A L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE
S'il est vrai (lue lép.xiue caroliiigieiiiic, au moins jusquaiix invasions normandes, ait été une ère de prospérité, le progrès de la richesse fut provoqué surtout par le progrès de la culture. D'une part, il est certain que l'organisation meilleure des domaines, ime division plus nette des manses, l'établissement de travailleurs libres et l'existence de petites tcnures accrurent le rendement. D'autre part, c'est le nombre même de ces domaines qui s'étend. La Gaule mérovingienne était peu habitée. Les agglomérations rurales étaient échelonnées le long des voies romaines, et les villae, propriété dune église ou d'un grand, étaient ordinairement groupées autour du rictis. Dès le septième siècle, commence la conquête des forêts et des landes. Elle est surtout l'œuvre du monachisme. Précédemment, les monastères fondés par les évêques se constituaient dans' l'enceinte ou aux environs de la ville épiscopale. Avec les moines irlandais, puis bénédictins, les couvents
s'établissent clans le désert; ils trouvent lindépendance dans la solitude. Au huitième siècle, à l'action des moines s'ajoute celle du pouvoir. Cliarlemagne fait défricher les forêts du fisc; il favorise l'immigration des familles étrangères; il établit les Saxons comme colons ou comme bénéficiers dans ses domaines. En 778, il accueille dans la Septimanie les Espagnols fugitifs et cette émigration se poursuit sous son successeur. Ainsi de tontes parts se fait la conquête du sol. Le concile de Chalon en 811, le fcapitulaire de 818 signalent la création des villae nouvelles. Nous avons montré ailleurs le nombre croissant des paroisses. Comme en d'autres pays et en d'autres temps, l'expansion économique est parallèle à l'expansion militaire. Jusqu'aux guerres civiles de Louis le Pieux, le progrès de la culture est un fait général et continu.
Cette mise en valeur des terres incultes se fait sous deux formes. Ici, le propriétaire, roi, église, seigneur, défriche telle ovi telle partie de son domaine. Il convertit en manses les portions communes ou inoccupées, abat sa forêt, laboure ses pâturages. Il crée ainsi sur sa terre une communauté nouvelle de tenanciers, hôtes, serfs, colons, ou y appelle, à titre de complanteurs, les petits propriétaires du viens. Mais il demeure toujours maître de son bien. Il en jouit et il en dispose; la transforjnation de ^sa terre n'est qu'un accroissement de son capital. — Là, c'est le roi qui cède à des hommes libres ou à un couvent des terres désertes et abandonnées. Il y a
prise de possession par celui qui cultive et cette occupation du sol crée un droit, un titre spécial à l'occupant (adprisioy. Nous voudrions étudier la nature de ces concessions, fort nombreuses au neuvième siècle. M. Waitz les a signalées; M. Brunner en a montré, en quelques mots, le caractère. En France, elles ont fait rol)jet dune étude plus étendue de M. E. CauYct. Nous croyons cependant que ces auteurs n'ont pas tout dit, et qu'en analysant à nouveau les documents, nous pouvons y découvrir quelques faits, quelques usages intéressants pour l'histoire sociale et politique des Carolingiens.
C'est surtout dans le midi de la France, dans le Vivarais. la Septimanic, la Marche d'Espagne, que nous rencontrons ce mode d'occupation du sol. Pendant près d'un demi-siècle, ces régions avaient été dévastées. Les invasions arabes, les expéditions franques de Charles Martel et de Pépin, avaient changé les campagnes en désert -. Lorsque Louis le Pieux
1. Bien entendu, Vadjjrisio n'exclut pas la donation pure et simple de terres désertes par le roi ou même leur concession en bénéfice. Nous pouvons conclure du prspcejitum de 815 qu'une partie du domaine désert a été ainsi attribuée aux comtes et aux rassi dorninici. Nous n'étudions ici que le mode de concession connu sou? le nom d'adprisio.
2. Sur le dépeuplement de la Septimanie par les Arabes ; cf. Chr., de Moissac, H. F., t. II p. 654, — Chr.,d'Adon, id., ihid., p. 071. — Après la conquête franque, tous les Arabes k leur tour .sont expulsés. Ann.,Metenses, H. F., t. V, p. 335. Astronome, Vie de L^iiis le Pieux, H. F., t. VI, p, 91.
organise la Marca hispanica en 798, il la trouve dépeuplée; les villes même manquent d'habitants et les comtes franks achèvent de ruiner le territoire. Sur une foule de points, l'organisation régulière de la villa avait disparu.
Une des premières mesures des Carolingiens devait donc être d'appeler des habitants et de rétablir la culture dans ces pays. Les terres abandonnées étaient la propriété du fisc. Une partie de ce domaine improductif fut donnée à l'Eglise. C'est dans : ces déserts » que furent construits, sous Charlemagne et Louis le Pieux, la plupart des grands monastères carolingiens: Cruas, en Vivarais, Aniane, Cannes, la Grasse, Arles-sur-Tech, Montolieu, Saint-Polycarpe, Saint-Thibéry, Saint-Hilaire, Psalmodi, en Septimanie, Conques, dans le Rouergue, les premières abbayes de la marche d'Espagne. A l'origine, nous trouvons une adprisio. Le plus souvent, ce sont les religieux qui obtiennent du roi les terres inoccupées. Ils y élèvent une église, des bâtiments, un moulin, plantent des vignes, créent des champs et des prés; la colonie monastique est constituée i. Parfois, comme à Cruas et à Gellone, c'est le comte qui prend l'initiative de la fondation; détenteur des terres du fisc, il y appelle les moines et les établit dans le pays -.
1. Voyez par exemple les diplômes relatifs à Aniane. H. L., t. II, u" 13 (799); à Arles, id., ibid., n» 55 {S20) ; à Montolieu, id. ibid., n° 37 (815) ; à la Grasse, id.,ibid., n" 14 (v. 800).
2. Id., ibid., n' 41. Cruas. Cf. id., ibid., n° 16, Gellone (Saint-Guillem du Désert).
LES COLOMF.S AGRICOLES ' 35
Dans le dioccso dUrgcl, nous voyons un monastère fondé par nu ovè(|uo; celui-ci a dot'riché des <; hernies ;, construit une église qui devient le siège du couvent i. Ailleurs, ce sont des fidèles réfugiés dans une localité déserte qui élèvent xui oiwtoire; des moines surviennent qui transforment l'oratoire et fondé par un évèquc; celui-ci a défriche des « herdiverses d'établissement, se retrouve le même fait primitif: une occupation du sol abandonne.
Cette première prise de possession en entraînait d'autres. Il était rare qu'une abbaye se renfermât dans ses limites primitives. Aussi bien, dans les espaces inoccupés où le monastère s'est établi, les moines peuvent-ils se tailler des domaines. Et à leur demande, la royauté est généreuse. Elle multiplie les concessions, car, en réalité, elle ne donne rien, que des terres sans valeur. Les moines occupent d'abord celles qui entourent le couvent. € Nous vous donnons, dit Pépin, dans un diplôme pour Saint-Hilaire, les terres désertes qui sont contigucs au monastère. » Et à mesure que grandit la communauté, s'étendent ses prises de possession. Dans la donation faite à Aniane, en 799, figurent les terres de plusieurs loci et du fiscus Jumniacus ^. En 820, l'abbaye d'Arles, fondée à la fin du huitième siècle,
1. H. L., t. II, n» 118 n Santa Grata. — Qualiter praedictum monaslerium cum cellula sibi subjecta, et villa... Possedonius episcopus de heremi vastitate ad culturam frugum perduxisset. »