PREPARATION A L'ENSEIGNEMENT
Messieurs, on a cru bon d'inaugurer ces conferences, et, du m^me coup, la r^forme dont I'institution de ces conferences est le point de depart, par une cer^monie tr^s simple. M. le recteur Liard vous dira tout k rheure les choses qu'il lui appartient, h lui seul, de vous faire'savoir; mais il a pense, et je Ten remercie, que c'^tait a moi de vous donner d'abord quelques explications n^cessaires, comme directeur de I'etablissement choisi par I'Universite de Paris pour servir de bcrceau k I'oQuvre nouvelle et vous offrir sa modestc hospitalite.
Des explications sont n^cessaires parce qu*il s'agit dune nouveaute dont le caractere et la port6e nc sont probablement pas tros clairs dans vos esprits, et
* Allocution aiix candidats de premiere annee fi I'Agregation (Sciences et Lettres), prononcee k la Bibliotti^que de I'Knseignement public (Musee pedagogique), le 18 novembre 4905. sous la pr6sidence de M. Liard, vice-recteur de 1' Academic de Paris, assiste de M. le doyen de la Faculte des Sciences et de M. le directeur de I'Ecole normale superieure.
Le comple rendu de cette seance inauguralo se Ironve dans la Revue pedagogiqite du 15 decembre 1905.
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ni(>me dont quelques-uns d'entre vous se m6fient peut- Hre. Jc lie me trompe pas sans doule en pensanl que vous, les principaux int6ress<^s, vous avez accueilli raunonce de ces cours nouveaux en yue de la preparation professionnelle aux fonctions de I'enseignement s(»rondaire avec plus de curiosity que d'enthousiasme. Et si cost le cas, vous n'etes pas les seuls. Le public, mome le public special, ne sait pas encore au juste en quoi la rcforme consiste; il est, en consequence, expose ti s'en faire une id^e fausse ; et, d'ailleurs, elle nest pas de celles dont les bierifaits paraissent 6vidents d'emblee : elle est, au contraire, de celles qui out a lulter d'abord contre des pr6jug6s opiniatres et generalemcnt repandus.
Quiconquc pose le principe qu'il est utile de preparer Ics fulurs maitres de renscignement secondaire a rexerctce de leur profession, se heurte a un sentiment contraire, Ires repanda et tres opiniatre. Les gens se discnt : « Xon ; cest inutile ; il sufTit que les futurs maitres apprcnnent, de fagon a le savoir parfaitement, ce qu'ils seront charges d'enseigner. Le reste, e'est-adire Tart d'enseigner, le tact psychologique et I'eievation morale, c'est un don — un don gratuit et incommunicable. » Permettez-moi de reproduire ici, a ce sujet, ce que j'ai deja ecrit ailleurs S parce que je ne saurais, en verite, jnieux m'exprimer, ni autrement. Le lieu commun Magister non fit sed nascitur est soutenu, pour Tenseigncment secondaire, concurremment
* Dans mon opuscule La preparaiion professionnelle a I'Enseu f/nemenl secondaire (Paris, 1902).
LA PREPARATION A l'eNSEIGNEMENT 273
avec deux autres, qui en att^nuent un peu la crudit6. D'une part, on fait valoir que Tapplication aux haules etudes scientifiques, preparatoires h la carriere de professeur dans Tenseignement secondaire, porte en elle-m^me une ind^finissable vertu, loute-puissante pour former I'esprit : « Quand on aime bien une science, on Tenseigne par cela seul qu'on I'aime profond6ment. » Ou encore : « Le goM de la science est une condition de succ^s plus importante pour le futur maitre de Tenseignement secondaire que Tassi^ milation de quelques pr^ceptes didactiques ». D'autre part, on invoque la maxime Fit fabHcando faber : un jeune homme intelligent, cultiv6, consciencieux, apprendra toujours k faire sa classe en la faisant ; soyez cultiv6 et consciencieux, et I'aptitude professionnelle vous sera donn^e par surcroit. M. Cournot 6crivait d6j^ en 1864 : « Laissons des professeurs se former, comme en effet il s'en forme... ». Le fait incontestable que d'excellents maitres sont devenus tels sans avoir jamais subi d'apprentissage p^dagogique a toujours 6te consid6re comme un des principaux arguments contre cet apprentissage. M. Fustel de Coulanges a dit positivement : (c II est inutile dapprendre a enseigner*)), et assimile Faptitudc p6dagogique k des fonctions reflexes : « La pedagogic est une digestion ; mon m^decin sait que je dig(ire ; je me contente de dig^rcr... ».
Autre s^rie de lieux communs, qui se condensent en dilemme. — Ou la « preparation » des maitres sera thcorique, ou elle sera pratique. Si ellc est th<^orique,
Lanulois. Uuest. dhisl. ct dens. Nouv. s^rie. 48
craignez quelle se r^duise a Texpose do g6n6ralites plus ou moins pompeusement noy6os dans des brouillards philosophiquos et qu'autani en emporle le vent ; et craignez encore davantage qu'elle exerce une action efflcace, car il n'est pas d'animal plus dangereux que le pedagogue engou6 d'un systeme p^dagogique, qui Tapplique m6caniquement, si ce n'est le pedagogue a inventions, qui multiplie les experiences in animts nobilibus. Si la preparation a un caractere pratique et consiste surtout dans I'initiation aux recetles traditionnelles du m6lier, la routine, sous pretexte d'experience, menace de triompher ; Tinitiative, Toriginalite, r61asticit6, la variete, la liberty sont supprimees : n'at-. tendez dun tel dressage que runiformit6 dans la m^diocrit6 universelle. I
II n'y a pas a se dissimuler, messieurs, que ces maniercs de voir, instinctives ou raisonn^es, ne sont pas seulement celles de quelques profanes. Loin de la. Sachez que Ton pourrait les appuyer, au besoin, d'innombrables « autorites » : avant et depuis M. Fustel Taflirmation hautaine de M. Fustel a 6te developp6e, par des professeurs, dans toutes les langues du monde. Et cela s'explique a merveille. — La plupart des maflres de I'enseignement secondaire en exercice, qui n'ont pas subi d'apprentissage pedagogique, demeurent naturellement partisans du regime en vigueur de Icur temps. M. Francis Storr a tr^s bien parl6 du headmaster, conscient de son merite, qui ne pent gu5re trouver k reprendre dans un systeme qui Ta produit : « Je suis le professeur que vous savez;.
LA PREPARATION A L^ENSfilGNEMENT 275
cependant, je n'ai jamais fait de pedagogic ; k quo! sert la p^dagogie? ». M. Jules Gautier^ alors inspecteur d*Acad6mie, a tr^s bien parl6 en 1899 devant une Commission d'enqui^te parlementaire du « d^dain, presque du m^pris » qui pr^vaut, dans le personnel de notre epseignement secondaire, ^ I'i^gard de la pedagogic. — Quant aux mattres de TEnseignement sup6rieur, ils ont des raisons particuli^res, et t^^s fortes, pour se d^sinteresser de la question, voire pour s'associer ^ Toccasion aux contempteurs d'une preparation sp6ciale. D'abord, les mattres de I'Enseignement sup^rieur, qui connaissent, presque tons, les joies et Torgueil de Tinvestigation et de la dcScouverte scientifiques, s'y absorbent volontiers : tr^s pen de grands 6rudits, par exemple, consentent i\ mi^diter sur la manifere d'enseigner I'histoire aux enfants; les hommes de science, dont Tactivit^ est toutc tendue vers Tinconnu, sont port6s ^ consid^rer de haut la vulgarisation et les vulgarisateurs, et d'autant plus que leurs m6rites propres, Toriginalit^ crt^^atrice et la penetration critique, sont presque incompatibles avec les qualites d'un autre prdre qui conviennent h Tenseignement 6iementaire. 11 Icur est trt^s difiicile de ne pas avoir Tarri^re-pensee quo les pedagogues sont des gens qui n'ont pas pu etre des savants et que Ton s'occupe de pedagogic lorsqu'on n'a rien de mieux t\ fairc. Kt puis, la preparation professionnelle derange les professeurs d'Universite dans leur possession d'etat, en r6clamant une part du temps et de Tattenlion des eiudiants. Sauf exception, les savants d'Universite
276 QCESTIOnS D HISTOIRE ET D BNSEIGNEME-fT
rcdoutenl, tanl on Allemagne t|u'en France, I'envahis* sement du Siiperieur par le Secondaire, sinon par le Primaire, et par !p Professionnel ; Ics effets d'une concurrence sournoise cnlre la Pcdagoi^ic et ta Science. De !a, Le dernier des lieux communs qui circulent au sujet de la preparation professionnelle. On dit : a Cest faire tort k la dignity des travaux universitaires que de vouloir initier les jeunes gens, pendant leur s6jour a I'L'niversite, a la pratique dun metier. » On ajoute enfin : « II est possible, dans les examens et les concours, d'insliluer des 4preuves pour appr^cier correctemcnl la valeur scienli/ique des candidats ; loutes les ^preuves pedagogiques sont, au contraire, fictives : il n'y a pas de diplome pedagogiquc qui garantisse vraiment I'aptilude p^da^ogique ». Et cnfin : B Pour ^tre admis a enseigner dans Ics 4tablissements secondaires, il faut avoir fail pendant longlemos des etudes scientifiques el passe des examens cette penible carrifere est deja ices que vous n'augmenterez ez aux futurs maitres de I'enapres ouconcurremmentavec lamens « scientifiques », des a pedagogiques » ; le seul e les jeunes gens bien clou6s utres professions : ainsi les d'un progr^S hypoth^tique se ve, par un dommage r6el. »
;nts, n'est-ce pas, en faveur de L6 traditionnel en France jus-
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qu ^ present, et des preventions courantes, Mais pour etre complet, j'en dois citer encore un, et que j'ai fourni nioi-m6me. Passant en revue, il y a quelqucs ann^es, Thistorique des tentatives qui ont 6t6 faites depuis un si^cle k I'^tranger pour organiser d'une manifere ratiohnelle Tapprentissage g^n^ral ^ la profession de maitre dans I'enseignement sccondaire, j'ai 6t6 anient k constater que I'on n'avait r^ussi nulle part k etablir un regime d^fmitif. Nulle part les r^sultats de tant d'efforts n'ont 6t6, ou ne sont, k I'abri dc la critique.
En r^sunne, messieurs, nous consid6rons comnie probable, et tout a faitnaturel, un certain scepticisme, au dehors et parnni vous, a Tendroit dc la r^fornie dont vous allez, pour ainsi dire, cssuyer les pMtres. G'est pr6vu. J'innagine meme, pour ma part, que lorsque le bruit s'est rc^pandu, vague encore, qu'une preparation p6dagogiquc ou profcssionnelle, commune k tous les candidats aux fonctions dans renseignement sccondaire, allait etre instituee, on a dii en parler sans bienveillance, comme d\m symptome de cotto maladie de Tinnovation k jet continu dont les autorit^s etles corps universitaircs passcnt pour cHre atleints, de nos jours, dans tous les pays. Mais les choses ne sont pas si simples. Vous pouvez bien penser que les hommes eminents, passionnes pour le bien public, et Ir^s bien inform6s, qui ont pris des decisions en cette afTairc, n'ont pas agi sans motifs. II me reste, apr^s ne vous avoir rien cache des objections possibles —
il me semble que je n'en ai oubli6 ni affaibli aucune — k vous fairo connaitre enfin, ce que vous avez le droit de savoir, pourquoi il n'en a pas tenu compte, et pourquoi vous 6tes ici.
La theorie r6sum6e dans la maxime Magister non fit sed nascilur, dite aussi thdorie « de la gr^ce de Dieu » ou « de la selection naturelle », est exacte en gros. Oui, I'aptitude k enseigner est un don naturel et gratuit. Mais on enpeut dire autantdetoutes les aptitudes et notamment, pour prendre un exemple, de Taptitude a conduirc des investigations scientifiques. Depuis vingt ans que c'cst mon devoir de faire faire k des jeunes gens I'apprentissage des ni6thodes d'investigation, j'observe que quelques-uns r^ussissent tres vite, parce que leur esprit est ^videmment pr6dispos6 k ce genre d'activite ; que d'autres, d'abord plus ou moins gauchcs, sont obliges de se donner de la peine pendant longtempsavantde prendre leur vol; que d'autres enfin, qui choppent a chaque pas, n'arrivent jamais k rien. 11 y a d'ailleurs, dans I'histoire de I'^rudition, des exemples d'autodidactes qui sont devenus des praticiens de premiere force ; et chacun conniait des hommes qui, apres avoir re^^u les lemons des meilleurs maitres, et possesseurs des diplomes les plus considerables, restent irrem^diablement m6diocres. Le c6lebre professeur alleraand Waitz etait tres frappe de cette impuissance relative de Tenseignement de I'histoire, c'est-^-dire de la m^thodehistorique, dans les Universit6s, et disait volontiers : Criticus non fit sed nascitur. G'est ici, comme v ^a question g6n6rale de
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la valeur de I'c^ducalion qui se pose. Je n'aipas la moindre intention de la traiter, croyez-le. Jc vous demande seulenient d'accorder que I'education, bien dirig^e, peut, doit aider, aide souvent la nature. Presque inutile, si vous voulez, pour les individus dou(^s, elle est indispensable aux autres, qui sont la majority. Bref, elle ne peut pas grand'chose, mais elle peut quelque chose. Accordez-vous cela? Si vous Taccordez pour les sciences, pour les arts et pour tous les metiers, vous n'avez pas le droit d'excepter le seul art d'enseigner : pourquoi le metier de professeur serait-il le seul qu'il fdt inutile d'apprendre ?
11 y a done quelque chose k faire en vue de Tapprentissage du metier de professeur. G'est Ik, messieurs, un sentiment qui est aussi ivbs r^pandu, n'en doutez pas, etm^me bicn davantage, dans le grand public, que lopinion coiitraire. Le bon sens proteste, en effet, contre la plupart des affirmations sans preuve dont le pr6jug6 s'^taie. « Quand on aime bien unc science, on Tenseigne par cela seul quoii Taime profondement ; le goilt de la science est une condition de succos plus importante pour le futur maitre que Tassimilation de quelques preceptes », etc. I/oxperience journali^re n'est-elle pas en contradiction avec ces maximes optimistes? Ce n'cst pas vrai, toutsimplement. Le monde foisonne, en fait, d'hommes profondement erudits, et trfes z6l6s pour la science, qui sont, de notori6t6 publique, incapables d'enseigner. — 11 n'est 6videmment pas vrai, non plus, que Ton apprenne a faire {k bien faire, cela s'entend), sa classe en la faisant; plus
d*un, faute d'avertissements et d'exercices pr^alables, a commence pardes maladresses qui, plustard, a continue d'en commettre par habitude. — Tout cela a et6 dit et redit bien des fois. Le Minisl^re prussien de I'Instruction publique a formula nettement, des 1864, la these irrefutable en ces termes : « Une certaine culture scientifique, quelqu'en soit le degr6, n'^puise pas la preparation sp^ciale qui convient k la carri^re de professeur dans TEnseignement secondaire ». N'insistons pas davantage.
II y a quelque chose h faire ; mais quoi ? Les difticultes commencent d^s que Ton essaie de le preciser. Pour appr^cier ^quitablement ce qui a ete fait jusqu'ici dans cette direction, et aussi ce qui va se faire, il faut se rendre un compte exact des conditions du probl^me.
Les jeunes gens qui briguent les grades dont le droit d'accfes aux fonctions de professeur dans I'enseignement secondaire est le principal apanage {Staatsexamen en Allemagne ; examen^d'entree- a I'Ecole normale, licence et agregation chez nous) sont, partout, au nombre des plus intelligents de leur generation. G'est vers la carriere de I'enseignement que, depuis des siedes, les jeunes gens les plus eveilies, qui ont besoin de gagner leur vie de bonne heure, se tournent instinctivement. Non pas qu'ils aient, d'ordinaire, la vocation p^dagogique : ils seraient plut6t seduits, comme il est naturel, par d'autres modes d'activite, la science, I'art, la litt^rature ; mais I'enseignement est une profession honorable, qui nourrit
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son homme tout de suite, relativement tr^s ind^pendante, et en outre, 9'a 6te souvent chez nous, comme personne ne Tignore, le pied k I'etrier pour d'antres destinies. Ainsi la carri^re de I'enseignennent n'est pas choisie, en ^^n^val, pour elle-meme, par ceux qui s'y destinent, mais pour ses avantages accessoires, et souvent avec I'arri^re-pens^e d y passer pour en sortir, a la suite de tant d'autres. Tant d'hommes, plus tard distingu6s ou c^l^bres comme 6crivains ou comme savants, ont d6but6 par FEcole normale, les Facult6s et I'Enseignement sccondaire, que ceux qui s'engagent dans la m^mefiliere sont bien excusablesd'entretenir de vastes esp^rances. On se souvient encore de Tindignation d6chainee par ce M. Fortoul qui, ministre de rinstruction publique au d^but du Second Empire, declara brutalement que I'Ecole normale sup^rieurc . etait faite pour fournir « de modestes professeurs » : « De modestes professeurs qui apprendront par un , noviciat p^nible k s'oublier pour leurs ^l^ves et k ne placer leur gloire que dans les progr6s des enfants qui leur sont confies. » Ces paroles-la s*adressaient aux consents immediats d'Edmond About et de Taine. « Modestes professeurs » parut dr6le ; le « p6nible noviciat » fit horreur. C'cst depuis ce temps-lh que s'est affermie de plus belle la conviction traditionnelle que les candidats h Tenseignement secondaire ont niieux k faire qnk apprendrc leur metier comme des instituteurs, un metier qu'ils n'exerceront pas tous et qui, du reste ne sapprend pas. Cot 6tat d'esprit a dur6 cinquante ans, prcsquc jusqu'i nos jours.
Do nos jours nul no ponse, cela va de soi, k r^editer a voire usage des incongruit^s k la Fortoul. Mais on so dit, cependaiit : il est impossible d'oublier que quatre-vingts pour cent, au has mot, decesjeunes gens qui s'engagent dans la carriere de Tenseignement secondaire avec de vastes esperances el sans grande vocation, seronl lout de m(^me professeurs. Telle est la vie. II n'esl pas bon, par consequent, de ne leur donner, pendant les trois ou quatrie ans qu'ils passent c\ rUniversite, que Teducation qui conviendrait s'il devaient litre lous, plus lard, gens de lettres ou savants. Dans cette foule d'6tudiants qui abordent les etudes universitaires, il y a sans doute quelques individus (pas beaucoup), qui ont une forte personnalite, quelques-uns qui ont des dispositions singuliferes pour les recherches originales, un certain nombre qui en ont et plusieurs qui n'en ont pas du tout pour enseigner; la grande majorit6 est capable de faire convenablement n'importe quoi, recherches ou enseignement, suivant les circonstances. Si les etudes universitaires sont amenag6es comme il faul, elles doivent permettre a ceux qui les dirigent de distinguer promptement les cas exceptionnels (pour aider les inleress6s a en prendre conscience) , et offrir k la majority un outillage intellecluel complet, k toutes fins. D'ou la n^cessite d'organiser dans les Universit6s, simultan6ment : 1° la preparation speciale aux recherches scientifiques ; 2° la preparation speciale a Tenseignement.
De la preparation speciale aux recherches scientifiques, dont j'ai assez parie ailleurs, je n'ai rien k dire
LA PHIBIPARATION A L^ENSfellGNEMBNT Sl83
ici, si ce n'est qu'elle parait, maintenant, aussi bien organis^e que possible dans les Universit^s fran^aises. L'oeuvre de renaissance qui 6lait indispensable dans ce domaine a 6t6 accomplie, depuis vingt ans, d'un vigoureux effort continu : il n'y a plus quk maintenir et h r6colter: la r^colte est d^jk belle; elle sera peut-6tre, demain, surabondante, comme en Allemagne, sur certains points.
La preparation sp6ciale k Tenseignement n'a pas, pendant longtemps, sollicit^ I'attention au m^me degr6 que la preparation aux recherches. Non pas certes que Toeuvre k accomplir, de ce cdte, fClt moins urgente, ou de moindre importance ; mais I'investigation scientifique, est en m^me temps que le pain quotidien, le luxe leplus flatteur de la vie universitaire : la Science jouit, dans les Universit6s, d'une prerogative naturelle. De plus tout le monde est d 'accord pour en recommander Tapprentissage, et cet apprentissage est relativement facile k instituer. II fallait bien, d'ailleurs, commencer par un bout. Mais, lorsque la r6forme scientifique a ete finie, rien d'etonnantk ceque I'heure de la reforme pedagogiquc soit venue. Vous allez experimenter les premiers essais en ce sens.
Les premiers essais. Est-cc k dire que, jusqu'^ present, on ne faisait rien du tout pour la preparation professionnelle des candidats a Tagregation ou a toute autre licentia docendi f II serai t ridicule dele pretendre. Non sculement on a toujours demande k ces candidats de savoir tros bien ce qu'ils auraient k enseigner, mais, en achevant de le leur apprendre, les maitres de
TEcoIe normalc et des Facult^s n'ont jamais n6glig6, de parti pris, les conseils d'ordre p6dagogique : « Voici comment il faut enseigner. » Pas de pedagogic g6nerale ni de doctrine pedagogique en forme ; mais chaque maitre, pour sa discipline, a toujours donn6 des conseils sur la maniere de I'enseigner, ne fiit-ce que par son exemple. II existe m^me, depuis quinze ans, a la Sorbonne, un cours special de « Pedagogic historique » pour les candidats h I'agr^gation d'histoire. Ajoutez a cela des stages pratiques dans les lyc6es, qui sont devenus sans doute de plus en plus s6rieux depuis le temps ouj'6tais €\b\e : h. cette 6poque ancienne,il y en avait d6j&, mais le normalien stagiaire, seul en face de notre bande, employait, d'ordinaire, son temps k nous lire avec intention, comme on dit au th^dtre, les Let- Ires de mon moulin. Ajoutez encore, k la Sorbonne, les harangues de rentr^e, qui servaient nagufere a entretenir les 6tudiants de leurs droits et de leurs devoirs, presents et futurs ; elles 6taient belles, nobles et chaleureuses, et le souvenir qu'on en gardait rayonnait, pour ainsi dire, dans la conscience des auditeurs, durant toute I'annee scolaire. — Ces conseils, ces exemples, ces stages, ces harangues, c'^tait beaucoup, assur^ment; c'est beaucoup; et meme il est hors de doute que les conseils et les exemples seront toujours Tessentiel. Mais c'6tait tout ; et, a la reflexion, il a paru, tant aux pouvoirs publics, qui I'ont declare nettement, qu'aux autorit6s comp6tentes, que ce n'etait pas assez. On a cru qu'il y avait lieii de faire quelque chose de plus pour la preparation -•elle des candidats
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k Tagr^gation, k un certain moment de leur scolarit^ universitaire. Quelque chose, mais quoi ? A un certain moment, lequel? Vous savez d6jk k quel moment : k tort ou k raison (mais il a sembl6 qu'il n'y avait pas quant ^ present* d'alternative possible), c'est pendant Fannee quipr^c^de I'examenpour le dipldme d'6tudes. Et j 'arrive enfin, au terme de toutes ces precautions oratoires, a d6finir bri^vement ce myst^rieux « quelque chose », autour duquel nous tournons depuis un quart d'heure.
La pens^e des promoteurs de la r^forme a 6t6, si je ne me trompe, celle-ci : le regime que nous allons 6tablir ne r6ussira k triompher de I'inertie traditionnelle et desprejug^s hostiles qu'a deux grandes conditions.
La premiere, c'est qu'il faut, en ces mati^res, 6viter I'exc^s de z^le, le zele aveugle. 11 y a lieu d*introduire de la pedagogic dans le cours des etudes universitaires des candidats ^I'enseignement public ; mais pas trop. Et beaucoup serait trop. Car la pedagogic a haute dose serait certainement une m6decine am^re, d'efficacite improbable. Nous sommes tres convaincus que la science de I'^ducation a des avertissements , d'une importance capitale, k donner, dont les futurs maitres ne sauraient se passer sans dommage, pour eux-m^mes et pour Tenfance ; mais j'ai, personnellement, I'inipression que ce qu'elle comporte de notions assur^es, et nullement intuitives, forme un bagage portatif. D'autre
* Quant k pr6sent, c'est-^-diTe tant qae le concours d'Agr6gations, etant ce qu'il est, absorbera toute I'energie des etudiants pendant la derni^re annee d'6tudes.
part, I'cssentiel est de provoquer chez les candidats k renseignement l'6tat d'esprit prop6dagogique, c'est-kdire la claire conscience des services que pent rendre rimbitude de la reflexion scientifique surles probl^mes de cet ordre, et surtout celle des fins et de I'^minente dignite de la profession enseignante. II faut que les candidats k Tenseignement sachent que la conception g6n6rale et les proc6d6s techniques de T^ducation ont d6jk change bien des fois, continuent d'6voluer sous nos yeux, et que c'esttant mieux. 11 faut qu'ils sachent pourquoi et comment la carrifere de I'enseignement n'est pas un pis-aller, comme il arrive parfois qu*on se le figure quand on est jeune et, par consequent, un peu snob. II faut qu'il leur soit d6montr6, par exemple, que ractivit6 d'un bon professeur a plus de valeur sociale et, par un juste retour, procure aussi plus de joies que celle de la plupart des investigateurs , 6rudits et autres, cohfin6s, par les conditions actuelles de la Science, dans des champs d'exploration microscopiques. Or il semble que I'^tat d'esprit prop6dagogique, ainsi d6fini, puisse 6tre communique sans d^pense exag^ree de temps ni de paroles. Il importe done, en somme, que I'enseignement p^dagogique general, propose k tous les etudiants qui pr^parent lagr^gation, quelle que soit leur specialite, soit reduit a de justes proportions.
Seconde condition. Get enseignement sera tel que Tinteret speculatif et I'utilite pratique en soient evidents pour les auditeurs. Gar si c'etait, pour eux, une • corvee comme tant d'autres, a quoi bon? Ge qui a
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d6consid6r6 de tout temps la science de r^ducation aupr^s des esprits les plus cultiv^s, accoutum6s k des nouiritures substanlielles et lines, c'est la p6dagogie pompcuse et vulgaire, gorg6e de truismes et de niaiseries, de philosophie, de psychologie et de morale 6l6mentaires ou d^fraichies. II y a, en effet, des gena qui, sous pr^texte de pedagogic, ne disenl que des pu^rilit^s d'un air grave. Mais il s'agit ici d'autre chose. Le nouvel enseignement ne sera done donn6 que par des hommes tres avertis qu'i! s'agit bien d'autre chose, et d'abord de capter, je ne dis pas la bicnveillance, mais I'adh^sion intime, dun public dont le sens critique est aiguis6, tres intelligent et pas du tout naiC.
Cela pos6, messieurs, les arrangements suivants ont 6te adoptSs en principe.
Les candidats a lenseignement secondaire public serontinities aux questions protesslonnelles auxquelles il ne leur est pas permia de rcstcr strangers par le moyen d'un stage pratique, aussi peu lictif que possible, et de cours (a raison de quatre conferences par mois pendant les sept ou huit mois do I'annee universitaire).
Je nai, bicn cntendu, rien it dire du stage, ni du cours proprement dit, dont M. le professeur Durkheim V0U3 fera connailre, lui-mcmc, le plan. Qu'il sufiise d'indiquer que IhisLoire dc I'cnseigneme sera passce en revue, dans co cours, expiiqucr Ic present par la consideration
Paraliclcment uu cours pi'opi'ement di
quatre series de conferences, dont il est ais6 de juslifier I'instiluiion en pen de mots. — 1° Psychologic appliquee a V education. Le professeur, qui estproprement un medecin dintelligences enfantines, n'a pas le droit d'ignorer completement les maladies de lintelligence, leurs symptdmes et leur prophylaxie chez les enfants ; — 2<* Hygiene; — 3° Legislation et administration scolaires. Chacun doit connaitre, d'avance, les regies de sa profession ; — 4® Prohlemes d'enseignement secondaire a Velr anger. Vous vous figurez sans peine que les questions scolaires et p6dagogiques se posent a I'etranger comme chez nous, parfois dans . les m^mes termes, mais, le plus souvent, pour des raisons historiques ou autres, sous des formes diff6rentes. Or, est-il inutile a I'liomme d'un metier de savoir comment les gens se tirent, ailleurs, des difficultes qui lui sont familieres? N'est-il pas curieuxde constater que presque toutes les solutions possibles ont d6ja et6 exp6rimentees quelque part? Est-il sage enfin de s'exposer, en ignorant paisiblement tout ce qui s'cst fait ou se fait hors de chez soi, a r^iterer des experiences condamnccs?...
Mais une objection se pr6sente peut-6tre k votre esprit. M^me en s'abstenant de tout bavardage, est-il possible de traiter tant de questions en si peu de temps? Les conferences compl6mentaires, en particulicr, ne seront-elles pas necessairementtresd6charn6cs ? Quelle tournure aura, par exemple, la Psychologie appliquee a V education, ou la Legislation et ^ V administration sc^^^^'*"^^ resum^es en trois ou quatre
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heures ? Gette objection serait valable, messieurs, si Ton avail la pretention de vous enseigner I'encyclop^die de ces connaissances. Mais, encore une fois, on n*a, tres r^solument, que celle de vaus r6v61er I'existence de certains probl^mes et de vous sugg6rer, par des exemples, le goClt d'y penser, en vous signalant, pour le reste^ les ouvrages oil le$ renseignements positifs sont recueillis et classes. — Et ce dernier point m'am^ne k I'explication finale qui vous est due : pourquoi Tenseignement nouveau a-t-il 6t6 installs par rUnivcrsit6 de Paris dans cette pauvre maison, alors qu elle disposait des locaux plus v6n6rables de rEcole normale voisine et de la somplueuse Sorbonne ?
La Sorbonne est d6jk trop petite pour loger a leur aise tons les enseignements scientifiques. Et de m^me TEcole normale, parait-il. De plus le genius loci de I'Ecole normale s'est m6fi6 longtemps de la p6dagogie, — sinon de la chose, entendue comme il faut, au moins du mot, qui est en effct un vilain mot. Ces deux illustres etablissements n'6taient done pas d6sign6s, par suite de circonstanccs mat^rielles ou morales, pour recevoir I'lnstitut p6dagogique do TUniversite. On savait, au contraire, que cette maison-ci serait trop heureuse de se rendrc utile ; et elle n'avait, d 'ailleurs, rien k perdre, car la malencontreuse 6pithete : « p^dagogique » figure d6j^ dans son nom, Tel n'est pas, toutefois, le veritable motif qui a entraine la decision de Tautorite sup6rieure. G'est assur^ment cette consideration que les principaux documents relatifs a
Langlois. Quest, d'hist. et d'eas. Nouv. seric* 19
la scieace de rKducaiion sont rassembl6s au M. P. : la majeure partie de ce que la pens6e humaine, s'exer^ant depuis des sifecles sur cet objel, a produit d'excellent, de bon (et m^me de mauvais), est depos^ .ici, dans les soixante-dix mille volumes de notre bibliolheque; ici, les textes 16gislatifs et reglemenlaires de tous les pays, anciens et modernes, sont r6unis, ainsi que les travaux historiques dont ces textes ont fourni la maticre ; les experiences d autrefois sont consignees et celles qui, pr6sentement, sont en cours k Tetranger, sont suivies. Ge n'est pas tout : depuis deux ans, les professeurs en exercice dans les lyc^es de Paris veulent bien se donner rendez-vous, dans une salle voisine de celle-ci, pour discuter de temps en temps des points de m^thode et d'autres questions profession nelles ; et les 6tudiants, professeurs en esperance, sont invites a ces debats. D'autre part, le M. P., qui etait autrefois un etablissement primaire et qui est aujourd'hui commun aux trois ordres d'enseignement, est le terrain par excellence ou le secondaire peut entrer, dans la mesure oCi c'est possible, en relations avec le primaire. N'eussiez-vous appris, en venant ici, qu'a mieux connaitre les vertus professionnelles du monde primaire, que vous n'auriez pas perdu votrc temps. Plusieurs service^ fonctionnent enfin dans cctte maison, depuis qu'ellc a rc^u, en 1903, son statut actuel, qui sont de nature a (itre utilises, non seulement par les professeurs auxquels ils sont destines, mais aussi par les 6tudiants. \o\\h ce qui a provoqu6 et ce qui vous fera
LA PREPARATION A l'eNSEIGNEMENT 291
comprendre la designation dont le jNI. P. a re^u Thonneur avec gratitude, parce qu'il y voit Toccasion dc servir davantage.
Messieurs, le regime que nous inaugurons aujourd'hui aura, naturellement, k faire ses preuves, comme tous les regimes. Nous entamons une experience, avec la conviction qu'elle a 6i6 prudemment combinee. Mais les plans les mieux con^us peuvent ne pas donner d'abord tout ce que Ton avait le droit d'en attendre, nous le savons. Tout depend des hommes. Et puisque, d'un c6t6, le succes est assure par Tappui que la parole de M. Durkheim va donner a Tentreprise, tout depend, en derniere analyse, de vous. Je vous conjurerais done en terminant, s'il en etait besoin, de preter votre concours, qui est indispensable, dans un esprit de simplicite et de sincerite, a I'oeuvre dont vous connaissez maintenant Torigine ct I'intention .