql'ESTIONS D*HISTOIRE ET D*BNSEIGNEMENT
tore de 1 Instruction publique. On compfe plutdt sur I'ascendant des decisions promulgu^es par un comil6 d'experts. « Supposcz qu'un comity ait determine le programme scolairc de mathematiques^ et se charge ensuite d'examiner tousles manuelsde math6matiques en vcnte dans les pays de langue anglaise, en acceptant peut-<?tre quelques-uns sans observations, d'autres k correction, et condamnant le reste sp6cifiquement par leurnom. ))M. Wells croit qu'en consacrant cinq mille francs a distribuer intelligerament le Rapport du Gomite quicontiendraitces b6n6dictions etces excommunications nominatives, etaussi enfaisantsavoirque ies theories du Comite sont celles qui seront suivies desormais dans les examens, toutes les 6coles ne seront bientdt plus 6quip6es que de « bons » livres. Ces mesures, ajoute-t-il avec complaisance, vaudraient micux que des rames d'essais dans les revues p6dagogiques. Mais sont-elles possibles ? Seraient-elles efficaccs ? Tout serait-il dit enfin lorsque de bons tyrans auraient 6tabli en ces matieres une orthodoxie officielle ? Le Nouveau Republicain parait assez dispose a laisser aux « revues p^dagogiques » ces discussions st6riles. Aussi bien, sans qu'il sen doute, elles ont d6ja eu lieu, car, pour le choix des livres de classe comme pour bien d'autres choscs, la th^orie du Compelle intrare nest pas d'hier; et d'ailleurs, en pedagogic, tout a ote dit.
En quoi consistent cxactemcnt « les connaissances n^ccssaires pour participera la vie et k la pens6e contcmporaines », dont Tacquisition compl6tera I'ensei-
H.-G. WELLS SUR l'eDUCATION 251
gnement 616mcntaire ? L'id^al serait 6videmment de connaitre le milieu naturel et le milieu social, et Thistoire des ^l^meiits qui composent ces milieux dans la mesure oil c'est utile pour s*expliquer leur 6tat actuel.Maisil faul choisir, car la capacit6 d'apprendre est limit^e et le connu est immense. Des lors, deux m^thodes g6n6rales sont soutenables, dont xme seule est pratiqu^e. D^finir arbitrairement un certain nombro de notions dont on convient qu'il n'est pas permis de les ignorer et les seriner aux enfants sous la menace des punitions et des examens ; c'est ce qui se fait partout. Ou bicn dire : « Communiquer des connaissances h. I'enfant 6tant moins utile qu'exercer son esprit, nous choisirons les connaissances k lui donner moins pour les connaissances en clles-m^mes que pour leur pouvoir d'exercer Tesprit, et nous les ofTrirons toujours par le c6t6 qui exercera le mieux Tesprit* » ; c'est la th^se que M. P. Lacombe a soutenue, chez nous, si fortement. Est-il besoin d'indiquer pourquoi la premiere de ces m^thodes Ta emport6 ? La seconde suppose des maitres dont I'atiitude soit constamment active et qui sachent assez profond^ment ce qu'ils enseignent pour le presenter a chacun dune maniore originale ; la premiere pent c^tre pratiqu6e machinalement par des hommes ordinaires et leur permct I'engourdissement intellectuel. On verra done, longtemps encore, renseignementdes connaissances « indispensables » con^u commc un gavage, et le clioix de ces
* P. Lacombe, o. c, p. 6.
connaissances cl6termin6 par les commissions qui redigcnt les programmes d'examen, avec les r6sultats ordinaires ; passivit6 des ecoliers, obligation d'apprendre ct d'enseigner partout ce qui a paru considerable, un jour, a des commissaires faillibles. On conlinuera en consequence d'employerle temps des classes et la memoirc des enfants a I'expose et k Tacquisition de certains details, consacr6s par la tradition scolaire, que personne ne tient pour importants en dehors des 6coles. II va de soi que les sympathies de M. Wells sont pour lam^thode active, quoiquil nait pas rcussi, aussi bien que d'autres r6formateurs, a s'en faire mie idee nette. 11 se laisse ici trop visiblement dominer par ses goilts de romancier scientitique. Gomme connaissances pragmaliques, le. premier rang sera, selon lui, a la physique, c'est a-dire a la theorie generale de renergie. Des cartes et des tableaux chronologiques eveilleront Tintcr^t pour 1 histoire et la geographic (!) Et puis, ce sera tout. La physiologic n'est pas encore unc science assez avancee pour qu'il y ait lieu d'en rien dire aux enfants. Quant au reste, chaque ecole entretiendraune bonne bibliothequed*ouvrageselementaires, copieusement et scientiliquement illustres; les ecoliers y seront regulierement admis k lire ce qui leur plaira Ic mieux, durant cinq ou six hcures par semaine, en commun, sous la surveillance du maitre, dont le seul role sera, comme bibliothecaire, d'inviter ses jeunes clients, s'ils le consultent, k des lectures systematiques. Unc ecole sans bibliotheque, c'est-^-dire sans depot de faits comrnodement et agreablement em'ma-
H,-G. WELLS SUR l'eDUCATION 253
gasin^s, c'eslune pharmacie sans boutcilles. Que, au commencement du xx*" siecle, 999 ecoles sur iOOO aient encore 6t6 dt^pourvues de bibliothcqucs convenables, aucun symptome dc not re inferiority pedagogique ne paraitra plus frappant aux g6n(§rations . futures.
Tel sera lenseignement primaire dans la Nouvelle R^publique, uniform6mcnt distribuc aux frais de la communaut6 a tous les enfants jusquTi I'age dc quatorze ans, sans distinction de fortune. Ne considerons plus maintenant que ceux, de Tun ou Taulre sexe, qui auront convenablement parcouru ce premier cycle. Les autres, s'ils sont de families pauvres, iront remplir les petits emplois dont ils sont dignes ; s'ils sont de families riches... pourquoi un jour ne viendrait-il pas oil un minimum de qualification mentale sera considerc comme indispensable pour Tadministration de la propri^te aussi bien que pour toutes les autres formes de pouvoir dans I'Etat ?
L'enseignement seeondaire diff^rera grandement de Tenseignement primaire dans les socictes de Tavenir. Comme les choses vont de nos jours (en Angleterre), il nen est pas ainsi : dun bout k Tautre des etudes, c'est la meme discipline enfanline. « Nos professeurs secondaires sont incapables, par des rabachages pei^ sistants^ continu6s pendant cette longue pc^riode de la douzieme k la vingti^meannee, de produire la maitrise des langues mortes qui jadis <^tait la preface obligee de I'education, et qui est devenue maintenant. par un
d6clin s^culaire d'6nergie et le dess6chement naturel dc ccttc csp^ce d'^tudes, Tirr^alisable id^al. » Cependant, les pedagogues classiques imposent une prolongation dc lours exercices a TUniversit^ jusqu a vingttrois, vingl-quatre ans, et s'ils pouvaient retenir les gens jusquTi quarante ou cinquante ans, ils les feraient joucr encore a ces ages avec les cl6s qui ouvrent I'acces du tr^sor des litt^ratures anciennes, — ce tresor dont le contenu a 6t6 vers6 tout entrer, depuis longtemps, dans la circulation. Mais^ a quatorze ans, les enfants de I'avenir auront 6t6 mis en possession des instruments dela pens6e. Le moment sera venudeleur donner une vue juste et coh^rente de ce que nous savons sur I'univers et de commencer k les preparer en vue d'une profession speciale.
Avant de dire ce qu'ils devront apprendre, voyons comment on le leur enseignera.
De nos jours, dans les ^tablissements d'enseignement secondaire et dans les Universit^s qui en sont, a plusieurs ^gards, le prolongement, le principal moyen d'enseignement est le cours oral, parl6 ou dict6 : le maitre parle : « Assieds-toi Ik, 6coute », et les 6l^ves attrapent, tant bien que mal, sa parole au vol. Ce proccd6 a des consequences graves. Le professeur, professantea; cathedra et sans controle, tend a dogmatiser; il encourage rarement a discuter ce qu'il a dit. Sa personnalite s'interpose cntre ses auditeurs et les livres ; en I'^coutant, les Aleves se familiarisent autant avec sa mani^re de voir qu'avec les choses qu'il enseigne. Ces choses, ils les trouveraient dans les
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livres, aussi bien expos^es, ou mieux, s'ils avaient I'habitude de lire, c*est-^-dire de demander aux livres CO qu'Hs contiennent. Mais le cours oral a pr^cis6ment la pretention de tefiir lieu de toutes les autres sources d' information : celui qui suit un cours s'y tient et n'acquiert pas la science inestimable des livres, I'art de les trouver et de s'en servir. II semble que les traditions scolaires soient demeur6es, sur ce point, ce qu'il etait legitime qu'elles fussent avant la d^couverte de I'imprimerie. La plupart des maitres « lisent » en chaire, comme s'il y avait encore int^r^t k multiplier les manuscrits par la dict6e*. Et, en efTet, il y a des etablissements d'enscignement secondaire qui n'ont pas de bibliotli5que d*6tude. D'ailleurs, partout oii il existe des biblioth^ques, les imprimis y sont apparemlifient consid6r6s comme des raret6s, puisqu'on se garderait bien d'y poss6der plus d'un exemplaire des ouvrages les plus courants...
II n'est pas sens6 d'attribuer au professeur, dans
* Tousles paleographes saventque les manuscrits qui ontete ex«§cut6s au moyen Age par des copistes ^crivant sous la dictee sont tr^s fautifs. Les notes prises dans ces conditions par les 6coliers d'aujourd'hui ne le sont pas moins. L'incorrection des textes dent ils avaient ^ se servir a fait soufTrir d'une mani^re inexprimable les hommes de I'antiquite et du moyen Age ; les ecoliers sontseuls maintenant A endurer ce supplice en relisant leurs notes mal prises, souvent decousues, inexactes, qui risquent de leur faire entrer des absurdites dans la t6te. On pousse encore I'inhumanite. de nos jours, jusqu'A dieter aux petits enfants los textes de version laiine, qu'ils recueillentle plus souvent sous une forme inintelligible, alors qu'il serait si facile de les leur distribuer imprimis, comme cela se pratique enftn, depuis quelques ann^es, aux examens de la Sorbonne.
ronsoip;nomont sccondaire ou dans renseignemenl su|)(''riciir, la fonclion du Manuel (ou Text-book). — Ri(Mi n\\st plus ni^cossaire que de bons Manuels comme il y on a, qui, dans chaque domaine de la science, oxposent les ri'^sultats acquis et los conceptions re^nantes. De tels livres, soigneusemenl composes par un sp6cialiste ou par des sp6cialistes associ^s, et continuellemont tonus ^ jour^ dcvraient 6tre les vademecum de tons los etudiants. Le r61e du mattre n*est nnllemont de leur fairc concurrence en servant h ses Cloves, par tranches, un Manuel abr6g6 de sa fa^on. Cost, les supposant connus, d'en commenter les parties insuftisantos, obscures ou contestables, et d'en d^veloppor h fond cortaines sections, b. titre d'exemple ; c'est, en un mot, d'etre un guide, un conseiller. M. Wells, qui neconnait pas M. Lacombe, se rencontre ici avoc lui, mot pour mot : « Aujourd'hui le professeur dhistoire, de geographic, de sciences, se croit en conscience tenu do r6diger son cours. II existe sur la matiere de ce cours des liyres imprimis, redig^s par des maitres exceptionnels, qui, ^crivant en vue de I'impression, ont redige lours lemons avec tout le soin dont il otaient capablos. Le professeur debutant se croit oblige do refaire ce livre ; mais il est press6, et le metier Tobligo k ex6cuter promptement la redaction du cours dont il est charge... Qu'il mette plutot cntre los mains de ses eleves I'ouvrage qu'il estime le meilleur et que I'eleve, en apprenant la science sp6ciale, objet du livre, apprenne en m6me temps a apprendre dans les livres. Car il aura toujours des
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Itvres a sa disposition, et il rCaura pas totijours un professeur^. »
Si le pFofesseur 6iail dispense des sl^riles besognes qui lui sont aujourd'hui impos^es par I'usage, il aurait du temps pour son metier veritable. « La classe, comme nous la concevons, devient une sorte de cabinet de consultation ou le professeur se tient k des heupes convenues pour r^pondre aux questions de ses 61^ves, ^claircir leurs doutes, leur expliquer les choses incomprises, leur indiquer des livres a lire, juger seance tenante les notes, r^sumt^s ou compositions qu'on lui soumet )>, diriger des discussions et praliquer I'art difficile de Finterrogalion. Et rappelons-le incidemment : commentaires d'un « livre de texte », « disputes » et examens, tels 6laient les proc^d^s ordinairesde renseignement dans les FacuH^s des Arts des Universites du moyen age, d'ou notre enseignement
* P. Lacombe, o. c, p. 176. — M. Wells, qui vit dans un pays oil les plus grands edileurs d'ouvragres scientifiques et scolaires sont des Universites (Clarendon Press d'Oxford, Pitt Press de Cambridge^, hasarde I'idee que les Universites devraient considerer comme un de leurs principaux offices la publication et la revision de Manuels normaux k I'nsage de I'enseignement secondaire. a Person ne ne s'etonne que Ton con sac re 20000 ^ 25 000 francs par an k dotcr une chaire nouvelle, mais il paraltrait encore fantastique ft bien des hommes dUniversite d'appliquer pareille somme k I'entretien d'un professeur charge de composer et do reviser chaque annee le Manuel normal pour I'enseignement d'une science... Le travail des t^l^vos serait singuJi^rement plus prolitablo s'ils avaient ainsi une serie de text-books sur tons les sujets, vivant et se develo[)pant d'annee enannee sous leurs yeux... Plusieurs Universites pourraient s'associer pourpublier encommun un Manuel, dont I'editeur federal centraliserail et a])])recierait toutes les propositions pour I'ame- Itoretion de Tcpuvre. »
Lakglois. Quest, d'liisl. cl d'eiis. Nouv. &(rie. 17
secondaire est sorti. Ainsi la p6dagogie de la Nouvelle R6pubHque pourrait se r6clamer au besoin de pr6c6dents plus v6n6rables encore que ceux de la pedagogic actuelle.
Le moment est venu maintenant d'aborder la question des programmes. Rien de plus simple, si Ton ne perd pas de vue le but a atteindre. L'absurdit6 de rid6al : faire que chaque individu soit une encyclop6die vivante, a6te reconnue. Nous devons : 4** procurer a I'esprit un training qui le rompe a I'abstraction, k la generalisation, h la critique des preuves, qui stimule et discipline I'imagination, et qui d^veloppe ['habitude du travail sincere et consciencieux, pour preparer et aboutir a une education professionnelle ; 2** donner une culture sfenerale, c'est-k-dire introduire leieve dans le vaste cercle d'idees morales, esthetiques, etc., qui forment le substratum de la vie intellectuelle et sociale de la communaut6.
La these capitale des pedagogues classiques a ete longtemps de soutenir que leurs etudes, J'etude des langues et litteratures de I'antiquite greco-romaine, etaient les seules capables de procurer un training mental de premiere qualite, quelles que fussent.les destinations ulterieures des jeunes gens. Quelques-uns en ont recemment rabattu ; ils ont dit : « Si nos etudes ne sont pas les seules, ce sont du moins les meilleures ». Ils Tout dit, mais ils ne I'ont jamais prouve, de sorte que bien des gens ont refuse de les en croiresur parole. II apparait maintenant, chaque jour a un plus grand
nombre d'esprits, que beaucoup d'etudes sont aussi propres ou plus propres que les classiques k favoriser r^ducation intellectuelle. Dans la plupart des pays, les etudes classiques ne sont d6ja plus qu'unedes alternatives qui s'offrent k Tenfantau sortir de I'^cole 6l6mentaire ; dans quelques-uns le jour est prochain ou leur droit de rester au nombre des grandes disciplines scolaires sera contests, mis en p6ril.
Dans la R^publique de M. Wells, il y aura au moins trois Cours d'enseignement secondaire k choisir. — Gelui qui aurait le mieux plu a M. Wells et que, par consequent, M. Wells estime « le plus utile et le plus profitable pour la masse de la population male », est le cours de Philosophie natwelle, ou Ton sera naturellement conduit par I'enseignement de la physique dans r^cole 6l6mentaire. II durera trois k cinq annees (de IS k 18 ou 21 ans) et isera constitu6 par « une certaine combinaison de math6matiques, de physique, de chimie, d'astronomie, de geographic et de geologic au point de vue de I'liistoire gen^rale do la terre ». II aboutira aux professions industrielles, militaires, navales, scientitiques, etc. — En second lieu, Ic Cours de Biologie, «Tout do m^me que le concept de la Conservation de TEnergie sera au centre du Cours de Philosophie naturcUe, celui de I'Evolution organique sera au centre du Cours de Biologie ))..0n s'y occupcra de phy- 3ique et de chimie au point de vue des rapports de ces sciences avcc les problcmes biologiqucs. Cc Cours conduira a la profession medicalc, a Teludo do la psychologic, de reievage, de Teducation, elc. Ce scrait
260 QUESTIONS D HISTOIBE ET D ENSEIGNEMEM
aussi une excellente preparation aux hautes etudes ih6ologiques, economiques, poliliques. — Le troisi^me Cours sera celui d^Histoire, pr6paratoire anx travaux Iilt6raires et h I'^tude du droit, de la philosophic, de la th^ologie, de la politique. — Ajoutons encore le Cours « classique » (gr6co-romain), si vous voulez, par management pour des pr^jug^s persistants ; et peutetre un Cours de Musique,
Quant a la « culture g6n6rale », elle aura sa place, sous des formes approprices, dans chacun des Cours pr6vus. La semaine a sept jours ; on en emploiera quatre aux 6tudes principales, objet du Cours choisi, qui « compteront » pour fes examens ; \\ en restera trois qui seront reserves a la r^cr^ation et aux exercices physiques, mais aussi h des enseignemjents accessoires et eomplementaires : d'Hrstoire dans les Cours de Philosophic naturelle et de Biologic, de Philosophic naturelle et de Biologic dans le Cours d*Histoire et dans le Cours classique. Encore ne s'a^ra-t-il pas ici, dans tous Ics cas, d'enseignement proprement dit : c'est ainsi que lire des lirres dans la bibliotheque dtt college, qui sera tr^s bien composee, prendre part aux seances d'une Debatmg Society et aux exercices d'une Soci6t6 dramatique d'^coliers ou d'6tudiants, dessiner ou composer pour son compte, sera consider^ comme I'^quivalent d'un travail scolaire. La connaissance des langucs vivantes, acquise a I'^colc 6lementaire, sera aussi entretenue dans les etablissementsr secondaires pendant les jours reserves*
L'enseignement secondaire est intimement rattach6, dans ies pays de langue anglaise, k renseignement sup^rieur, ou plutdt il le penetre, pour des raisons historiques qu'il serait hors de propos et trop long d'analyser. Les undergraduates d'Oxford et de Cambridge, avant le baccalaur^at hs arts, correspondent aux ^l^ves des lyc^es et des gymnases continentaux. Le « College » am^ricain, m^me quand il depend dune University, dont il est souvent la partie la plus vivace, n'est aussi qu'un 6tablissement secondaire. On trouvera avantage, dans une Republique rationnelle, k distinguer nettement les trois stapes : primaire, jusqu'k quatorze ans; secondaire, jusqu'a vingt ans environ ; sup^rieur, k partir de la vingtieme jusqu'^ la vingtKiinquieme ann6e ^ peu pres.
L'enseignement sup^rieur est cens6 maintenant, dans les pays anglais, le monopole, I'affaire exclusive des Universities. AuxEtats-Unis,les gonereux donateurs qui se proposentd'encourager les 6tudes et les travaux scientifiques font instinctivement, aujourd'hui comme au temps des Tudor, des liberalit^s aux Universites. Mais cette maniere de voir, qui, jadis, ^tait entierement justifi^e, a cesse d'etre h. I'abri de la critique. II fut un ^ge, en elTet, ou les Universit^s ^taient les seuls foyers actifs de pensee et de science, et les asiles par excellence de la sagesse. Mais des siecles se sont c^coult^s depuis. L*esprit scientifique est repandu maintenant dans le vaste monde et fleurit n'importe ou. Les influences susceptiblesd'agrandir etd'acheverlaslruc-
362 QUESTIONS D HISTOIRR ET D ENSEI6NEMENT
turc mentale do rhomme et de la femme sont en suspension partout. Ceuxqui, dans nos soci6t6s si fecondes en publications excellentes, tant acad^miques que privies, continucnt a identifier I'Universit^ avec la pensee, la science, et m^me avec renseignementsup^rieur de la science ou des nn^thodes scientifiques, font songer a un jardinier qui, ayant cr^e jadis une vari6t6 de c6reale prc^cieuse, promptement multipli^e et bieht6t vendue au quintal sur tous les marches, continuerait a offrir confidentiellement de petits paquets de ses graines a un prix tres 6lev6. — L'Universit6 ne sera qu'un 6l6ment dans I'organisation future de Tenseignement superieur.
M. Wells esquisse tres rapidement le tableau des Universit^s de I'avenir, que fr^quenteront seuls les plus brillanls sujets de I'enseignement secondaire. II se contente de dire : « On imagine volontiers le troisieme degre de I'enseignement comn>e un choix tres varie d'etudes approfondies, 6coles sp6ciales de m6decine, de droit, d' engineering, de psychologie, de pedagogic, de science politique, de science commerciale, de philosophic et de theologie, et de sciences physiques. » II a, semble-t-il, deux motifs pour ne pas insister. D'abord, il n'est pas suffisamment au courant de ce qui se passe dans les Universit^s d'aujourd'hui ; il ne sait pas comment se posent les questions qui pr^occupent, au sujet de leurs destinies prochaines, les meilleurs d'entre leurs maitres K Ensuite, il tient
* Voir, par exemple, Ch. Saiimobos, le Regime de I'Enseigne-
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infinimentkson id6e que, dans laNouvelle R^publique, I'enseignement sup6rieur reviendra, pour la plus large part, non pas tant aux Universit^s qu'k la Pensee diffuse k traversla litt^rature contemporaine.
II n y a pas si longtemps, n'est-ce pas, que Ton se repr^senlait le professeur d'^nseignement superieur comme un homme tres instruit, charge de communir quer sa science. On en est venu r^cennment k admettre qu'^ cdt6 du professeur qui enseigne les r^sultats acquis, il y a place, dans les Universities, pour le savant original, celui qui trouve du nouveau. Le Research Professor enseigne autant, quoique autrement, que le Teaching Professor, par son exemple et par ce qu'il public. Admettons de m^me qu on enseigne, non pas seulement en trouvant du nouveau en physique et en cliimie, mais en produisant des id^es int6ressantes, quoiqu'elles ne soient pas de nature ^ procurer une chaire, en toutes matieres esthetiques, sociales et politiques. D'ou la conclusion : Torganisation de la litt6rature (livres et journaux) est un office de I'Etat moderne, aussi important que Torganisation de I'enseignement proprcment dit a tous les degr6s.
C'est par des vues sur I'organisation de la production litt^raire et scienlifique que Tauteur de Mankind in the Making ferme le cercle de ses speculations p6dagogiques . — Le probleme so decompose en deux : faire en sorlc que la production soit excel-
ment superieur des le tires : analyse et critique (Paris. A. Colin, 1904).
lente, et assurer aux bons livres la circulation la plus large.
Faire en sorte que la production soil excellente. L'Etat peut-il quclquc chose k cet 6gard ? Et, de nos jours ou il ne s'en occupe guere, la production n'estelle pas, d6jA, tros consid6rable ? N*y a-t-il pas dejk plus, infiniment plus d*6crits dignes d'Mre lus qu'on n'en pent lire ? Ne dites pas cela aux precurseurs de la Nouvelle R6publique, si vous ne voulez pas vous exposer a des vituperations. Non, noh, il y a encore d'^normes reserves de force intellectuelle latentes, et il apparlient k la communaut6 de fournir aux Shakespeare et aux Newton qui vivent et meurent a I'^tat de chrysalides ignorees tout ce qui est n^cessaire k leur d^veloppement complet. Quoi done ? L'^ducation, sans doute ; mais cela va de soi. Quoi de plus ? Les prot^ger contre la pression des n^cessit^s immediates, qui 6touffent le g6nie en germe. Mais comment decouvrir le g^nie en germe? Dans la Nouvelle R6publique, cette tache delicate sera peut-etre con lice, parait-il, a une sorle d'Acad^mie de critiques, elus par leurs confreres dans le sein d'une Guilde de gens de lettres. Ou bien on fonderait pour cela des chaires de critique contemporaine, dont les titulaires auraient I'oeil sur les jeunes gens qui promettent ; est-ce que cela ne vaudrait pas mieux que de pr<^bender des gens, comme on fait, pour disserter indeliniment sur les Troubadours ? Le talent, une fois d6couvert, sera pro- \6,g(\ par des dotations et des decorations. M. Wells dit express6ment qu'il admire I'institution frangaise
lf.*G. WELLS SUR l'kDUCATION 265
de la Li^gion d'honneur ^ ; s'il ne parle pas de I'lnsiitut, c'est peut-etre qu'il ne sait pas bien ce quest cette « Guilde de gens de Icttres », distributrice de couronnes. Quant k lui, voici son systeine : un ^crivain subventionn^ de 25000 francs par an pour 100000 habitants, done 400 ^crivains pour la Grandc-Bretagne ; les cent meilleurs auront un traitement double (50000 francs) : en tout, 1:2500000 francs {\ payer par an, addition insignifiante a ce que Ton d^pense d<^ja pour rinstruction publique. Mais la d^pense sera, en realite, beaucoup moins forte, parce que les droits d'auteur sur les oeuvres des 6crivains subventionnc^s b6n6ficieront au Tresor. Sur les 400 il y aura bien cent hommes vraiment distingues (est-il besoin de dire que ce ne seront pas n6cessairement les emargeurs a cinquante mille?) pour trois cents individus habiles et vulgaires, qui, de toutes manieres se seraient tir6s d'affaire. Dans d'autres conditions, cos cent-1^ auraient 6te, pour la plupart, ^erases dans I'iruf ; quelques-uns auraient perce tout de m^me dans le monde tel qu il est au commencement duxx® siecle, mais ii Icuraurait fallu, pour obtenir une remuneration convenable, tirer vingt moutures du meme sac, sous TaiguiHon des editeurs, ou forcer leur talent. Prelevor (juelques millions sur la fortune publique pour cvoquer un certain
'« Ilunours and titles aiv not only — as the French Legion of Honour shows — entirely eompatibic with, but Ihey are a iiecesnary complement to the liepublican idHi. » [Mankind in the MaA'htg, Od. Tauchnitz, II, j). 50). Gom[)arez le mot de M. Thiers lorsqu'on abandonna I'usape de decorer les hommes poliliques: « 11 n'y a plus, dil M. Thiers, do gouvernement possible ».
iiombre de belles oeuvres qui seraient resides daris les limbes et pour dispenser quelques romanciers 6minents de publier vingt romans lorsqu'ils n'en avaient qu'un dans le ventre, ce n'est certes pas trop cher.
Les choses se passeront ainsi, ou autrement (car M. Wells ne se dissimule pas tout k fait la cocasserie de son plan) ; mais enfin il faudra bien reconnaitre que les bons litt6rateurs enseignent, par leurs oeuvres, aussi efficacementque des professeufs d'Universit^, et que, des lors, ils doivent ^tre, litterateurs et professeurs, trait^s sur le m6me pied. II est ridicule que TEtat prodigue des dotations, au titre de Tenseignement sup^rieur, k la m^trique latine et k Phistoire de vieilles litt^ratures sans valeur, et qu'ilse refuse a rien faire pour la litt^rature vivante, c'est-^-dire pour la pens6e contemporaine.
Mais a quoi bon des livres sans lecteurs ? II est d6solant de constater que, de nos jours, I'immense majorite des hommes ne lit pas du tout ou ne lit que des ordures. Plus encore de voir que la minorite capable de s'interesser aux oeuvres belles et solides n'est informee que par hasard de celles qui paraissent sur le march6. Que d'esprits sans p^ture ou r^duits a des nourri-* tures inf^rieures, faute de connaitre I'existence des livres qui leur conviendraient et de savoir ou les trouver ! D'autre part, que d'excellents ouvrages dont on n'a jamais 6coul6 un millicr d'exemplaires, et qui se fl6trissent dans I'ombre, faute d'etre tomb6s sous la main de ceux qui les auraicnt appreci^s ! Dans la soci^te future, un rt'^gimc rat^'^^^'^'^i '^ 'Education aura multipli6
infiniment le nombre des lecteurs intelligents ; encore sera-t-il n^cessaire de prendre des mesures pratiques pour queles livressoientais6mentaccessibles.Lk-dessus, M. Wells propose di verses innovations, dont le bibliographe de profession attend la liste avec d'autant plus de curiosity qu'il connait mieux Tinsuffisance des proc6d6s en vigueur jusqu'^ present. Mais voici une preuve de plus que le syst^me actuel d'informations bibliographiques n'est pas bon : les panaches que M. Wells attend de Tavenir existent d^j^, et il ne le sait pas ; elles ne sont done p3S souveraines, puisqu'un m6decin si clairvoyant n'en a pas remarque TefTet. — « Une grande organisation de la Librairie, qui conduirait commod^ment le lecteur aux livres dont il a besoin est un de ces indispensables services publics qu*un homme d'initiative s'enrichirait k rendre... ; il nous faudrait un catalogue collectif de tous les livres en vente chez les 6diteurs anglais. » Mais T^norme Reference Catalogue of current literature de J. Whitaker existe ; il ne laisse rien k d^sirer ; il est a jour (19012) : a-t-il enrichi Whitaker ? — Les bibliotheques publiques sont d'inestimables auxiliaires de I'education a tous les degr^s. La forme qu'ont prise les Iib6ralit6s colossales de M. Andrew Carnegie prouve assez que Ton tend k s'en rendre compte dans le monde angloam^ricain. Or, dit M. Wells, les bibliotheques ne sauraient produire tout le bien que Ton s'en promet que si chacune d'elles est munie, non seulement de catalogues, mais de guides {reading lists, « listes de livres k lire »), de nature k diriger les lecteurs inexp^rimen-
268 QUESTIONS D'fllSTOiaE ET dV.NSEIGNEMENT
t^s, qui contiendraient rindication sommaire, mais critique, des ouvrages k consulter sur tous les sujets importants. II a d^Ja 6t6 publie en Angleterre, et surtout en Am^rique, M. Wells ne Tignore pas, un grand nombre de pareils « guides » ; et la puissante Amerir can Library Association a pris en main d'assez vastes entreprises de ce genre. Mais M. Wells sait-il ce que valent la plupart de ces reading lists f qu'il existe un arsenal d 'instruments bibliographiques, d^licats, perfectionn^s, tr^s sup^rieurs, en th^orie comme en fait, k ces outils de pacotille Pet que c'est tout un art, encore peu r^pandu, de sen servir correctement ? Le « probleme bibliographique », en v^rit^ si grave et si pressant; que tant de bonnes volont^s se sont employees h. simplifier, ne sera pas r6solu par les expedients candides qui se pr^sentent k I'esprit du premier amateur venu.
Pour conclure, ilserait facile de s'amuseraux d^pens d'un r^formateur dont I'erudition estcourte etTimagination souvent bizarre ; qui, comme M. Josse, 6tale naivement ses preoccupations professionnelles ; etqui, par-dessus le marche, se donne k nos yeux le ridicule d'envier les institutions fran^aises par bien des cotes ou nous les savons imparfaites. Mais mieux vaut faire son profit des savoureuses remarques critiques et des idees que le Prophete moderne lance a la vol6e autour de lui. Au cours de sa revue rapide des grands problemes generaux de I'Kducation, il a plants, pourainsi dire, une s^rie de clous commodes ou accrocher nos
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reflexions : c'est la principale obligation qu*on lui a. Accessoirement, nous lui en avons une autre, dans ce pays-ci. Une mode s'est d^clar^e, depuis quelques annees, en France, qui tend k porter aux nues T^ducation anglaise, 6cole de morality, 6cole de liberty, 6cole de virility, d'6nergie et de volont6. Contre les exag6rations de cette mode les livres de I'anglais Wells, ecrits dans un esprit tout a fait sympathique k notre temperament national, sont le remede sp6cifique.
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